Industriels, économiste de la santé, autorités sanitaires et Ministre tentent de désamorcer la polémique lancée par le "Guide des 4 000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux", publié mercredi. Même si l’ouvrage recueille quelques soutiens.
En mars 2011, leur duo s’était fait connaître en remettant à Xavier Bertrand un rapport rédigé en express sur les pistes de réforme du système du médicament, suite à l’affaire Mediator. Le tandem des professeurs Philippe Even, pneumologue et président de l'institut Necker, et Bernard Debré, député UMP et urologue, sévit à nouveau. Sa nouvelle cible ? Les médicaments inutiles. Dans un "Guide des 4 000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux" publié mercredi 12 septembre 2012, ils estiment que sur les 4 000 médicaments en vente en pharmacie, 40% ont une efficacité faible ou nulle et que 25% présentent "un risque potentiel" dont 5% "un risque majeur".
Les experts s’étranglent et dénoncent un livre "hâtif, excessif et bâclé". Des mots que Claude Le Pen, économiste de la santé et professeur à Paris-Dauphine reprend à son compte. Selon lui, cet ouvrage ridiculise non seulement les médecins, en insinuant qu’ils prescrivent des médicaments inefficaces, mais aussi les autorités sanitaires. "C’est une vision qui n’engage que les auteurs, car un médicament sur le marché a obtenu une autorisation de mise sur le marché et a été évalué par la Commission de la Transparence à plusieurs reprises", rappelle-t-il. Président du Leem (le syndicat des entreprises du médicament), Christian Lajoux craint que cet "énième réquisitoire" n’ait un "impact déstabilisant" sur les patients et ne les conduise à arrêter de leur propre chef des traitements pourtant adaptés.
"Le déremboursement aboutit à des reports de prescriptions… plus chères"
Sur le plan économique, Philippe Even indique que 70% des médicaments "peu efficaces" et 28% des médicaments "sans la moindre efficacité" continuent à être remboursés. Et qu’un plan massif de déremboursement des médicaments inutiles permettrait d'économiser 10 milliards d'euros. Une démonstration insensée, pour Claude Le Pen. "Dire que parce qu’on dérembourse des produits, on pourrait économiser des milliards d’euros n’a aucun sens. Un déremboursement aboutit à des reports de prescription, car on utilise alors un autre produit, éventuellement plus cher."
Philippe Even reproche aussi aux gouvernements successifs de n’avoir rien fait, à cause de la pression de l’industrie pharmaceutique. Faux, dit Claude Le Pen. "En 1999, Martine Aubry avait lancé un grand plan de réévaluation de la pharmacopée. De 2001 à 2006, des centaines de produits ont été déremboursés. On n’a pas attendu qu’ils arrivent comme deux chevaliers blancs !" Et "les choses évoluent", plaide Dominique Maraninchi, directeur général de l'agence du médicament ANSM. Dans la réévaluation des médicaments, "le travail qui a été fait en 2011 représente 30% de ce qui a été fait ces quinze dernières années à l'agence française du médicament", précise-t-il à l’AFP.
"Même si un médicament n’apporte pas de progrès… il est autorisé"
Qu’en dit la principale intéressée, la ministre de la Santé Marisol Touraine ? Elle aurait jugé elle aussi ce guide "excessif". Si elle s’oppose à de nouveaux déremboursements, elle a pourtant estimé ce matin sur Europe 1 que "l'industrie pharmaceutique a eu tendance à expliquer que tout ce qu'elle produisait était utile, ce n'est évidemment pas le cas".
Dans une interview à l’AFP, Bruno Toussaint, directeur de la revue médicale indépendante Prescrire, va encore plus loin. "Dans le système actuel, les pouvoirs publics demandent aux firmes pharmaceutiques pour autoriser la vente de leur médicament, de présenter un dossier montrant une balance bénéfice/risque acceptable mais n'exigent pas de progrès. Alors les firmes jouent le jeu: parfois le médicament apporte un progrès mais même si ce n'est pas le cas, le médicament est tout de même autorisé", affirme-t-il.
Le duo Even-Debré a aussi trouvé un soutien de poids, en la personne de Martin Hirsch. Dans une tribune publiée hier sur le site du Nouvel Observateur, l’ancien Haut-commissaire aux solidarités actives écrit : "Au moment où l’on traque les déficits publics, dans une situation socialement si difficile, se pose une question simple : le choix entre rogner sur des prestations indispensables aux plus vulnérables ou chercher à économiser 5 à 10 milliards d’euros sur des dépenses pharmaceutiques parmi les plus élevées au mondes, incluant des médicaments, comme le rappelle ce livre, et comme l’a démontré le scandale du médiator, au mieux inutiles ou efficaces, au pire dangereux."
Dans les cabinets qui conseillent l’industrie, l’ouvrage met mal à l’aise. Pourtant, il pourrait être l’occasion de débattre - de manière plus constructive - de la panne de l’innovation que rencontrent aujourd’hui les groupes pharmaceutiques. Interrogée, une consultante esquive : "Même s’il y a eu moins de molécules approuvées ces dernières années, à cause notamment des contraintes réglementaires qui sont des plus en plus fortes et aux coûts que cela engendre, il y a toujours des produits qui sortent".
Le 10 octobre, le gouvernement devrait annoncer de nouvelles baisses de prix des médicaments, et notamment des génériques, dans le cadre de la nouvelle Loi sur le financement de la Sécurité Sociale. "Cette année, il y aura encore 900 millions d’euros de baisses de prix de médicaments. Mais cela n’a rien à voir avec le livre de Debré et Even, mais avec la situation économique : il faut trouver 2,5 milliards d’euros pour l’Assurance-Maladie", explique Claude Le Pen. "Nous avons besoin de politiques de fond", a estimé ce matin la ministre Marisol Touraine sur Europe A. "Les Français consomment trop de médicaments et des médicaments qui en général sont trop chers".









