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Le décolletage soigne son esprit de corps

Par PAR VINCENT CHARBONNIER - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3246
Décolletage
© DR

  L'indien Ruia annonce le 4 août la reprise totale de l'entreprise française Préciturn, spécialisée dans le décolletage. L'occasion pour L'Usine Nouvelle de revenir sur ce secteur fortement touché par la crise, mais qui tente de faire émerger des chefs de file plus solides et regagner des parts de marché à l'international.

"PME de décolletage recrute professeur de mécanique"...  Baud Industries vient d'embaucher un professeur de lycée pour animer son école d'entreprise. La petite société compte ainsi faire face à la pénurie de main-d'oeuvre qui handicape son développement. Une pénurie qui nuit à la bonne santé retrouvée du décolletage, regroupé pour les deux tiers dans la vallée de l'Arve, en Haute-Savoie. Dans certaines entreprises, des machines sont à l'arrêt faute d'employés qualifiés, certains d'entre eux ayant été attirés par les salaires plus élevés proposés par les sociétés suisses, de l'autre côté de la frontière. Pour pallier ces difficultés de recrutement, Baud Industries s'est résolu à renforcer les capacités de production et les effectifs de ses unités situées dans des zones "plus rurales", dans le Jura.

Pour Lionel Baud, cogérant de l'entreprise et président du Syndicat national du décolletage (SNDEC), "la priorité du moment est donc la main-d'oeuvre". En effet, 1 500 à 2 000 postes de techniciens sont à pourvoir dans le secteur, qui a rapidement rebondi, après avoir connu sa plus grave crise. Fin avril, le chiffre d'affaires des décolleteurs n'était inférieur que de 3 % à son niveau record de 2007. Bon nombre de patrons en conviennent : la crise conjoncturelle de 2008-2009 a été une "bonne chose". Elle a révélé une crise structurelle qui aurait pu être plus destructrice à terme. Après avoir doublé entre 1992 et 2000, le chiffre d'affaires du secteur a stagné à environ 2 milliards d'euros entre 2000 et 2008. Les locomotives rachetées par des fonds de pension américains et des banques sont tombées en panne, fragilisées par un manque d'investissement. Le recul de leur chiffre d'affaires a été compensé par la progression de celui des PME.

Le décolletage en chiffres

1,8 milliard : c'est le chiffre d'affaires en euros réalisé en 2010 par les 600 entreprises de décolletage, qui emploient 14 000 personnes.

La crise a précipité la dérobade des fonds de pension et le retour aux commandes d'industriels. Marc Horellou a racheté César Vuarchex et Enricau et créé Alpen'Tech. Barthélémy Gonzalez a constitué la branche automotive du groupe Maike après les reprises successives de quatre sociétés entre 2008 et 2011, notamment de Frank et Pignard. Détenue par l'américain Autocam, cette entreprise avait vu son chiffre d'affaires baissé de 43 millions d'euros en trois ans. Elle avait également accumulé 38 millions de dettes. Aujourd'hui, elle affiche 20 millions de fonds propres et a retrouvé de nouveaux marchés, ce qui lui a permis de conserver la grande majorité de ses 700 salariés : moins de 40 personnes ont été licenciées.

En rachetant EBEA, Baud Industries s'est doté d'un bureau d'études et d'un outil de production qui maîtrise des pièces de plus grand diamètre et des sous-ensembles mécaniques. Redressé en deux ans, EBEA (250 salariés) a adopté une démarche de Lean manufacturing. "Le but n'est pas de devenir le plus gros, mais la référence dans les domaines du décolletage et de l'usinage", affirme Lionel Baud. Son groupe, qui connaît une croissance à deux chiffres, réalise plus de 60 % de ses 55 millions de chiffre d'affaires à l'export.

Armés pour faire leur R et D

Depuis l'an 2000, année où Marcel Baud a transmis son entreprise de décolletage à ses trois fils, Baud Industries s'est diversifié dans les technologies médicales, la connectique, le solaire, sans se désengager de l'horlogerie de luxe et de l'automobile, débouchés traditionnels du secteur. Après avoir acquis pour 30 millions d'euros de matériels ces dix dernières années, le groupe va investir une somme équivalente dans les cinq ans pour accroître ses capacités de production en France, en Suisse, en Pologne et en Tunisie où il construit une usine dédiée à des produits pour Somfy.

Maike et sa branche automotive ont choisi une autre stratégie industrielle sous l'impulsion de Barthélémy Gonzalez et Philippe Mallet. " Nous sommes des mécaniciens. Le décolletage n'est qu'une des technologies qu'on utilise pour fabriquer des composants et sous-ensembles de turbocompresseur, de direction assistée, d'injecteur, de transmission. Nous voulons être des acteurs majeurs sur ces segments de marché", explique le président de Maike Automotive, fournisseur exclusif de General Motors pour sa boîte automatique six vitesses, par exemple. "Aujourd'hui, on a la taille pour faire du codéveloppement, mais l'acquisition de positions stratégiques est très capitalistique, poursuit Philippe Mallet. L'injection de 25 millions en fonds propres par le Fonds de modernisation des équipementiers automobiles et le FMEA de rang 2 est capitale pour consolider nos positions de leader sur ces fonctions-là et financer notre projet industriel." Le groupe vise un chiffre d'affaires de 400 à 500 millions d'euros à deux ans avec une base industrielle en France qu'il souhaite développer. Cette stratégie ciblée, presque exclusivement sur l'automobile, n'est pas toujours comprise des autres acteurs de la vallée de l'Arve, désorientés par cet appétit de croissance.

L'émergence d'entreprises de taille intermédiaire n'est pas suffisante pour le développement de la filière à moyen terme. Le plan stratégique Expansion 2020, présenté lors des assises du décolletage au mois de février dernier, vise à porter le chiffre d'affaires du secteur de 2 à 3 milliards en dix ans, la part des exportations de 35 % à 50 %, l'effort de la recherche et du développement à 2 % de la valeur ajoutée et à accroître de 3 000 le nombre d'emplois. Internationalisation, innovation, intelligence des hommes, investissement sont les quatre mots d'ordre de la profession qui cherche à dépasser son tropisme individualiste, inhérent à ce microcosme industriel enserré dans un corridor de 40 kilomètres entre La Roche-sur-Foron et Sallanches, pour mettre en oeuvre un projet collectif.

Le modèle Somfy

Depuis quelques mois, les initiatives se multiplient. Treize entreprises ont créé un GIE Achats, d'autres des grappes ou des groupements dans les secteurs aéronautique et médical. La création de deux fonds d'intervention d'un montant global de 35 millions d'euros, abondés par le Crédit agricole des Savoie et la Banque populaire, doit contribuer à faire émerger des leaders, plus solides pour répondre aux donneurs d'oeuvre et les suivre à l'international. Ces fonds doivent aussi favoriser la transmission d'entreprises, la succession de dirigeants âgés (plus de 20 % d'entre eux ont entre soixante et soixante-dix ans), et l'intégration de ces sociétés dans des ensembles plus grands. "Mais comment aller au-delà de l'angélisme ? Comment réunir les forces quand on est concurrents ?" s'interroge Philippe Mallet.

Côté innovation, la création d'un technopôle spécialisé dans le décolletage et l'usinage est projetée dans les trois ans. Les actions du Centre technique du décolletage (CTDEC) seront renforcées par un accroissement de 20 % de la taxe versée par les entreprises qui assure le tiers de ses 6 millions de budget. Le CTDEC veut accélérer la mue du décolletage vers les technologies d'usinage de précision, "d'une sous-traitance de capacité à des sous-traitants d'excellence", selon Jean-Marc André, directeur d'Arve Industries. Le but est d'aider à se développer les entreprises qui ont la capacité d'assembler des sous-ensembles et de concevoir et fabriquer des produits finis, à l'image de Somfy, décolleteur devenu leader mondial de l'automatisation des ouvertures et fermetures de la maison, ou d'Anthogyr, fabricant d'implants dentaires.

En partenariat avec l'École catholique des arts et métiers (Ecam), le Centre technique des industries mécaniques (Cetim), l'université de Savoie, le CTDEC et le pôle de compétitivité Arve Industries travaillent sur le tolérancement inertiel, la modélisation de l'affûtage, l'usinage sans copeau, l'optimisation des conditions de coupe, l'instrumentation de machines pour permettre une production autonome le week-end. Une plate-forme laser de soudage et de marquage de pièces vient d'ouvrir à Cluses, au centre technique qui a aussi acquis une micro-machine Desktop, la première à être vendue en dehors du Japon. "Une véritable rupture technologique", pour Thierry Guillemin, directeur du CTDEC.

« Il faut apprendre à travailler ensemble »

 

Étienne Piot, Président du pôle de compétitivité Arve Industries et de l'entreprise Bosch Rexroth Fluidtech, à Bonneville, revient sur la situation de la filière.

L'industrie du décolletage a-t-elle tiré les conséquences de la crise ?

La crise a été salutaire. Ce fut une grande gifle et une prise de conscience. Les décolleteurs ont compris qu'il faut apprendre à travailler ensemble et que leurs concurrents les plus importants sont en Allemagne et en Corée. Une grappe d'entreprises a été créée dans le domaine aéronautique pour répondre aux appels d'offres. Elle était impensable dans la vallée, il y a une dizaine d'années.

Quels sont les freins à lever en matière d'innovation ?

On est confronté à la diffusion des innovations dans les entreprises qui n'ont pas toutes les structures pour les acquérir. Certaines n'ont pas de service méthodes. On travaille sur la mise à disposition d'experts méthodes à temps partagé qui irait implémenter ces innovations. Pour l'innovation process, organisationnelle, on mise sur le Lean manufacturing avec deux écoles dédiées : au Centre technique du décolletage (CTDEC) et au sein de Bosch Rexroth.

Et pour le recrutement ?

C'est l'un des problèmes majeurs. Des entreprises refusent des commandes parce qu'elles n'ont pas assez de personnel. Nous travaillons sur la mutualisation de ressources humaines. Notre ambition est de mieux identifier les besoins d'emplois sur un territoire qui englobe aussi la Suisse.

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