LE COÛT CACHÉ DES GRANDS CONTRATS
Par PAR SOLÈNE DAVESNE ET GUILLAUME LECOMPTE-BOINET - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3225
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Indispensables pour le commerce extérieur et prestigieux, oui. Mais les grands contrats sont aussi de plus en plus une source de déception : retombées économiques insuffisantes, coût financier parfois important, transferts trop massifs de technologies.
Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), 25 janvier, au chantier naval de STX France. Le président Sarkozy exulte. Alain Juppé, le ministre de la Défense, bavarde avec le général Puga, chef d'état-major particulier du président de la République, l'un des piliers de la fameuse « war room », structure informelle créée en 2007 pour relancer les grands contrats. À quelques pas, Laurent Collet-Billon, le délégué général à l'armement (DGA), tout sourire, échange quelques mots en anglais avec les actionnaires coréens de STX France. « Des contrats comme celui-là ; il nous en faudrait une dizaine ! », nous lance-t-il, gourmand. Pourquoi tous ces éminents personnages sont-ils réunis là ? Tout simplement pour fêter la vente de quatre porte-hélicoptères de la classe Mistral (BPC) à la Russie. Son montant, estimé à un peu plus de 2,4 milliards d'euros, classe l'accord dans la catégorie des grands contrats. Ces affaires se décrochent au bout de négociations serrées qui se mènent, souvent, au plus haut niveau de l'État.
Ce jour-là, seule Christine Lagarde, la ministre des Finances qui tient les cordons de la bourse, semble moins souriante. Et pour cause : il va falloir financer ce qui est encore un accord gouvernemental entre la France et la Russie. Et il n'est pas sûr qu'au final, ce contrat soit une bonne affaire pour le pays, loin de là ! Les exigences des clients vont croissant. Ils réclament des financements avantageux, de plus en plus de transferts de technologie et une part de la fabrication sur place. Autant d'éléments qui amoindrissent les retombées économiques et industrielles de ces contrats. Dans le cas des BPC, les deux premiers, assemblés à Saint-Nazaire, intégreront 20 à 30 % d'éléments de coque fabriqués chez le client ; les deux autres seront entièrement construits en Russie. Autrement dit, sur les 2,4 milliards, la part revenant réellement à la filière française sera proche du milliard. Sans compter la menace du pillage technologique, jamais totalement absent dans ce type de contrat. « C'est un risque qu'il faut savoir prendre », justifie Alain Juppé. Certes. Mais l'exemple du TGV en Corée du Sud a de quoi faire réfléchir sur ce danger (lire page 32).
Personne ne le nie. Il est difficile, voire impossible, de se passer des grands contrats. Ils restent l'un des moteurs des exportations françaises, selon le bilan que devait présenter le secrétaire d'État au Commerce extérieur, Pierre Lellouche, le 8 février. « Nous sommes trop dépendants de ces grands contrats », reconnaît même l'intéressé.
Un effet d'entraînement sur des filières entières
En 2010, les grands contrats civils vers les pays émergents, les seuls comptabilisés par Bercy, ont représenté près de 21 milliards d'euros, à 40 % imputables à Airbus. Ils pèsent à peu près 20 % des exportations françaises à destination des émergents. À cela s'ajoutent les ventes d'armement, qui ont atteint 8,16 milliards d'euros en 2009.
Au-delà du prestige, ces contrats ont un effet d'entraînement sur des filières entières. Pas étonnant, dans ce contexte, que Nicolas Sarkozy accorde tant d'énergie à leur signature. Pour 2011, il a même fixé un objectif à son gouvernement : augmenter leur volume de 25 %. Depuis l'échec du Rafale au Maroc en 2007 - un contrat « imperdable » pour la France qui lui a pourtant échappé à cause des dissensions françaises - le président a remis l'appareil d'État au service des entreprises. La « war room » à l'Élysée et la Commission interministérielle d'appui aux contrats internationaux (Ciaci) chargée de coordonner l'action de l'État, devaient être des machines de guerre pour conquérir les méga-appels d'offres internationaux dans l'énergie, la défense, les transports ou les infrastructures.
Sur le terrain, les ambassadeurs ont été invités à « mouiller leur chemise » pour soutenir l'industrie française et assurer le suivi des appels d'offres importants. Début janvier, le président de la République a rendu visite au roi Abdallah d'Arabie saoudite, dans son hôtel new-yorkais, pour soutenir l'offre d'Alstom pour la construction d'une ligne TGV entre La Mecque et Médine. Pierre Lellouche s'est rendu, à son tour, à Riyad il y a quinze jours. Même avec le forcing de l'État, l'offre française semble mal partie car jugée trop chère. Pour le moment, les résultats restent mitigés.
La France est dans la course mais les échecs ou les scandales à répétition de ses champions nationaux font mal. Comment ne pas songer aux dégâts sur l'image du pays provoqués par l'affaire des rétrocommissions du contrat des sous-marins vendus au Pakistan ? Comment ne pas évoquer le flop de l'EPR à Abu Dhabi (Émirats arabes unis) et les guerres fratricides qu'il a générées dans son sillage. Ou le feuilleton du Rafale qui semble hors course au Brésil depuis l'arrivée au pouvoir de la nouvelle présidente, Dilma Roussef. Difficiles à décrocher, ces contrats ont un impact mitigé sur les usines nationales. Le compte n'y est pas. Les 22 milliards annoncés début novembre lors de la visite du président chinois Hu Jintao à Paris ne se solderont que par de faibles retombées en France. Les contrats signés par Total, Alstom et Areva seront surtout réalisés en Chine. Seule l'ingénierie des projets devrait être effectuée en France. Quant au voyage du Président français en Inde, en décembre, même constat : la plupart des « contrats » ne sont pas signés et, de toute façon, comme souvent avec les Indiens, il y aura d'importants transferts.
Difficile de chiffrer les retombées sur l'emploi
Dans les couloirs de Bercy, où toutes les entreprises du CAC 40 se pressent pour négocier le soutien de l'État afin de financer leurs grands projets à l'international, les fonctionnaires surveillent de près les retombées, notamment en termes d'emplois... sans les chiffrer. Impossible à calculer, juge Bercy. Pour les quatre BPC russes, les officiels français ont avancé le chiffre de 1 200 emplois pendant cinq ans. « Mais la part française des grands contrats baisse au fur et à mesure. On ne vend plus rien sans contrepartie de production locale », reconnaît un haut fonctionnaire. « Dans le passé, les contrats export étaient archirentables. Aujourd'hui, c'est beaucoup moins vrai car les prix sont davantage tirés », ajoute cet industriel fournisseur de l'armée de terre. De plus, les pays traditionnellement clients de la France ont appris à compter. Notamment les monarchies pétrolières. « Ces dernières ne se voient plus comme super-riches, et elles ont des stratégies d'acquisition très au point », analyse Jean-Louis Rotrubin, le PDG de Défense conseil international (DCI), une société parapublique spécialisée dans la formation et le conseil après la vente de matériels militaires.
L'exemple de la négociation en cours pour la vente de gré à gré d'une soixantaine de Rafale aux Émirats arabes unis (EAU) est à cet égard édifiant : alors que les discussions portaient au début sur des avions comparables à ceux actuellement en service dans l'armée de l'air, les EAU ont formulé de nouvelles exigences, sur la motorisation et le radar en particulier. Autant de développements qui font l'objet d'âpres discussions pour savoir qui prendra en charge ce coût (on évoque entre 500 millions et 1 milliard d'euros). Pour vendre - enfin - son cher oiseau de combat, la France pourrait bien être obligée d'en financer une partie.
De la même manière, pour accorder sa garantie sur des grands contrats à l'international, l'État exigeait jusqu'à présent que 60 à 65 % du contrat soit produit en France. Il a dû abaisser ses ambitions. Exemple : la vente de quatre sous-marins conventionnels au Brésil, conclue en septembre 2009, a été valorisée 6,7 milliards d'euros, dont 4 milliards pour DCNS, le fabricant. Mais les Brésiliens ont exigé qu'une part importante des sous-marins soit réalisée sur place, avec le partenaire de DCNS, le conglomérat Oderbrecht. « Il vaut mieux obtenir X % de quelque chose que 100 % de zéro », lance, fataliste, Bernard Planchais, le directeur général délégué de DCNS.
Les produits ne sont pas toujours les plus adaptés
C'est juste. Mais les contrats français ressemblent parfois à de généreux cadeaux faits à nos partenaires. Un exemple ? La ligne de TGV au Maroc entre Tanger et Casablanca. Pour ne pas perdre la face après la perte du contrat pour 24 avions Rafale, la France a fait un geste pour obtenir la construction de la ligne. Paris a accordé un prêt à taux avantageux de 625 millions d'euros, plus 75 millions de dons et 200 millions d'euros de prêts via l'Agence française de développement. Conclusion d'un observateur du dossier : « On a payé deux fois l'échec du Rafale. En perdant ce contrat et en finançant très généreusement celui de la ligne TGV. »
Si la France doit parfois faire beaucoup de cadeaux, c'est aussi que ses produits ne sont pas toujours les plus adaptés. Pour améliorer les retombées françaises des grands contrats, l'État préconise pourtant une solution : obliger les Alstom, Dassault et autres EDF à embarquer avec eux des PME et leur offrir ainsi une tête de pont pour conquérir de nouveaux marchés. La Ciaci veut désormais concentrer son soutien en fonction de l'implication des PME dans le projet. À la manière de ce que font déjà très bien depuis des années les États-Unis ou l'Allemagne. Mieux vaut tard que jamais.
PIERRE LELLOUCHE Secrétaire d'État au Commerce extérieur
Les grands contrats sont-ils le moteur des exportations françaises ? Leur progression est l'une des bonnes nouvelles du commerce extérieur en 2010. 21 milliards d'euros de grands contrats ont été signés par les entreprises françaises dans les pays émergents, contre 15 milliards seulement en 2009. Mais ils ne font pas tout. Les problèmes de notre commerce extérieur perdurent. Le déficit de la balance commerciale a atteint 50 milliards d'euros en 2010, contre 43 milliards d'euros en 2009. Nous restons trop dépendants des zones à faible croissance que sont les pays européens ainsi que du trop faible tissu de nos PME. Vous avez pour objectif d'augmenter de 25 % le volume des grands contrats en 2011. Comment ? Nous pouvons y parvenir en nous organisant mieux. Dans les pays émergents, la demande est là. Mais pour cela, il faut avoir des filières structurées, sur les produits et la qualité. Il faut éviter de se présenter en ordre dispersé. Un contre-exemple à méditer : en Floride, trois entreprises françaises sont en compétition dans trois consortiums différents dans un appel d'offres pour une ligne TGV. Ça ne viendrait jamais à l'idée des Chinois, des Coréens ou même des Allemands de faire des choses pareilles ! Nous n'avons toujours pas tiré les conséquences de l'échec de l'EPR à Abu Dhabi... Le diagnostic est fait mais nous n'avons pas encore tiré toutes les leçons. Le gouvernement s'investit beaucoup dans la recomposition de l'équipe de France du nucléaire. J'espère que nous serons prêts rapidement car il y a une forte demande dans le monde. Il faut avoir une offre produit adaptée à deux situations différentes : les pays développés et les pays émergents. Ce ne sont ni les même acteurs, ni les mêmes besoins. Dans ce genre de contrat, doit-on craindre les transferts de technologie ? Oui. Notre savoir-faire est un de nos avantages comparatifs. Or nous voyons arriver des compétiteurs de pays émergents, qui proposent des technologies que nous leur avons nous-mêmes exportées il y a vingt ans. C'est vrai dans l'énergie, dans le nucléaire, dans les transports. Ça le sera demain dans l'aéronautique. À cela s'ajoute une autre compétition : celle du financement. La Chine propose des solutions complètes de financement pour ses technologies. En face, nous sommes en train de développer des formules plus adaptées pour être à leur hauteur.
Des offres à prix cassés. La Chine, qui a accordé plus de financements aux pays émergents que la Banque mondiale en 2010, propose des crédits à taux imbattables pour décrocher des marchés. « Les règles ne sont pas les mêmes pour tous », regrette Frédéric Sanchez, le PDG de Fives, et président de la commission internationale du Medef. Alors que les pays développés sont soumis à des règles strictes de la part de l'OCDE, la Chine est libre de soutenir ses ventes à l'exportation et d'accorder des financements à des taux inférieurs à ceux du marché. Mais la riposte s'organise. Début janvier, les États-Unis se sont pour la première fois alignés sur les conditions financières proposées par la Chine, pour permettre à General Electric de remporter un contrat de 437 millions de dollars au Pakistan. La France est prête à faire de même : une enveloppe spéciale a été constituée à Bercy.Elle prévoit aussi d'utiliser une partie du fonds Fasep pour financer, dans les pays émergents, des études d'impact environnemental susceptibles de faire pencher la balance.
L'échec du Rafale au Maroc en 2007 a été l'électrochoc. Depuis, les contrats les plus sensibles sont suivis par l'Élysée, au travers de la « war room ». Cette structure informelle se réunit au cas par cas, autour de Claude Guéant le secrétaire général de l'Élysée, et du général Puga, chef d'état-major particulier de Nicolas Sarkozy. En parallèle, la Commission interministérielle d'appui aux contrats internationaux (Ciaci) suit à Matignon une vingtaine de dossiers dans son format « civil » et autant dans sa déclinaison « militaire ». Tous les ministères et un représentant de l'Élysée participent aux réunions, trois à quatre fois par an. Le rôle de la Ciaci, dirigée par Jean-Paul Faugère, le directeur de cabinet de François Fillon, est d'éviter les couacs entre administrations, l'une des raisons de l'échec marocain du Rafale, et d'organiser le soutien logistique de l'État : mobilisation de lignes de financement, des ambassadeurs, voyages officiels... Mais la coordination n'est toujours pas le fort du dispositif français. « La Ciaci est logée à Matignon alors que les décisions les plus importantes sont prises à l'Élysée. Cela ne marche pas », critique un haut fonctionnaire. Le dispositif évolue pourtant. Pour gagner en efficacité, la Ciaci a été sommée depuis septembre de s'ouvrir aux industriels concernés par les grands contrats, jusqu'à présent absents des réunions à Matignon.











