LE JAPON S'ARRÊTE ET L'INDUSTRIE EST EN MANQUE...
Par PATRICE DESMEDT - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3233
© CHARLES O'REAR/CORBIS
La Chine a beau être devenue « l'usine du monde », le Japon reste le champion des matériaux essentiels à l'industrie des semi-conducteurs. La pénurie guette.
Nous avions oublié combien nous étions dépendants du Japon. Tout comme l'importance prise par l'électronique dans tous les secteurs de l'industrie. « Si les semi-conducteurs toussent, tous les secteurs s'enrhument », résume Jean-Marc Melique, le délégué général du Sitelesc, le Syndicat professionnel des industries de micro et nanoélectronique. La Chine et la Corée fabriquent bien une bonne partie des composants et des produits finis de l'électronique, ordinateurs, calculateurs, téléphones... Mais pour bon nombre de sous-éléments (lire encadré en page 43), ces industriels s'approvisionnent au Japon. L'archipel fournit, au niveau mondial, 70 % des matériaux nécessaires aux circuits imprimés, 40 % des mémoires, 97 % des compas magnétiques, plus de 40 % des résines utilisées pour encapsuler les composants et 60 % de la production mondiale de tranches de silicium. Pour ce dernier produit utilisé dans les processeurs, mémoires ou microcontrôleurs, l'arrêt des usines japonaises a diminué d'un quart la production mondiale.
L'industrie des semi-conducteurs, habituée à subir des cycles alternant surcapacité puis pénurie, se trouve face à une situation inédite. La pénurie, cette fois, arrive brusquement et touche des briques de base, indispensables à toute la chaîne de production. « Nous sommes habitués au manque, nous avons appris à nous débrouiller mais la crise japonaise élargit le spectre de la pénurie, souligne Richard Crétier, le secrétaire général du Snese, le Syndicat professionnel des fabricants d'électronique. Nous prévoyons une forte tension sur les prix et les délais. On ne sait pas comment vont réagir les fournisseurs jusque-là épargnés et qui découvrent cette situation. » Pour Pierre Bigot, le président du Snese et le directeur des opérations du groupe Radiall (fabricant de connecteurs), « il est difficile de faire des prévisions, mais on peut s'attendre à des arrêts de production sur une période qui pourrait durer jusqu'à six mois. » Son groupe subit déjà des problèmes d'approvisionnement sur les produits chimiques et les isolants. Radiall est, par exemple, déjà en manque d'une petite férule céramique utilisée au sein d'un connecteur optique. La poudre utilisée pour sa fabrication n'étant fabriquée qu'au Japon.
Informations contradictoires
Malgré la menace, certains grands industriels restent sereins. Pour STMicroelectronics, « il n'y a pas de souci majeur concernant l'approvisionnement lié à nos activités, car nous avons établi de longue date une stratégie de multi-sourcing ». La réalité, c'est qu'il est extrêmement difficile d'avoir des informations précises sur ce qui se passe au Japon. Rich Beyer, le PDG de Freescale Semiconductor, ne cache pas son ignorance : « Les coupures d'électricité et des communications, les difficultés d'approvisionnement en fuel et les autres perturbations dues au tremblement de terre compliquent la réalisation de l'état des lieux de nos installations. » Pour Franck Darmon, le directeur des opérations du fabricant de micro-ordinateurs Carri Systems, « il reste difficile de mesurer les conséquences car nous ne connaissons pas le niveau de stock de nos fournisseurs. » « Nous sommes inquiets, reconnaît Stéphane Nitenberg, le directeur général d'Aston, fabricant français de décodeurs pour téléviseurs qui produit dans sa propre usine en Corée du Sud. Nous manquons d'informations précises. Les communications fonctionnent mal, nous n'arrivons pas à joindre certains de nos fournisseurs. Nous ne connaissons pas leur situation. Quant aux fils spécialisés auxquels nous sommes abonnés, ils donnent des informations contradictoires. De notre côté, nous avons suffisamment de stocks pour assurer la production pendant deux mois. Après, c'est un gros point d'interrogation. Nous risquons de nous trouver dans une situation exceptionnelle, où la pénurie sera telle qu'il n'y aura plus prix ». C'est peut-être la seule certitude au milieu de ce chaos : les prix des composants vont augmenter. « Ils ont déjà pris de 10 à 15 % en quelques jours », remarque Franck Darmon de Carri Systems.
Si les fabricants de composants sont les premiers affectés, les utilisateurs finaux ne pourront pas tenir très longtemps. « Cette tragédie va produire un impact sur l'ensemble de la chaîne logistique à un niveau que nous ne pouvons pas prévoir », assure Rich Beyer. Même si pour l'instant la plupart des industriels se veulent rassurants, les difficultés rencontrées par Peugeot (lire page 44) risquent d'être les premières d'une longue série qui touchera d'autres industries. Derrière le discours forcément serein se cache l'inquiétude générale. « Nos grands clients nous sollicitent, indique Franck Mouchon, responsable régions de Würth Elektronik. En huit jours, nous avons reçu une multitude de courriels demandant si nous étions touchés par la crise. La chasse tous azimuts pour trouver des composants est ouverte. » À terme, la pénurie pourrait provoquer des frictions majeures dans des secteurs comme l'aéronautique, l'électroménager, l'automobile ou encore le matériel médical.
Seul élément d'espoir : la crise devrait être limitée à quelques mois. Les Japonais ont déjà montré leur capacité à rebondir vite après les violents tremblements de terre du passé. Un scénario de reprise rapide sur lequel plane quand mêmeune autre menace : la radioactivité. Si l'eau reste durablement contaminée au Japon, il faudrait alors mettre en place un système de contrôle de la radioactivité des pièces à venir... Ce qui compliquerait encore les approvisionnements.
Seul élément d'espoir : les Japonais ont déjà montré leur capacité à rebondir vite après les violents tremblements de terre du passé.
TRANCHES DE SILICIUM Poids du Japon 60 % de la production mondiale Emploi Semi-conducteurs (processeurs, mémoires) Utilisateurs La plupart des industries (indirectement) MÉMOIRE FLASH NAND Poids du Japon 40 % de la production mondiale Emploi Stockage informatique (smartphones, tablettes, ordinateurs portables et serveurs) Utilisateurs Fabricants de produits informatiques CARTES DE CIRCUITS IMPRIMÉS Poids du Japon 70 % de la production mondiale Emploi Tous les produits électroniques Utilisateurs Sous-traitants de l'électronique BATTERIES LITHIUM ION Poids du Japon 56 % de la production mondiale Emploi Appareils mobiles Utilisateurs Fabricants d'ordinateurs et de smartphones FILM CONDUCTEUR ANISOTROPE (ACF) Poids du Japon 90 % de la production mondiale Emploi Écrans LCD Utilisateurs Fabricants d'écrans BISMALÉIMIDE-TRIAZINE Poids du Japon 40 % de la production mondiale Emploi Circuits imprimés et composants Utilisateurs Fabricants et sous-traitants de l'électronique
C'est la part des matériaux nécessaires à la production de circuits imprimés venant du Japon.

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