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Le blues des Français à Détroit

Par Redaction L'Usine Nouvelle - Publié le
Detroit-DR

Ils sont partis comme expatriés, travaillent pour des équipementiers ou des prestataires extérieurs, et vivent à Détroit depuis plusieurs années. Le crise de l'automobile, vue de l'intérieur.

Ambiance plus que morose à Détroit. La ville de l'automobile, où travaillent entre 10.000 et 15.000 Français dans la filière, traverse une passe difficile. Alors que les mauvaises nouvelles s'accumulent (ventes en chute libre, plans sociaux, restructurations en chaîne, menaces de faillites, fermetures d'usines...), les salariés du secteur, y compris les expatriés, serrent les dents. En espérant des jours meilleurs.

L'industrie pare au plus pressé

« Sur le terrain, tout le monde parle de la crise, et les infos sont toutes plus déprimantes les unes que les autres. » Nicolas Skrzypczak, créateur et président du cabinet de conseil Transatlantic Pass Consulting, qui accompagne les nouveaux entrants sur le marché américain dans les industries à forte valeur ajoutée (aéronautique, automobile, armement...), est arrivé à Détroit en 1995 en tant qu'expatrié pour l'équipementier MGI. Il se fait écho des conséquences de la crise sur la vie économique : « Beaucoup de décisions sont retardées, de nombreux budgets sont restreints. Dans les entreprises, la prudence et la rigueur sont là. Les relations clients-fournisseurs sont très tendues. »

Chez les constructeurs, le moral n'est pas bon. Directeur technique d'un équipementier, arrivé en 2006 pour faire du transfert de technologie, François explique : « Dans mon équipe projet, trois salariés de Chrysler ont accepté un plan de départ volontaire, avec un package médiocre. Au-delà de 15 ans d'ancienneté, ils partaient avec deux semaines de salaire par année + 50.000 dollars et 25.000 dollars en bons d'achat pour des voitures. »

Chez les équipementiers ce n'est pas mieux. « Les équipementiers de rang 1 se réunissent toutes les semaines à haut niveau, poursuit-il. Toutes les embauches sont gelées, des économies sont réalisées sur les voyages, les intérimaires sont licenciés, les augmentations de salaires sont suspendues, et ce sera peut-être aussi le cas des primes. »

Les donneurs d'ordre sont nombreux à tailler dans leurs effectifs et à se retrouver dans l'incapacité de prévoir leur activité, même à quelques semaines près. « Dans notre activité, nous recevons des prévisions à 15 jours, 1 mois et 3 mois. Ces dernières sont de plus en plus souvent remises en cause et plus personne ne croit aux prévisions des constructeurs », raconte ce Français expatrié à l'origine pour le groupe Valeo et basé à Detroit depuis quatre ans.

Actuellement cadre pour la branche automobile d'un grand équipementier japonais, il a observé le repli de la présence hexagonale dans la région. « L'école française a vu ses effectifs baisser un peu cette année. Faurecia, qui envoyait beaucoup d'expatriés à Détroit, a réduit la voilure. Valeo, qui en a envoyé énormément après le rachat de ITT vers 2002-2003, a beaucoup, beaucoup diminué ses mouvements. » Signe des temps, la Chambre de commerce franco-américaine a même dû annuler certains de ses événements. Certains repartent avec leur projet de développement sous le bras, tel cet émissaire d'une entreprise de soudure, qui avait l'intention de créer une filiale à Détroit et qui a abandonné l'année dernière. 

Le paysage des fournisseurs remodelé

Pourtant, même à Détroit, la nature a horreur du vide. « De nouvelles sociétés continuent de se créer et remplacent celles qui périclitent, tempère Nicolas Skrzypczak . Il y a toujours de nouveaux arrivants sur le marché. Lorsque je me rends chez GM ou Chrysler, je vois énormément de nouveaux fournisseurs coréens, chinois, indiens, qui ont pris la place des fournisseurs traditionnels sur des pièces dont le coût de transport n'est pas prohibitif. Nous travaillons nous-mêmes avec des clients asiatiques qui veulent se positionner sur le marché. »

Ainsi Détroit, qui avait vu l'arrivée en masse des Allemands au moment du rachat de Chrysler par Daimler, voit débarquer depuis quelques années de plus en plus d'asiatiques, qui rachètent des bâtiments et construisent de nouvelles usines. Pour Nicolas Skrzypczak cependant, le phénomène est loin de sonner le glas des entreprises européennes. « Les sociétés occidentales qui sont compétitives ont encore toutes leurs chances », affirme-t-il.

Un plan de sauvetage qui ne sauve personne

Le plan de sauvetage du secteur, qui doit maintenant être discuté au Sénat, est loin de rassurer les esprits. « On est très inquiets des conséquences que pourraient avoir l'injection de fonds dans les constructeurs, redoute François. Si GM absorbe Chrysler, ce serait catastrophique pour nous. » Partout, cette fusion fait peur. D'autant plus qu'elle paraît de plus en plus probable, malgré les questions autour de son intérêt stratégique. Il n'est même plus question de savoir qui sera touché, mais qui réussira à s'en remettre. « En vingt ans de métier, c'est la pire crise que j'ai connu. 2009 va être terrible pour tout le monde. Je ne sais pas comment on va faire. Chacun essaie de conserver son job », résume-t-il.

Casse sociale

Dans ce contexte, le moral des salariés touche le fond. Frédéric Trouve, qui dirige depuis cinq ans et demi une équipe d'une dizaine d'ingénieurs chez Autoliv Electronics, un des leaders mondiaux en sécurité automobile, ressent durement cette atmosphère. « Les gens se posent beaucoup de questions sur leur futur, comment ils vont faire vivre leur famille. Aux Etats-Unis, il n'y a pas comme en France cette présence du gouvernement dans la vie de tous les jours, qui est rassurante. La valeur des fonds de pension a diminué de moitié, ce qui signifie que les salariés ont perdu 50% de leur capital retraite. » La menace plane également sur certains Français, qui travaillent sous le système américain, sans couverture chômage ni médicale obligatoire.

Alors qu'un Américain sur dix est aujourd'hui menacé de ne pas pouvoir rembourser son crédit hypothécaire selon les dernières statistiques, la situation est encore pire pour les salariés de l'automobile à Détroit. « Certains pensent à changer de domaine, mais pour cela ils auraient besoin de déménager, et ne parviennent pas à vendre leur maison », explique Frédéric Trouve. Beaucoup d'ouvriers ont perdu leur maison. Rares sont ceux qui, dans leur entourage, ne connaissent pas de salarié licencié.

Dans la vie de tous les jours, cette situation a entraîné des changements de comportements. « De plus en plus de gens modifient leurs habitudes de consommation, surtout dans les milieux conservateurs chrétiens, remarque Nicolas Skrzypczak. C'est le grand retour de la gestion en bon père de famille. » « Les gens capitalisent, ajoute François. Cette année, personne ne part à Noël, ce qui est aussi mon cas. »

Cette situation se fait sans grand témoignage de mécontentement, malgré quelques manifestations. Les syndicats, présents chez les Big Three, ne sont pas implantés chez les équipementiers, qui représentent une grande partie de la main d'œuvre. Et comme le note Nicolas Skrzypczak, « beaucoup de gens ont fait le deuil des conditions privilégiées qui avaient cours auparavant. »

Chez les expatriés, la descente est moins brutale. Beaucoup disposent de « parachutes » et de la possibilité d'être rapatrié en cas de pépin, en conservant toute leur couverture sociale. La plupart vivent dans des banlieues cossues, comme à Bloomfield Hills à une trentaine de kilomètres de Détroit, où l'augmentation du chômage passe quasiment inaperçue, si ce n'est une hausse du nombre de pancartes « A vendre » dans les jardins. D'ailleurs, parmi les Français que nous avons interrogés, aucun n'entretient l'espoir de quitter Détroit dans l'immédiat.

L'espoir Obama

Les élections ont allumé une lueur d'espoir dans ce sombre tableau. A Détroit, malgré la pluie et le froid, les files d'attente devant les bureaux de vote ont duré toute la journée des élections.  « Tout le monde attend avec impatience la passation de pouvoir, indique François. Un tel espoir est placé dans cet homme. On voyait des Afro-Américains pleurer à la sortie des bureaux de vote ! Cela m'a rappelé l'élection de François Mitterrand en 1981, en plus grand. » Une « impression de vivre un moment historique » également ressentie par Frédéric. Reste à savoir si l'ancien sénateur de l'Illinois, état séparé de celui du Michigan par l'un des grands lacs, tiendra ses promesses de relance du secteur une fois au pouvoir.

Raphaële Karayan

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Dossier : la crise automobile

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