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Le captage du CO2 prend son virage industriel

Par AGATHE REMOUÉ ET ANA LUTZKY - Publié le
CO2 captage
© D.R.

La réglementation se met en place, les financements des démonstrateurs se débloquent, les industriels sont en ordre de bataille. Le captage du CO2 entre dans l'ère industrielle.

Même la patrie des sables bitumineux s'y met ! Le Canada, l'un des mauvais élèves de Kyoto avec un bond de 25 % de ses émissions de gaz à effet de serre depuis 1990, se lance dans le captage et le stockage du carbone. Le pays vient d'annoncer le financement de deux projets majeurs, pour 2 milliards d'euros. Le gouvernement investira ainsi 865 millions de dollars sur quinze ans pour capter 40 % des émissions de CO2 des gisements de sables bitumineux de la région d'Edmonton. Un projet baptisé Shell Quest, qui réunit Shell, Chevron et Marathon Oil Sands. Une bonne idée, car extraire du pétrole de ces sables émet 29 mégatonnes de CO2 chaque année. « Dans le pays, la réglementation est en place et les financements arrivent », confirme Tom Kerr, un analyste à l'Agence internationale de l'énergie (AIE), qui remarque la même dynamique sur le plan international.

LES ETATS-UNIS ET LA CHINE ONT AUSSI FRANCHI LE PAS

Les Etats-Unis, longtemps circonspects, ont également franchi le pas. En y mettant les moyens. Le département de l'Energie a par exemple annoncé 4 milliards de dollars de financement public pour des démonstrateurs. Le premier a été inauguré le 30 octobre dernier à Mountaineer, en Virginie-Occidentale, sur une centrale électrique à charbon de 1 300 MW. Plus étonnant, peut-être, le partenariat sur le sujet annoncé en novembre avec... la Chine ! Le président Obama et son homologue Jintao ont signé un accord de recherche commune et de transfert de technologies. « Depuis un an, la Chine a montré qu'elle changeait d'avis sur cette question », remarque Tom Kerr. China Huaneng, le plus important fournisseur d'électricité chinois, a deux unités pilotes en cours de construction, à Pékin et à Shanghai. Les industriels chinois entendent bien prendre leur part du gâteau. « Les volumes se feront à l'Est : 60 % du marché se situe en Asie », pronostique en effet Philippe Joubert, le président d'Alstom Power.

« Ça bouge vite en ce moment, plus vite même que ce que j'aurais imaginé, notamment en Europe », constate Gilles Munier, le directeur général de la société d'ingénierie Geogreen, spécialisée dans ces questions. En Europe, grâce au fond de relance, un milliard d'euros viennent d'être attribués à six projets de captage-stockage de CO2. En ont ainsi bénéficié les centrales de Hatfield (Powerfuel Power) au Royaume-Uni, de Jaenschwalde (Vattenfall) en Allemagne, et de Compostilla (Endesa) en Espagne. Par ailleurs, la réponse au premier appel d'offres européen pour dix à quinze projets démonstrateurs ne devrait pas tarder.

Pour que le développement industriel du captage et du stockage du CO2 devienne une réalité, il faut une plus grande visibilité sur les mécanismes de financement possibles, et qu'une réglementation internationale cohérente se mette en place.

Gilles Munier, directeur général de Geogreen

Des projets qui seront financés par 300 millions de tonnes de quotas carbone réservés à cet usage par la Commission européenne, qui les vendra sur le marché.

TECHNOLOGIES AU POINT

La directive européenne sur le captage et le stockage du CO2 est parue en mai 2009. Elle a été transposée en France cet été. Désormais, toute nouvelle centrale devra être « capture ready », c'est-à-dire pouvoir intégrer les équipements nécessaires à la capture du carbone dès qu'ils seront disponibles. Les industriels souhaitent que la transposition se fasse rapidement dans le reste de l'Europe, pour une meilleure visibilité.

Mais ce qui permet réellement le décollage du marché, c'est l'évolution rapide de la technologie. La recherche a en effet progressé à grand pas sur les techniques de captage (précombustion, oxycombustion et postcombustion). Pour la postcombustion, par exemple, des solvants - amine ou ammoniac - sont nécessaires pour supprimer le CO2 des gaz d'échappement. « Nous avons beaucoup travaillé sur la formulation de nouvelles amines plus performantes et moins pénalisantes », signale ainsi Francois Kalaydjian, le directeur technologies de développement durable de l'Institut français du pétrole. Le travail sur l'oxycombustion avance aussi. Cette technique consiste à brûler le combustible dans de l'oxygène afin d'obtenir une émission concentrée de CO2 relativement pur, facilement récupérable et stockable sous terre. Une technologie sur laquelle repose le premier projet français, porté par Total, à Lacq. Total prévoit de capter et de stocker 150 000 tonnes de CO2 sur l'une des cinq chaudières de sa centrale au gaz naturel dans les Pyrénées-Atlantiques. Un projet évalué à 60 millions d'euros.

DÉCOLLAGE DU MARCHÉ PRÉVU POUR 2015

« La capture et le stockage du carbone représenteront le plus gros marché dans le secteur de l'énergie pour Alstom, dans les cinq à dix ans », confie Philippe Joubert, le président d'Alstom Power. Les Mitsubishi Heavy Industry, Fluor, GE, Alstom, Siemens ou Foster Wheeler se livrent une compétition féroce. L'enjeu étant de détenir des technologies propriétaires d'ici à 2015, au moment où le marché décollera. Ils multiplient actuellement les démonstrateurs de petites tailles (5 à 30 MW).

Autre signe positif : les procédés de capture et stockage vont s'étendre à d'autres usines que les centrales à charbon. Car le dispositif est adapté aux grands émetteurs centralisés, comme les hauts-fourneaux sidérurgiques et les cimenteries. Le CO2 potentiellement capturable représente plus de 50 % du total émis. « La sidérurgie, c'est 5 à 7 % des émissions mondiales. Nous utilisons beaucoup de carbone, nous allons devoir nous équiper de ces technologies », insiste Jean-Pierre Birat. Ce salarié d'Arcelor est le coordinateur du programme Ulcos - Ultra Low CO2 Steelmaking , qui a pour ambition de développer des procédés ne générant pas d'émissions de CO2. Les huit industriels partenaires de ce projet vont investir collectivement 500 millions d'euros pour ces recherches. L'un de leurs premiers pilotes industriels sera à Florange (Moselle).

Si les démonstrateurs se multiplient, les projets de taille industrielle restent de l'ordre de la dizaine. Or, un rapport rendu public en novembre par l'AIE suggère qu'il faut aller encore plus vite. « Pour atteindre l'objectif fixé de capter 50 % des émissions en 2050, il faudrait qu'il y ait une centaine de projets industriels en cours en 2020, et 3400 en 2050 ! », prévient Tom Kerr, analyste à l'AIE. Pour y arriver, l'urgence est d'accélérer la recherche sur le stockage.

Le CO2 pour dynamiser le golfe de Fos


« Si, en 2020, nous voulons garder nos clients et en trouver d'autres, il faudra que l'on sache mutualiser la valorisation et le stockage du CO2 ! », prévient Michel Peronnet, le directeur du développement des projets industriels du Grand Port maritime de Marseille.

Dans la zone de Fos, en effet, les activités émettrices de CO2 sont nombreuses : centrales électriques, raffineries, cimenteries, fonderies... Pour que ce bassin économique se développe, il est crucial pour le Grand Port de bâtir une offre de services autour du CO2. Le Port a ainsi fédéré les industriels de sa zone autour du BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières), de l'IFP, de l'Ifremer et de Geogreen, une société d'ingénierie spécialisée. L'étude de faisabilité du projet Vasco - valorisation et stockage du CO2 - est en cours. Une première étape a rassemblé les industriels de la zone pour évaluer le potentiel d'émission de CO2 à l'horizon 2020. Verdict : vingt millions de tonnes.

« Le projet prévoit d'étudier les sous-sols, qui sont assez tourmentés et méconnus, pour trouver des lieux de stockage », indique Michel Peronnet. Mais c'est sur la possible réutilisation de ce CO2 que la démarche trouve toute son originalité.

Le gaz récupéré pourrait retrouver un usage industriel, valorisé par exemple par Air liquide, présent sur le bassin. La proximité du port permet aussi d'envisager d'expédier le CO2 liquéfié par bateau, pour être utilisé ou stocké ailleurs. Autre possibilité de valorisation du CO2 : accélérer la croissance d'algues dédiées à l'alimentation animale ou à la production de biocarburants. « Au total, 5 à 10 % du CO2 généré pourraient être réutilisés », estime Gilles Munier, le directeur général de Geogreen. Créant ainsi de nouvelles activités.

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