Construction i En pleine santé, les groupes français de BTP attisent les convoitises comme le montre l'OPE de l'espagnol Sacyr sur le numéro 3 français. Revue des stratégies d'Eiffage, Vinci et Bouygues sur un marché tonique
"Remarquable », « magnifique » : Vinci, Eiffage et Bouygues manquaient presque de qualificatifs pour illustrer leurs résultats 2006 et leurs perspectives 2007. Des niveaux historiques qui ont de quoi séduire toujours plus la Bourse et les investisseurs. Construction de logement restant à un palier élevé, reprise des bureaux, décollage des partenariats publics-privés (PPP), activité soutenue en matière d'infrastructures, routières notamment, dopent les carnets de commandes : + 13 % chez Vinci et 17,3 % chez Eiffage en 2006..., tous ces groupes atteignent aujourd'hui près d'un an de chiffre d'affaires. Ajoutez à cela une météo clémente depuis six mois... Bref, les rois du béton nagent dans le bonheur. De quoi aussi éveiller l'attention de groupes encore plus voraces... Artémis, la société d'investissement de François Pinault est montée, fin janvier, à 5,1 % dans le capital de Vinci. L'an dernier, en juin, c'est Henri Proglio, le P-dg de Veolia, qui s'intéressait de très près au même groupe, fragilisé alors par le départ fracassant de son P-DG Antoine Zacharias.
Eiffage sous tension
Depuis des mois, c'est surtout le groupe de BTP espagnol Sacyr (4,6 milliards d'euros en 2006) qui convoite Eiffage pourtant deux fois plus gros. Une belle proie pour l'espa-gnol, qui vient de lancer son OPE hostile et contestée. De tous les groupes français, le bâtisseur du viaduc de Millau, est celui qui a connu la plus forte progression du chiffre d'affaires en 2006 : + 27,4 % à 10,7 milliards d'euros. En pleine santé aujourd'hui, le troisième groupe français de BTP est un rescapé de la crise des années 1990, dont il a souffert plus que les autres, compte tenu de sa taille moyenne.
Né de la fusion de Fougerolles et SAE en 1992, Eiffage avait dû, sous la houlette de Jean-François Roverato, passer par des restructurations sévères, et même un RES, pour retrouver son lustre. Abandonnant alors au passage l'essentiel de ses activités à l'international.
Depuis, le groupe toujours présidé par Jean-François Roverato, mais désormais dirigé par Benoît Heitz, est resté plutôt national. Préférant à quelques exceptions près (notamment en Pologne) creuser son sillon sur le marché français. Grâce à Eiffel, sa petite division de constructions mécaniques, « Eiffage apparaît un groupe plus complet que ses deux grands concurrents », estime aujourd'hui la consultante Claude Revel.
À côté de ces activités « classiques » de construction, de routes ou d'installations électriques (Forclum), Eiffage s'est lancé avec vigueur sur le marché des concessions et des PPP. L'an dernier, le groupe décrochait le plus important PPP français (350 millions d'euros) avec la réalisation et la maintenance, sur trente-cinq ans, du nouvel hôpital sud francilien de Corbeil-Essonne. Au total, il se flatte d'avoir décroché la moitié des PPP en France.
Sa taille - moyenne - le contraint tout de même à arbitrer entre ses actifs. Pour s'offrir Autoroutes Paris Rhin-Rhône (APRR) au prix de 4,8 milliards d'euros (partagé avec le financier Macquarie) et muscler Forclum, le groupe a dû céder son activité parking à Chartehouse ; il vient de vendre à Vinci sa part dans Cofiroute, et a laissé 49 % de la concession du viaduc de Millau à la Caisse des dépôts
Vinci, apôtre des concessions
Disposant d'autres moyens avec ses 26 milliards de chiffre d'affaires, Vinci s'est fait le chantre d'un modèle bâti sur les services, concessions en tête. Yves Thibault de Silguy, son président, le répète à l'envi : « Nous réalisons la meilleure intégration possible entre constructions et concessions. » Car il existe entre ces deux métiers une complémentarité entre les phases de développement, de financement et d'exploitation. La conjugaison du cycle court de la construction avec le rythme long des concessions (trente-cinq ans en général sur les autoroutes) et des PPP facilite, juge-t-on chez Vinci, la bonne allocation des moyens et le déploiement du personnel. Tout en lissant les rentrées financières. Après une phase de fort développement et d'acquisitions, Vinci, en additionnant Autoroutes du sud de la France (ASF), Cofiroute (à 83,3 %) et Vinci Park, dispose désormais du premier portefeuille de concessions en France, avec 4,3 milliards d'euros de chiffre d'affaires, soit 15 % des 26 milliards d'euros réalisés en 2006.
Dans un métier du BTP aux marges traditionnellement faibles, l'héritier de GTM et de la SGE fusionnés en 2000, n'a eu de cesse de se renforcer dans ces activités pour mettre la primauté sur les résultats plutôt que sur la croissance de son chiffre d'affaires. « Se faisant, il est parvenu à obtenir les deux », note la consultante Claude Revel. Malgré ses avancées dans les concessions, Vinci reste l'inébranlable leader mondial du BTP depuis sept ans. Après, durant les années 1990 des fortunes diverses à l'étranger, suivies d'un recentrage sur l'Europe, le groupe a repris goût à l'export (33 % de ses ventes). Avec prudence.
L'acquisition cette année de Solétanche-Bachy va lui permettre aussi d'augmenter son chiffre d'affaires international. Cette entreprise qui possède un savoir-faire avancé dans les fondations et le traitement des sols réalise 70 % de son milliard d'euros hors de France. Ses fortes spécificités techniques illustrent bien aussi le modèle de Vinci, de plus en plus orienté (comme ses deux compétiteurs français) sur les chantiers complexes à forte valeur ajoutée. Le seul moyen de se distinguer de leurs concurrents turcs, égyptiens ou chinois de plus en plus nombreux. « Dans le monde, les terrains susceptibles d'être exploités seront de moins en moins favorables. Une société comme Solétanche-Bachy est un réel atout pour notre développement », précise Pierre Coppey, le directeur général adjoint du groupe.
Reste Bouygues. Courtisé tour à tour par Bernard Arnault, Vincent Bolloré et François Pinault, le groupe a su maintenir son indépendance. Martin et Olivier Bouygues détiennent 27,4 % des droits de vote et les salariés possèdent la plus large part de capital (17,1 %) des groupes du CAC 40.
Bouygues parie sur l'énergie
Fondée par Francis Bouygues en 1952, la plus jeune des trois majors semble aujourd'hui vouloir marier son BTP (construction, immobilier et route) avec une présence affirmée dans les équipements pour l'énergie et les transports. Après les 25 % pris dans Alstom, Martin Bouygues lorgne toujours sur Areva, un dossier qui pourrait se débloquer avec les présidentielles en cas de victoire du candidat UMP.
D'autant qu'il en a les moyens. En mobilisant sa trésorerie et les lignes bancaires, le groupe détiendrait plus de 7 milliards d'euros de force de frappe. Des milliards qu'il n'entend pas dilapider dans les concessions auquel Martin Bouygues ne croit pas. En attendant, ses filiales construction, immobilier et routes restent florissantes. En 2006, Bouygues Immobilier qui a doublé de taille en quatre ans, progressait de 24 % et le florissant groupe routier Colas habitué aux croissances à deux chiffres rachetait Spie Rail, s'offrant désormais le luxe de transporter en partie ses propres granulats avec son propre matériel roulant...
Bouygues Construction, dont les facturations ont bondi de 12 % l'an dernier (7,5 milliards d'euros de chiffre d'affaires) profite aussi de l'emballement de sa filiale d'installations électriques, ETDE, longtemps négligée. A coups d'acquisitions, avec en 2006, le hongrois Szigma-Coop, l'anglais Thermal Transfert ou le suisse Balestra-Galiotto, ETDE a doublé ses ventes en deux ans. Et vise 1,7 milliard d'euros de chiffre d'affaires cette année. Presque de quoi rivaliser avec Vinci Energies (2,7 milliards d'euros), Spie (2,6 milliards) ou Suez Energies Services (2,1 milliards).
Bouygues est présent sur tous les fronts. De là à penser qu'il pourrait se payer Eiffage, il n'y a qu'un pas. Vinci, y songe-t-il aussi ? Les majors français ont en tout cas toujours préféré régler leur avenir entre eux. .









