LE DÉFI TECHNOLOGIQUE DE LA SUBSTITUTION
Par PAR OLIVIER JAMES - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3234
© BÉNOÎT DECOUT/REA
Face à la montée des inquiétudes des consommateurs, certains industriels tentent de trouver des solutions. Suivant les secteurs d'activité, les emballages alternatifs sont plus ou moins au point.
Nous ne céderons pas à la pression publique ! Sauf si l'on se rend compte qu'elle peut avoir pour conséquence qu'un marché se casse la figure. » Responsable des affaires réglementaires au sein d'Elipso, Benoît Lefebvre résume bien la situation dans laquelle se trouvent les adhérents de ce groupement d'industriels de l'emballage plastique et souple. Les consommateurs sont de plus en plus suspicieux à propos des huiles minérales, du bisphénol A ou bien encore des phtalates. Les industriels doivent résoudre un véritable dilemme : ne rien faire au risque de perdre des parts de marché ou chercher des solutions de rechange, ce qui passe par des investissements conséquents.
Les industriels du papier-carton ont été parmi les premiers à réagir, en raison de la présence d'huiles minérales dans les emballages alimentaires susceptibles de migrer vers les pâtes, les céréales, etc. La mesure la plus radicale consiste à écarter les papiers recyclés du processus de production du carton pour se tourner vers les produits issus du bois. C'est la solution adoptée par le groupe Jordans, qui ne parvenait pas à tracer l'ensemble des matériaux utilisés pour ses emballages. « Le problème c'est qu'il n'y a pas assez de fibres vierges sur le marché », assure Noël Mangin, délégué général de Procelpac, le groupement français des fabricants de matériaux d'emballage à base de cellulose.
Mieux sélectionner les matériaux recyclés
La solution intermédiaire réside dans une sélection plus fine parmi les différentes catégories de produits recyclés, en optant pour ceux à faible teneur en encre. Ce qui est possible en France, où le tri des papiers et cartons récupérés est optimisé. « Il n'est pas évident que cela soit réalisable dans tous les pays », prévient Teresa Presas, directrice générale du Cepi, la Confédération des industriels européens du papier. Des encres à faible migration peuvent aussi être utilisées pour l'impression des packagings alimentaires, mais elles coûtent de 25 à 30 % plus cher que les encres minérales. Quant aux encres végétales, leur emploi nécessite d'investir dans de nouvelles machines d'impression.
« En plus de matériaux recyclés de premier choix, des fibres vierges peuvent aussi entrer dans la composition du carton, précise Stéphane Thiollier, président de l'entreprise papetière Careo, créée en avril 2008 suite à la fusion de Cascades et Reno De Medici, qui ont regroupé leurs activités dans les fibres recyclées. Nous sommes parvenus à ne plus utiliser d'agents chimiques contenant des huiles minérales. » Careo est en passe de commercialiser deux gammes de produits qui affichent des concentrations d'huiles minérales bien inférieures à la moyenne : entre 100 et 200 PPM, contre 500 PPM dans les cartons recyclés. Le surcoût est de l'ordre de 10 à 20 % par rapport à une offre standard.
Pour les boîtes métalliques, la substitution des résines époxy, susceptibles de larguer du bisphénol A, n'est pas pour tout de suite. Les industriels multiplient les études pour trouver un remplaçant capable d'empêcher la corrosion du métal, de maintenir la sécurité microbiologique tout en garantissant les qualités organoleptiques de l'aliment. « Parmi toutes les solutions envisagées, aucune ne possède de propriétés équivalentes, constate Olivier Draulette, délégué général du Syndicat national des fabricants de boîtes, emballages et bouchages métalliques (SNFBM). Nous faisons face à des freins technologiques. » Parmi les prétendants éventuels : le vinyle, l'acrylique, le polyester et les oléo-résineux.
Alternatives fiables et performantes
L'irlandais Ardagh, qui a racheté le groupe Impress l'an dernier, mise sur le polyester. « C'est celui qui a le plus grand potentiel, estime Richard Moore, le vice-président du groupe. Mais il est 30 % plus cher que l'époxy. » L'industriel travaille en collaboration avec des chimistes comme PPG et Akzo Nobel. Le processus de mise au point est long. La substitution du bisphénol A dans l'emballage plastique semble encore plus difficile. Les producteurs de biberons ont déjà opté pour du polypropylène. « Mais son état de surface est moins lisse et il nécessite une stérilisation à chaque usage, contrairement au polycarbonate », explique Michel Loubry, le directeur de PlasticsEurope, le syndicat des producteurs de matières plastiques.
Le polyamide pourrait se substituer au bisphénol A, mais sa tenue à la température est moindre. Une propriété dommageable alors que les bonbonnes d'eau rechargeables peuvent endurer jusqu'à 40 cycles de nettoyage intense. Quant au polyéthersulfone, de couleur jaunâtre, il est à la fois moins transparent, plus résistant et plus cher que le polycarbonate. Ce plastique à hautes performances employé dans l'aérospatial a surtout le désavantage de contenir du bisphénol S. Pas de quoi rassurer les consommateurs.
Les phtalates pourraient être remplacés dans les PVC par des plastifiants comme les citrates, les adipates, l'huile de soja époxyde (Esbo) ou des phosphates. « Il existe une grande variété de plastifiants, explique Benoît Lefebvre d'Elipso. Mais les fonctionnalités recherchées sont moins bien remplies lorsqu'on remplace une substance par une autre. » Pour l'ensemble des secteurs concernés, la mise au point d'alternatives fiables et offrant des performances équivalentes nécessitera du temps.
Face aux substances présentant des risques pour la santé humaine, la chimie orientée vers les bioressources propose des alternatives. Le groupe français Roquette, spécialiste de l'amidon et de ses dérivés, est bien positionné en France sur le créneau des plastiques végétaux. Il commence tout juste la commercialisation d'un plastifiant aux caractéristiques proches de celles des phtalates. Deux matières premières ont été mises en oeuvre : de l'isosorbide (obtenu à partir de sorbitol, lui-même issu du glucose de céréales) et des huiles végétales. « Son développement a nécessité quatre ans de travail, précise Patrick Fuertes, le directeur du programme Biohub chez Roquette. Les premiers essais industriels ont été effectués. Nos clients sont en phase de tests marketing. » L'isosorbide, associé à d'autres monomères, peut également entrer dans la composition de polycarbonate, permettant de diminuer le taux de bisphénol A. Suivant les applications, ces produits restent, toutefois, de 50 à 100 % plus chers.
« Avec les dernières polémiques, nous avons eu davantage de demandes », constate Régis Brunet, directeur de l'Institut d'analyses et d'essais en chimie de l'Ouest (Ianesco), situé à Poitiers (Vienne) et créé en 1952. Ses équipes sont chargées d'analyser les migrations de certaines substances entre les emballages et les aliments. L'Ianesco réalise 30 000 tests chaque année pour le compte d'un millier d'industriels. Les résultats sont plutôt rassurants. Les contrôles réalisés sur les matériaux en voie de commercialisation ne font pas état de dépassement des valeurs limites. Mais la précision accrue des mesures fait apparaître un paradoxe : les polémiques suivent les progrès des outils analytiques. « Elles sont survenues car nous sommes maintenant capables de détecter des concentrations infimes de substances, de l'ordre du nanogramme par litre, explique Régis Brunet. Nos mesures atteignent parfois les frontières de détection de nos appareils ! »

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