Le centre de simulation à Pau parie sur les PME-PMI
Le 12 février 2010 par Ana Lutzky
Inauguré en grande pompe jeudi 4 février, le centre de simulation de Pau doit hisser le tissu industriel local au-dessus de la mêlée, sur fond de concurrence mondialisée. Les PME, très dépendantes des commandes de Turboméca, demandent à voir.
Dans le béarnais, aucun bus ne va de l’aéroport au centre de Pau, faute de passagers suffisants. Les navettes affrétées par les industriels emmènent directement ingénieurs et techniciens de l’aéronautique ou des hydrocarbures sur leur lieu de travail, à la périphérie de la ville. Total et Turboméca comptent en effet parmi les plus gros employeurs de la région, avec l’industrie du maïs, qui emploie 12.000 personnes. C’est dans ce contexte qu’a été inauguré jeudi 4 février le Centre de simulation de Pau, l’arme régionale pour faire monter d’un cran le savoir-faire des PME-PMI locales, et leur donner une chance face à la mondialisation.
« Nous n’avons pas les moyens »
Adb, usinagePour Adb , l’atelier d’usinage de 25 personnes basé à Louey, la simulation est peu loin des préoccupations quotidiennes. Turboméca certifie ses procédés de décolletage et vissage pour les roulements, vis et joints de manière drastique (qualité des aciers, etc.), et fournit les plans : la petite entreprise n’a plus qu’à lui livrer ses pièces usinées. Ses dernières grandes acquisitions ont permis de perfectionner la logistique (intégration d’un stockeur vertical automatisé) et le contrôle qualité. Mais pour tirer parti d’un outil de simulation numérique, encore faudrait-il que l’atelier embauche un ingénieur ou bien un technicien approprié, imagine Fanny Sermot, responsable commerciale de la société. Passée par le contrôle qualité dans l’industrie automobile et chez Siemens, cette dernière connaît bien les rouages de l’innovation dans la sous-traitance. Du point de vue d'Adb, le centre de simulation de Pau peut correspondre à une stratégie future, mais le présent semble bien plus terre à terre. (Voir vidéo )
Une clé pour rester en selle à moyen terme. « D’ici à 20 ou 30 ans, il faudra diviser la consommation d’un hélicoptère par deux. La seule solution, ce sont les ruptures technologiques. Dans un monde idéal, une fois assemblé, le moteur fonctionne et peut être immédiatement livré au client sans passer par la batterie des tests intermédiaires, parce que tous les tests ou presque auront été faits en amont, grâce à la simulation. Cela permet de fortement baisser les coûts de développement », s’enthousiasme Pierre Fabre, PDG de Turboméca. L’éco-performance est d’ailleurs LA préoccupation d’Eric Haput, Senior manager d’Airbus. Même son de cloche chez le président de la région Aquitaine Alain Rousset, de passage, qui évoque à son tour « comment Dassault a préparé son avion Falcone ». Assemblé, « il a pu tout de suite voler grâce à la plateforme virtuelle mise en place en amont » rapporte-t-il. « Quand on se rappelle des difficultés de l’A380 ou de l’A400M, on a intérêt à y aller », ajoute-t-il à propos du centre palois, et du pôle de compétitivité Aerospace Valley (Pau, Toulouse,
« Etre mieux armé pour être chef de projet »
Erma Electronique, câblageJacques Maleyran, chargé de développement chez Erma Electronique près d’Arcachon, souligne la logique dans laquelle s’insère la création du centre de simulation de Pau. Spécialiste des câblages pour les aéronefs, et les domaines sensibles militaires (80% de son chiffre d’affaires vient de l'aéronautique et en particulier d’Airbus), Erma a vu son rôle de sous-traitant aéronautique évoluer vers celui de chef de projet. De « câbleur », il assume en effet de plus en plus une fonction de bureau d’études, responsable du traitement analytique en lien avec le câblage. Pour l’A350 par exemple, la société de 270 personnes intervient en fabriquant le câble reliant le capteur au simulateur lors de l’Instrumentation d’essai en vol (IEV), qui permet de contrôler la réaction des pièces en vol telle que la déformation de la voilure, mais aussi en vérifiant le comportement de certaines pièces. Pour l’A380 par ailleurs, sa société a mené de nombreuses études amont en compatibilité électromagnétique. « « Certains essais (une explosion par exempl, NDLR) font beaucoup de rayonnement.Il faut protéger le système électronique par une boîte », vulgarise Jacques Maleyran. Tous les outils de modélisation sont donc bons pour permettre à cette société de continuer sur sa lancée. Sur l’utilisation qu’il pourra faire du centre de simulation, le commercial reste néanmoins pragmatique : « tout dépend de combien ça va coûter. Les donneurs d’ordre voudront-ils suivre ? ».
Jacques Authesserre, chef du département simulation au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies renouvelables, surenchérit : « la simulation permet de réagir vite, de s’adapter, d’attaquer un marché sur un temps plus courts en réduisant le cycle de développement ». Ce dernier rappelle la coloration PME-PMI du centre de simulation flambant neuf. « On les fait monter d’un cran dans la chaîne pour leur donner une chance par rapport aux usines [low-cost] à l’étranger ». Pour une usine, disposer de temps en temps d’un labo où elle peut louer des calculateurs puissants, faire appel à des spécialistes, pour simuler en 3 D des comportements ou des techniques de fabrication de ses produits, semble des plus alléchant.
Les porteurs du projet assurent d’ailleurs avoir pris leur « bâton de pèlerin » et fait le tour des petites sociétés d’Aerospace Valley. Mais la vocation affichée de remettre en selle tout un pan du tissu de la sous-traitance aéronautique de la région a-t-elle des chances d’aboutir ? Voire. De nombreuses PME étaient au rendez-vous de l’inauguration du centre, avant tout parce que c’est leur grand donneur d’ordre Turboméca qui les y avait invitées.
Inquiétudes. Si les ateliers d’usinage tels qu’Adb trouvent la simulation un peu éloignée de leurs préoccupations (voir encadré), des PME plus qualifiées telles que Metal improvement y voient un intérêt certain (voir encadré). Ces entreprises voient l'outil d’un bon œil, mais s’inquiètent de la chasse aux dépenses dans l’aéronautique. Les coûts se sont multipliés, et avec eux les pays financeurs qui divisent le risque : les 270 salariés d’Erma électronique suivent par exemple l’assemblage des avions européens à Toulouse, Saint-Nazaire, Séville, Hambourg ou Brême, où sont implantées les usines d’Airbus. Les sous-traitants prennent en charge de plus en plus de risques. « Certains ne sont payés qu’au bout du septième avion vendu », commente un autre industriel. « De ce point de vue, le retard de l’A400M a fait des dégâts », ajoute-t-il. « Les donneurs d’ordre ne veulent plus avoir la maîtrise du projet. Ils nous demandent de faire le boulot à leur place. Ils nous envoient des blocs de travaux, et délèguent l’amont, la réalisation, la maintenance. On connaissait ça pour l’achat et la qualité, maintenant c’est sur tout le projet, dans la phase de bureau d’étude également » ajoute un commercial de PME. « On veut que le sous-traitant prenne en main une part du risque », confirme pour sa part Jacques Authesserre du CEA.
L’évolution de la société de câblage Erma électronique semble à ce titre significative. Créée en 1983 (voir encadré), l’entreprise ne comptait qu’un seul client, qui lui fournissait le plan des câbles, et la matière. Un « panier garni », à partir duquel Erma n’assurait que la main d’œuvre. En 2000, un changement de direction fait passer la société de l’ère manufacturière à une ère plus qualifiée, à partir de laquelle elle peut voler de ses propres ailes. Un mouvement naturel de croissance et pérennisation de l’activité : de 30 salariés et 1 million d’euros de chiffre d’affaires, la société est passée à 270 salariés et 19 millions d’euros de chiffre d’affaires. Si la mise à disposition d’un centre de simulation pour les PME-PMI va dans le bon sens, ces dernières vont devoir trouver leur équilibre entre croissance et prise de risque, à l’ombre de leurs donneurs d’ordres.
« Proposer des innovations au donneur d’ordre »
Metal Improvement, grenaillageJean-Yves Thieuleux, de Metal Improvement, a déjà des idées qu’il souhaite soumettre à Turboméca : « modéliser l’effet du grenaillage d’après contrainte en fatigue ». En effet, son entreprise se spécialise dans la fonction de marteler avec des petites billes les parois métalliques de pièces de turbines d’hélicoptère. Un phénomène qu’il illustre en resserrant les pores de la peau de sa main : une fois précisément « grenaillées », les parois augmentent leur durée de vie car leur matière, comprimée, est plus résistante aux chocs et autres pressions extérieures. Cela évite le départ de fissures face à une contrainte de traction liée à la rotation des pales. Problème : les méthodes de grenaillage sont très difficiles à faire évoluer une fois avalisées par Turboméca. « Une fois que c’est qualifié, c’est la croix et la bannière de changer une virgule » explique-t-il. La raison est financière : « un constructeur teste ses moteurs, et cela coûte très cher ». Impossible de permettre à chacun des petits boulons de l’engrenage de modifier quoi que ce soit à son niveau, car il faudrait à chaque fois tester l’ensemble. Les outils de simulations peuvent changer la donne. Un modèle permettrait de le mesurer bien plus finement la durée de vie des pièces après grenaillage (shot peening en anglais), et de connaître la meilleure façon de grenailler.
L’intérêt pour Metal Improvement? S’assurer des commandes de son principal donneur d’ordre, et généraliser à d’autres pièces, voire à d’autres marchés : le traitement de surface s’applique aussi dans l’industrie automobile. Reste à savoir si Turboméca est intéressé. En dernier recours, c’est bien le grand groupe qui donne le ton. (Voir vidéo )
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