Le Bourget, bien plus qu'un salon...
Par PAR MARION KINDERMANS - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3244
ENQUêTE L'implantation d'Eurocopter et de la recherche d'EADS propulse l'aéroport d'affaires en site majeur de l'aéronautique francilienne. Le métro automatique du Grand Paris le sortira enfin de son isolement.
C'est une vitrine inespérée pour l'aéroport du Bourget. L'implantation d'Eurocopter sur l'ancienne base militaire de Dugny (Seine-Saint-Denis), où il déménagera son usine de pales d'hélicoptères installée à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), signe le renouveau du premier aéroport d'affaires européen. D'ici à 2014, la filiale d'EADS installera ses 800 salariés en bordure des pistes, dans un nouveau bâtiment de 60 000 m². L'affaire n'est pas seulement industrielle. EADS Innovations Works, qui concentre la recherche du poids lourd aéronautique franco-allemand, transférera à la même période au Bourget une cinquantaine de ses 260 chercheurs et des équipements basés à Suresnes (Hauts-de-Seine).
"Nous voulons développer sur le Bourget ce qui a été réalisé avec succès pour Airbus sur le Technocampus de Nantes (Loire-Atlantique) dans le domaine des matériaux composites, c'est-à-dire une plate-forme où industriels, PME et acteurs de la recherche privée et académique travaillent ensemble", explique Yann Barbaux, responsable d'EADS Innovations Works. "Le Bourget se spécialisera dans les technologies des pales de nouvelle génération, dans les thématiques des matériaux, du traitement de surfaces et de la conception. Ces thèmes de recherche pourront concerner à terme d'autres éléments, comme les boîtes mécaniques et les rotors", précise-t-il.
Le pôle Astech se frotte les mains. Le pôle de compétitivité de l'aéronautique francilien travaille depuis deux ans sur un développement de l'aéroport de Paris-Le Bourget au travers du projet Aigle. L'idée est de réunir sur la plate-forme, qui accueille déjà une centaine d'industriels et d'opérateurs de l'aviation d'affaires, un "cluster" aéronautique avec des écoles, des centres de recherche et des PME. L'ambition : faire du Bourget le porte-étendard de la filière francilienne qui compte quelque 230 000 salariés - directs et indirects. On l'ignore trop souvent, l'Île-de-France est le premier bassin d'emplois français pour l'aéronautique, devant celui de Toulouse (Haute-Garonne).
Dopés par l'annonce de l'implantation d'Eurocopter, les projets s'accélèrent. EADS Seca, basé à proximité à Gonesse (Val d'Oise), a installé sur la plate-forme début mai un centre de maintenance de moteurs d'avions en partenariat avec Dassault Falcon Services. Le centre de formation Flight Safety International prévoit d'augmenter le nombre de ses simulateurs de vols. Parmi les écoles, Supméca et l'Afmae seraient intéressées pour monter des antennes, faisant ainsi oublier la désertion de l'Estaca pour Saclay (Essonne). "L'Institut Galilée de l'Université Paris-XIII et le Centre technique des industries mécaniques ont aussi donné leur accord de principe", lâche Yann Barbaux.
Premier aéroport d'affaires européen
Le site séduit aussi les fournisseurs. "Nous recherchons une zone pour construire un bâtiment de 4 000 à 5 000 m² afin de réunir nos deux activités de mécanique industrielle et de tôlerie aéronautique", explique Armand de Tarade, PDG de Trochet (30 salariés), qui dit "étudier attentivement" une implantation au Bourget. Le décollage du Bourget arrive à point nommé. "Des opportunités se conjuguent : la refonte des transports en commun du Grand Paris, le départ des armées qui ont libéré des terrains et le besoin de beaucoup d'usines aéronautiques centenaires, qui, comme Eurocopter, cherchent des sites plus modernes", analyse Gérard Laruelle, directeur général d'Astech.
Berceau historique de l'aviation française, l'aéroport du Bourget a été créé en 1919. Avant d'être mondialement connu, notamment au travers du Salon de l'aéronautique et du musée de l'Air et de l'Espace, Le Bourget a accueilli les premiers vols vers Bruxelles et Londres. L'aéroport cumule plusieurs atouts. Situé à tout juste 7 kilomètres au nord-est de la capitale, il occupe la première place des aéroports d'affaires en Europe devant celui de Genève, avec 56 000 mouvements enregistrés en 2010. Plus de 100 000 passagers empruntent ses installations chaque année. Son parc des expositions, récemment réhabilité par Viparis, offre 80 000 m² pour le tourisme d'affaires.
Un temps délaissée, la plate-forme a souffert de la proximité de son illustre voisin, l'aéroport de Roissy - Charles-de-Gaulle. Obsolescence de ses infrastructures, saturation de ses voies d'accès routières (A1, RN2), absence de transports en commun et manque d'équipements...
L'image du Bourget avait besoin d'être restaurée. Identifié comme l'un des neuf pôles économiques d'excellence du Grand Paris, le Bourget abritera deux gares de la ligne de métro automatique Grand Paris Express à l'horizon 2020 : une gare multimodale (bus, RER B, tram "Tangentielle nord", ligne 7 du métro, TGV) sera située près de l'actuelle gare RER, la seconde sera construite devant le musée de l'Air et de l'Espace.
Aéroports de Paris (ADP) qui gère la plate-forme accompagne le développement de l'aviation d'affaires. De 2003 à 2007, le trafic a augmenté de 27 %. Après deux années de crise en 2008 et 2009, le ciel s'éclaircit à nouveau avec 3 % de croissance en 2010 et 5 % au premier trimestre 2011. ADP vient de lancer en fanfare la deuxième phase de son plan de modernisation qui s'étale sur 20 ans (2003-2023), à raison de 8 millions par an. "Nous avons déjà investi 58 millions d'euros dans la réalisation d'un terminal, la réhabilitation de bâtiments et la réfection de la façade le long de la RN2. Nous entrons dans une phase de construction", indique Michel de Ronne, directeur de l'aéroport.
Quelque 140 hectares à aménager
Trois nouvelles compagnies d'aviation d'affaires ont garanti leur implantation (Comlux, Rizon jet, Xjet) et deux ont confirmé leurs dossiers d'extension (Unijet, Landmark). Au total, quelque 24 000 m² de nouvelles surfaces seront mises en service d'ici à 2014. ADP souhaite aussi soigner l'offre pour la clientèle d'affaires, avec l'ouverture programmée en 2013 d'un hôtel, le Courtyard by Marriott, dont l'investisseur est le groupe Ségur. Des locaux tertiaires de 15 000 m² seront réalisés d'ici à 2020, afin de répondre à la volonté de diversification du groupe ADP. "Nous voulons aussi attirer des activités qui fonctionnent sur des cycles différents du transport aérien", argumente Michel de Ronne.
Tous les indicateurs sont au vert. "Il y a un consensus de tous les acteurs sur l'idée que l'aéronautique en Île-de-France, c'est au Bourget : élus locaux, représentants de l'État et industriels marchent dans le même sens", explique Vincent Bourjaillat, chargé de mission auprès du préfet de la région Île-de-France, Daniel Canépa. Les conseils généraux du Val d'Oise et de Seine-Saint-Denis, le conseil régional d'Île-de-France et la communauté d'agglomération de l'aéroport du Bourget (Dugny, le Bourget et Drancy) se mobilisent. Le pôle Astech va pouvoir signer une convention avec la communauté d'agglomération pour organiser entre autres la répartition du foncier.
Car la richesse du pôle du Bourget réside aussi dans ces 140 hectares aménageables. "Tout est réuni pour réussir le pari : on a une marque forte et reconnue, une force de frappe industrielle et de recherche, des transports, et enfin des terrains disponibles", résume Vincent Capo-Canellas, le très actif maire (Nouveau Centre) du Bourget et président de la communauté d'agglomération. Un point inquiète cependant les acteurs locaux. "Il ne faudrait pas que la valeur du foncier explose et devienne inabordable pour les PME et les acteurs académiques", alerte Yann Barbaux. Ce qui transformerait le Bourget en une formidable opération immobilière, mais bien loin de l'objectif de cluster annoncé.
Entretien avec Jean-Claude Faradian, Directeur d'Eurocopter à La Courneuve (Seine-Saint-Denis).
Qu'est-ce qui a motivé le choix de votre implantation à l'aéroport du Bourget ?
Le site de La Courneuve, en milieu urbain, n'offrait plus de possibilité d'extension. Nous installer au Bourget sur 17 hectares signifie que l'on pourra non seulement augmenter la productivité, avec des bâtiments plus adaptés, mais aussi développer de nouvelles activités dans les services : maintenance des hélicoptères et aéronefs, formations aux vols...
Est-ce si important d'être basé sur un aéroport ?
Une société aéronautique doit sentir le kérosène ! Nous aurons l'opportunité de faire entrer nos clients dans l'entreprise. Et puis, ce projet nous rapproche de la recherche avec EADS Innovation Works. Et enfin, le Bourget offre des opportunités d'accueil pour nos fournisseurs.
Quelle est selon vous la portée du projet Aigle porté par le pôle de compétitivité Astech ?
On ne peut que s'étonner du manque de visibilité de la filière aéronautique francilienne, qui dépasse en effectif la région toulousaine et l'Aquitaine réunies. Il n'y a aucune synergie entre les acteurs. Le projet Aigle est majeur pour redonner à Paris et au Bourget ses lettres de noblesse dans l'aéronautique.

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