"Le Ford Silicon Valley Lab sera focalisé sur l’open source"

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TJ Giuli  - Ford Lab
© Emmanuelle Delsol - L'Usine Nouvelle

  Ford va inaugurer mi-juin  son tout nouveau Ford Silicon Valley Lab, en Californie. Son patron, TJ Giuli, dévoile en exclusivité à L’Usine Nouvelle la stratégie numérique du constructeur automobile. Cheveux longs, barbichette et chemise à fleurs, ce diplômé de la toute voisine et prestigieuse université de Stanford, fan de Steve Jobs et adepte de voitures twitteuses, va diriger un laboratoire très particulier, voué à l’open source. Entretien dans un coffee shop de Palo Alto, devant un latte et un cheesecake.

L’Usine Nouvelle - Quel est l’objectif de ce nouveau laboratoire pour Ford ?
TJ Giuli - Nous serons focalisés sur l’interaction entre le véhicule et le conducteur mais avec une approche bien particulière : celle des technologies open source, pour le logiciel mais aussi le matériel. Nous allons exploiter la plate-forme de connexion OpenXC que nous avons développée et lancée en septembre 2011 chez Ford (http://media.ford.com/article_display.cfm?article_id=36005). Et nous travaillerons avec les spécialistes du matériel opensource de Buglabs. Ce qui permettra de proposer à des développeurs tiers de mettre au point des modules complémentaires pour les automobiles.

Quels types de développement peut-on imaginer en mode open source dans l’automobile ?
Le grand problème de cette industrie, c’est que quand on intègre quelque chose dans le véhicule, le client s’attend à ce que cela dure 10 ou 15 ans… Il n’imagine pas le remplacer au bout de deux ans, contrairement à son smartphone. Avec un développement sur le modèle de l’open source, il sera possible de débrancher un module et de lui en substituer un nouveau, plus récent, plus à la page. Cela pourrait être un GPS que vous n’êtes pas obligé de payer 2000$ mais que vous remplacez au bout de deux ans par un module plus performant. Vous pouvez, en quelques sortes, "refabriquer" votre voiture module par module, sans la rapporter chez le concessionnaire...

On peut aussi imaginer qu’un conducteur n’ait pas envie de payer pour un système complet d’"infotainment" alors qu’il veut juste échanger quelques SMS. Pour développer cette fonction, il faut des centaines de personnes aujourd’hui. Avec l’open source, si un millier d’utilisateurs demande ce module, et est prêt à payer pour, on peut envisager de la développer.

Etait-il pour cela indispensable d’installer votre laboratoire dans la Silicon Valley ?
Oui, justement. Parce que notre structure a un autre objectif majeur : la collaboration directe avec les entreprises de la Silicon Valley. Les Facebook, Google, et autres Twitter, mais aussi avec des sociétés plus établies… Nous allons aussi entretenir des relations avec les labos des universités de Stanford et de Berkeley (NDLR : le laboratoire est situé à côté de Stanford et à une cinquantaine de kms de Berkeley). Nous avons aussi retrouvé à quelques rues du labo, le studio de design automobile Ideo avec qui Ford travaille depuis très longtemps. La Silicon Valley est un territoire high tech, mais qui est aussi tourné depuis longtemps vers l’automobile. Il suffit de voir la Google Car ! La plupart des autres constructeurs automobiles sont d’ailleurs déjà présents ici. Nous sommes même peut-être les derniers.

Avez-vous déjà concrétisé certaines collaborations ?
Oui. Nous avons organisé un hackathon avec Facebook. Tout à fait le type d’interactions très directes et spontanées que nous aimerions avoir avec les entreprises de la Vallée ! (NDLR : Les hackatons sont des marathons de codage qui durent une ou plusieurs journées et nuits en continu. Celui-ci avait pour objectif de développer des prototypes d’apps pour utiliser Facebook dans le véhicule.) Côté universitaire, nous sommes membres, avec les autres constructeurs automobiles, du programme interdisciplinaire CARS (Center for automotive research at Stanford.) Et il ne s’agit pas que de pratiquer l’open innovation qui est un terme souvent galvaudé, puisque nous allons aussi beaucoup travailler avec la communauté du libre.

Recrutez-vous des profils particuliers dans la région ?
Pour l’instant, j’embauche principalement des chercheurs en informatique. Mais rares sont les étudiants aujourd’hui qui ne combinent pas plusieurs disciplines et sont capables de faire des produits au design centré sur l’utilisateur. C’est aussi clairement une des raisons pour lesquelles nous sommes ici ! Les universités de Stanford et Berkeley produisent des étudiants de top niveau capables d’intégrer toutes les notions d’expérience utilisateurs, de regarder le design comme un ensemble, etc. Simplement, beaucoup d’entreprises n’ont pas encore compris la richesse de tels étudiants.

Allez-vous travailler différemment des autres entités de recherche de Ford ?
Quoiqu’il arrive, la recherche a besoin de fonctionner sur un mode agile. En étant ici, sur place, nous voulons pousser le principe un cran plus loin. Notre laboratoire n’ouvre officiellement que mi-juin, mais nous sommes présents depuis octobre, et nous avons eu un nombre impressionnant d’appels téléphoniques. Même de la part de structures très établies avec lesquelles nous avons déjà des relations de longue date, mais que nous ne rencontrions que rarement. Les opportunités sont là, dans la Silicon Valley. Et s’asseoir physiquement avec quelqu’un et parler, ça change les choses

Finalement, vous allez plutôt vous adapter au mode local de fonctionnement, celui des start-up ?
C’est exactement mon idée. Je vais structurer le laboratoire comme une start-up plutôt que comme un labo de grande entreprise. Aujourd’hui, nous sommes deux chercheurs à temps plein et deux à temps partiel. Et nous ne devrions pas être  plus d’une quinzaine au final. De plus, j’essaie de rester éloigné de tout process ! Cela prend trop de temps. Nous allons plutôt travailler sur des idées, les tester… sur un mode Silicon Valley. Si on veut collaborer sur un projet avec Facebook, par exemple, on ne va pas prendre un rendez-vous pour organiser une réunion pour savoir comment travailler avec eux… Ce sont des développeurs, et il y a beaucoup plus simple pour avoir un bon niveau d’intégration avec eux. Il nous suffit de nous asseoir, d’écrire un peu de code, de mettre au point un prototype et d’aller les voir en disant "j’ai déjà fait ça."

Vous êtes installés à Palo Alto, au cœur d’une Silicon Valley très 2.0. Travaillez-vous aussi sur l’exploitation des réseaux sociaux ?
Bien sûr. Les gens ont toujours eu une forme de relation émotionnelle avec leurs voitures. Au point de même imaginer que leur véhicule a une personnalité. On peut donc imaginer une voiture qui twitte ou se connecte "émotionnellement" d’une autre façon à son conducteur. Je fais beaucoup de veille sur tous ces sujets et on commence seulement à comprendre ce que le 2.0 signifie vis-à-vis des conducteurs. Il reste en particulier beaucoup à faire en matière d’interface et d’expérience utilisateur. Et notre laboratoire peut avoir un vrai impact dans ce domaine. J’ai participé à une expérience de voiture twitteuse dans le cadre de notre American journey 2.0 en 2010, et il est essentiel de trouver le bon niveau d’informations échangées avec l’utilisateur, et le mode d’échange.

Propos  recueillis par Emmanuelle Delsol

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