Le dragon ombrageux
Le 01 février 2010 | L'Usine Nouvelle n° 3177
La Chine conduira ses réformes selon ses méthodes et à son rythme. Il en sera ainsi sur le yuan: elle réévaluera, non sous pression, mais quand elle le jugera opportun.
Voilà 20 ans parut à Tokyo « Le Japon qui dit non », un essai qui fit sensation. Coécrit par Akio Morita, alors PDG de Sony, sa thèse était simple : le temps était venu de s'affranchir de la tutelle américaine. En 1996, ce livre suscita à Pékin un ouvrage miroir écrit par des intellectuels, « La Chine qui dit non », suivi l'an dernier par « La Chine mécontente ». Nul besoin de se plonger dans ces ouvrages nationalistes, tant la Chine n'hésite pas à défier ses partenaires.
C'est Google qui, après avoir fait l'objet d'une attaque de hackers supposée orchestrée, devient un sujet de friction entre Pékin et Washington. C'est l'exécution, après Noël, d'un citoyen britannique mentalement dérangé malgré les suppliques. C'est la pantomime de Copenhague, où Barack Obama a dû mettre le pied dans la porte pour discuter avec le Premier ministre, Wen Jiaobao. C'est le même Obama qui, en novembre, repartit de Pékin sans promesse sur la réévaluation du yuan. Ce sont enfin ces dossiers dont le pays détient l'une des clés et qu'il laisse mariner avec la lenteur d'un supplice chinois : Birmanie, Corée, Iran...
Chacun le suppute, cette Chine ombrageuse résulte de sa nouvelle puissance. Son économie tourne à 100 à l'heure, génère d'énormes réserves de change (2 300 milliards de dollars) et devrait dépasser le Japon dès l'an prochain. Levons pourtant une ambiguïté. La Chine se vit comme pauvre. Son PIB par tête ne dépasse pas 6 000 dollars en parité de pouvoir d'achat, le niveau de l'Albanie. Les dirigeants en ont une conscience aiguë. De là, sans doute, le besoin de revanche. Pendant dix-huit siècles, l'empire du Milieu fut la première puissance mondiale ; depuis 200 ans, ce n'était plus le cas. Chaque occasion de montrer que cette parenthèse s'achève est la bonne, des J.O. à l'exposition de Shanghai, en passant par le nationalisme économique.
Faut-il s'en offusquer ? Après tout, la Chine de Mao était pire et la souveraineté ne se négocie pas ? Oui, mais voilà. Par son poids économique, son soutien à certains régimes, son impact sur l'environnement, la Chine a pris un rôle central. Et, même si elle nie tout impérialisme, elle a bien un agenda géostratégique. Son budget militaire croît au rythme de son économie : 10 % par an, ce qu'illustrent ses tensions avec l'Inde. Elle est aussi parvenue à rendre les sujets de Taïwan ou du Tibet quasi tabous. Sa zone d'influence en Asie ou en Afrique s'étend. Le think tank américain Eurasia Group vient de classer la relation sino-américaine comme le risque majeur de 2010.
Alors, voit-on poindre un nouvel affrontement Est-Ouest avec le Pacifique comme rideau de fer ? Non, bien sûr, la Chine a trop partie liée avec le monde. Mais elle conduira ses réformes selon ses méthodes et à son rythme. Il en fut ainsi avec son adhésion à l'OMC en 2001. Il en sera ainsi sur le yuan : elle réévaluera, non sous pression, mais quand elle le jugera opportun (peut-être cette année au vu du resserrement récent des taux).
Alors que la Chine prépare le plan quinquennal 2011-2016, ses dirigeants ressortiront bientôt leurs thèmes favoris : « croissance pacifique », « société harmonieuse », « respect mutuel » dans les relations internationales. Derrière ces mots, l'objectif du pouvoir est la stabilité intérieure, sujet central qui justifie son intransigeance. Car il sait que dans l'empire fondé par les Qin voilà 2 000 ans, les désordres, presque toujours, sont venus de l'intérieur.
Pierre-Olivier Rouaud
Rédacteur en chef délégué
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Brésil, Russie, Inde, Chine, les BRIC sont l'avenir de la croissance mondiale. De pays émergents, ils sont désormais les pays dominants. La formation de nouveaux blocs renversent les anciens équilibres mondiaux. Ana Lutzky et Pierre-Olivier Rouaud décryptent les nouveaux enjeux géopolitiques au travers du prisme de l'actualité. L'information du monde pour écouter la planète.

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