LE CAPITAL-RISQUE N'A PLUS LE GOÛT DU RISQUE
Par PAR ARNAUD DUMAS - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3269Les entrepreneurs ne manquent pas d'idées... Mais d'argent. Les investisseurs se détournent de plus en plus des entreprises innovantes, trop risquées, et cèdent la place aux fonds publics.
C'est un parcours du combattant ! » Pascal Gendrot, le président du directoire d'Orège, a encore des sueurs froides lorsqu'il se remémore les six levées de fonds réalisées en six ans d'existence. Spécialisée dans le traitement des boues et effluents industriels complexes, la PMI a développé une technologie de rupture qui intéresse déjà les groupes pétroliers et les industries chimiques. « Nous avons eu de la chance, reprend Pascal Gendrot. À chaque levée de fonds, il ne nous restait plus qu'entre un et trois mois de trésorerie pour payer les salaires. » En faisant le tour des amis, les associés ont réussi à réunir 1,5 million d'euros, de quoi tenir les premières années. Puis, Pascal Gendrot s'est consacré presqu'à mi-temps à la recherche d'investisseurs. D'abord des capitaux-risqueurs, dont Inocap, qui ont apporté 4,5 millions d'euros en trois fois. Puis, à l'été 2011, deux fonds internationaux (Climate Change Capital et Oraxys) ont apporté 8 millions d'euros.
Le cas d'Orège est symptomatique des difficultés que rencontrent les projets innovants pour se lancer. Le comité Richelieu, l'association réunissant les PME innovantes, l'a souligné dans son Livre blanc 2012. « Le capital-risque est trop peu abondant en France », déplore Denis Bachelot. Le délégué général de l'association milite notamment pour un relèvement des seuils de défiscalisation permettant aux particuliers d'investir dans les PME, notamment via les FCPI, les fonds communs de placement dans l'innovation. Selon les derniers chiffres de l'Association française des investisseurs en capital (Afic), les fonds de capital-risque n'ont levé que 72 millions d'euros au premier semestre 2011, marquant un fort recul par rapport à la même période de 2010 (- 69 %). De son côté, Chausson Finance, le cabinet de conseil en levée de fonds, a constaté une baisse de 22 % des investissements en capital-risque au premier semestre 2011 et de 37 % pour le capital amorçage. Les acteurs financiers préfèrent les entreprises les plus matures, souvent plus rentables que les jeunes pousses et qui permettent de réaliser de plus belles plus-values à la revente et de favoriser le capital développement. D'abord parce que leurs bailleurs de fonds l'exigent. Les banques, contraintes par la réglementation prudentielle de Bâle III, se détournent du capital-risque pour éviter de pénaliser leurs ratios de fonds propres. Et parce que la performance financière des entreprises innovantes est de plus en plus incertaine. « Dans un contexte économique chaotique, il est d'autant plus difficile de démontrer les possibilités d'accroissement de valeur d'une étape de développement de l'entreprise à l'autre, résume Geoffroy Dubus, l'associé chargé du capital-risque du fonds européen Gimv. Nous n'investissons dans l'amorçage que de manière exceptionnelle, typiquement dans les projets avec de fortes barrières à l'entrée, comme par exemple des brevets. L'entreprise se valorise alors plus rapidement. »
Des investisseurs aux moyens parfois limités
Stéphane Durban a durement fait l'expérience de l'extrême prudence des acteurs financiers. Sens'Innov, son entreprise créée en 2008 sur une technologie d'analyse de la qualité de l'air et de l'eau, a dû mettre la clé sous la porte à la fin 2011 faute de réussir le décollage commercial assez vite. « Les investisseurs sont très frileux et attendent un retour en un ou deux ans, pas en trois ou quatre », explique-t-il.
D'autres solutions émergent toutefois pour pallier la prudence du capital-risque. Les business angels se multiplient. L'association France angels, qui regroupe 4 500 membres, estime que leur nombre augmente entre 15 et 20 % par an. « Il y a un intérêt plus grand des particuliers dans l'investissement en direct, confie Philippe Gluntz, le président de l'association. Les incitations fiscales de la loi Tepa ont aussi joué un rôle, en rappelant que les PME étaient une classe d'actifs à envisager. » Mais leur puissance de frappe demeure insuffisante, avec des tickets qui plafonnent entre 150 et 200 000 euros lorsque plusieurs business angels s'associent.
Le salut semble plutôt venir de la sphère publique, qui représente une grosse partie des premiers tours de financement des entreprises innovantes. « Les fonds publics ont toujours été présents, mais ils sont aujourd'hui bien mieux identifiés », assure Pierre Tiers, un membre du directoire du fonds CM-CIC Capital et responsable de la manifestation Start West, à Nantes [lire l'encadré page 48]. L'Europe s'implique de plus en plus dans la politique d'innovation. Au travers de la Banque européenne d'investissement et le Fonds européen d'investissement qui ont lancé, début décembre, l'instrument de partage des risques (IPR), un dispositif de garantie de prêt bancaire pour les PME innovantes. L'IPR devrait faciliter les financements de 500 entreprises pour un montant de 1,2 milliard d'euros. La Commission européenne prévoit quant à elle de créer un label de « fonds de capital-risque européen » pour uniformiser les règles de collecte d'argent dans l'ensemble de l'Union et permettre la création de plus gros fonds de capital-risque.
La contribution des pouvoirs publics
L'État français déploie de son côté tout un arsenal d'aides à l'innovation. Oséo et ses garanties financières, le crédit d'impôt recherche qui permet d'alléger le coût de la R et D ou encore le statut de jeune entreprise innovante représentent une part conséquente du financement. « Ce sont des relais d'argent qui évitent d'avoir à lever des fonds, remarque Clément Cazalot, le fondateur en 2011 de docTrackr, une start up internet. Nous avons ainsi complété notre levée de fonds avec l'argent gratuit d'Oséo. » De son côté, Orège chiffre les aides publiques reçues à environ 8 millions d'euros depuis sa création, en plus des 14 millions levés dans le privé. L'État intervient aussi de plus en plus en fonds propres. « Les pouvoirs publics ont un rôle à jouer en amorçage, stade au cours duquel la performance financière n'est pas facile à démontrer », plaide d'ailleurs Geoffroy Dubus, de Gimv. Le Fonds national d'amorçage (FNA), issu du grand emprunt, investira 400 millions d'euros dans des fonds dédiés aux projets innovants. Il a annoncé, le 12 janvier, sa première prise de participation dans Inserm Transfert Initiative, à hauteur de 15 millions d'euros. Ce complément aux fonds privés devrait apporter un peu d'air frais aux entreprises innovantes. Mais la question de la pérennité des aides publiques, soumises à l'aléa d'un changement de gouvernement, inquiète les acteurs de l'innovation. Plusieurs associations, comme Croissance plus (l'association des entreprises de croissance) ou l'Association française des éditeurs de logiciels (Afdel) entendent bien en faire un thème de la campagne présidentielle.
La « love money » Mettre soi-même la main à la poche ou le demander à ses proches pour lancer son projet, rien de tel pour rassurer les investisseurs potentiels. C'est le capital de départ constitué par les fondateurs de projet. Les fonds d'amorçage Ils arrivent au tout début de la création d'entreprise et permettent de faire la preuve du procédé. Ces premiers fonds assurent le développement des premiers prototypes et préséries. Les business angels Ces anciens entrepreneurs voulant aider la nouvelle génération investissent en direct. Ils interviennent une fois la preuve du produit faite, pour des tickets de 150 à 500 000 euros. Le capital-risque Il intervient souvent une fois les premières ventes conclues et le seuil de rentabilité en vue, pour un ticket moyen autour du million d'euros et une prise de participation minoritaire. Le capital développement Il permet de d'accroître la force commerciale, mais aussi de nouvelles innovations produits, pour des tickets de plusieurs millions d'euros.
Quand on parle financement à un porteur de projet innovant, Oséo n'est jamais très loin. S'il n'intervient pas directement dans le capital des PMI, l'organisme public permet souvent de se constituer des quasi-fonds propres. Oséo peut délivrer des prêts à l'innovation à taux bonifiés et, surtout, garantit aussi bien les financements bancaires que les apports de fonds propres des capitaux investisseurs. « Oséo est un acteur fondamental de notre financement, assure ainsi le patron d'une PMI. Mais depuis quelque temps, il ne regarde aucun dossier d'avance remboursable s'il n'y a pas d'augmentation de capital. » Même la « banque des PME » devient prudente...
L'EXPERT LE CETIM Le Cetim se lance dans la co-conception de projets. Le centre technique de la mécanique a aidé Suprameca, une PMI varoise, à développer son premier produit en mettant à sa disposition ses experts en industrialisation et en design. Une aide en nature budgétée à hauteur de 50 000 euros. « Sans cette aide, nous ne serions pas allés aussi vite, reconnaît Dominique Vinci, le fondateur de la PMI. Cela nous a permis de mettre le produit sur le marché pour nous autofinancer. » En contrepartie, le Cetim percevra des royalties pendant cinq ans sur les ventes du Suprafix, un outil de rivetage sous-marin. LE MENTOR LE CAMPING Une réussite à la Google en France, telle est l'ambition du Camping. Cet incubateur de start up parisien veut aider les jeunes entrepreneurs du numérique à accélérer leurs projets. Au programme : mentorat par des pionniers du web, émulation entre les douze candidats par promotion, coaching pour se présenter aux financiers et rencontre avec des investisseurs. Le tout en six mois ! Clément Cazalot et Alex Negrea, fondateurs de docTrackr, sont arrivés en janvier 2011 avec juste une idée. Quatre mois plus tard, ils tenaient leur premier client et deux mois après, un investisseur. L'ENTREMETTEUR START WEST Depuis 2000, Start West débusque les projets innovants locaux pour leur permettre de trouver leurs premiers financements. Cette manifestation nantaise, créée par une association locale de financiers et le réseau Retis, accueille une vingtaine de projets tous les ans. Les entrepreneurs sont sélectionnés, puis formés à la négociation financière, avant d'être lancés dans le bain. Le jour de la manifestation, ils ont quinze minutes pour convaincre un parterre d'une quarantaine de fonds d'investissement. En tout, Start West revendique 200 millions d'euros levés pour 70 porteurs de projet.

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