Le bâtiment contraint de se réinventer
Le 26 octobre 2009
© FRANCIS PERR/REA
DOSSIER Nouvelles normes thermiques, mesures fiscales incitatives, réhabilitation du parc ancien: le bâtiment est sur la voie d’une profonde métamorphose. Les industriels multiplient les innovations pour répondre à des besoins grandissants.
Touché par le ralentissement économique, le secteur est entré en récession fin 2008. Il accuse une baisse d’activité de 5,1%et une perte de 36000emplois au premier semestre 2009. Un sondage réalisé, début octobre par TNS Sofres, pour l’association Cap Consommateurs,amontré que seuls 22% des sondés envisageaient de réaliser des travaux d’ici à trois ans pour améliorer leur logement, dont 19% pour des économies d’énergie. Autrement dit, en ces temps de crise, la rénovation n’est pas une priorité et la prise de conscience écologique ne se traduit pas encore en actes.
A ce ralentissement de l’activité s’ajoute un retard propre à la France en matière d’efficacité énergétique. Sur les 20000 maisons «passives» édifiées ces dernières années en Europe, une centaine seulement sont localisées dans notre pays… contre 12000 en Allemagne. Dès lors, les prévisions optimistes du Boston Consulting Group (BCG) seraientelles déraisonnables? Dans un audit réalisé à la demande du ministère de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Aménagement du territoire, le BCG estime que quelque 300 000 emplois seront créés ou maintenus d’ici à 2013 dans le secteur du bâtiment pour faire face aux besoins de la rénovation thermique dans l’habitat ancien (1).
Quoi qu’il en soit, les industriels de la construction s’activent pour mettre au point des produits qui répondent aux nouvelles normes et pour trouver des solutions qui les différencient de la concurrence. En un mot: innover. Ce qui concerne le neuf comme l’ancien, l’efficacité énergétique comme le confort intérieur, les produits comme leur mise en oeuvre. Le numéro1mondial des matériaux de construction, Saint-Gobain, mène ainsi des recherches sur les isolants minces à haute performance. «Sous vide ou à base d’aérogel, ils ouvrent la voie à la rénovation des sols des habitations, précise Didier Roux, le directeur recherche et innovation du groupe. Cette problématique représente encore une vraie difficulté technologique. » Saint-Gobain, dont le budget annuel de R&D s’élève à 400millions d’euros, se penche aussi depuis trois ans sur les matériaux à changement de phase. Au-delà ou en-deçà d’une certaine température, leur changement d’état physique maintient une température confortable dans la pièce. D’aucuns estiment que cette innovation pourrait provoquer une rupture technologique équivalente à celle du photovoltaïque.
De lourds investissements dans le photovoltaïque
L’américain DuPont, présent dans le secteur de la construction depuis les années 1930, mise gros sur le photovoltaïque. Le groupe a annoncé, en mai dernier, l’ouverture à Shanghai d’un centre technique pour un investissement de 25millions de dollars. Objectif?Améliorer les performances des panneaux photovoltaïques, les procédés de production et les tests d’efficacité. Le numéro1mondial de la chimie BASF lorgne, quant à lui, de plus en plus vers le secteur du bâtiment comme en témoigne son acquisition, en 2006, des activités de construction de l’allemandDegussa, devenue BASF Construction Chemicals. «Nous mettons au point des adjuvants qui améliorent les caractéristiques des bétons, explique Guy Laurent, le directeur de BASF Construction Chemicals. L’une des finalités est de produire par exemple du béton autoplaçant, plus simple à mettre en oeuvre.»
Le 19 octobre, Lafarge, le numéro 1 mondial du ciment, a présenté une gamme de bétons isolants prêts à l’emploi, en partenariat avec Bouygues Construction. Fruit de quatre années de recherches des laboratoires du groupe, ce béton possède une formulation spécifique basée sur des matériaux disponibles sur le marché. Avantage proclamé: il diminue de 35% les impacts au niveau des ponts thermiques entre les voiles de façade et les planchers de niveau intermédiaire dans le cas d’une isolation thermique par l’intérieur. L’innovation ne reste pas cantonnée aux seuls matériaux de construction et aux énergies renouvelables. Elle porte également sur la mise en oeuvre des bâtiments, avec des techniques de préfabrication qui permettent de pallier le manque de bras du secteur. A l’avenir, l’innovation pourrait être un puissant levier pour repenser les lieux de vie dans leur globalité.

«Le bâtiment se dirige vers davantage de services et d’équipements, prédit Dominique Tarrin, le directeur du salon Batimat. C’est la raison pour laquelle nous devrions assister à un retour de la domotique, arrivée trop tôt dans les années 1980. » Gestion automatisée du chauffage, de la sécurité, motorisation des fermetures de façades, aide au maintien à domicile des personnes âgées et dépendantes… La notion de bâtiment «intelligent» refait surface. Ses promesses parviendront-elles enfin à s’imposer ? La révolution se prépare aussi dans la manière d’appréhender les métiers et l’approche commerciale. «Le challenge des entreprises consisteàmettre au point des offres globales, surtout en ce qui concerne les travaux de rénovation thermique », explique-t-on à la Fédération française du bâtiment (FFB). Maçons, installateurs chauffagistes, plombiers… Presque tous les corps de métiers sont concernés.
Ne pas tout miser sur l’eFFicacitÉ Énergétique
La formation aux nouveaux métiers du bâtiment devient une nécessité. Saint-Gobain l’a compris en ouvrant un centre de formation à Vaujours (Seine-Saint-Denis), dédié à l’efficacité énergétique, la Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment (Capeb) s’est dotée, elle, d’un label «éco-artisan », tout en lançant, avec la FFB, le programme de formation continue FEEBat (Formation aux économies d’énergie des entreprises et des artisans du bâtiment)… Le nombre de stagiaires, passé de 8000 en décembre 2008 à 20000 en septembre 2009, devrait s’élever à 50000 fin 2010 (2). Outre le manque de spécialistes, l’innovation peut aussi être ralentie, dans certains cas, «par les assurances et les marchés publics», dénonce Frank Faraday, le responsable affaires techniques et environnement de la Fédération de l’industrie européenne de la construction (Fiec). N’y a-t-il pas un risque à tout miser sur la quête d’une meilleure efficacité énergétique? «Le risque est grand, en axant tout sur le thermique, de dégrader les autres performances des matériaux, prévient Pierre Carlotti, adjoint au directeur technique du Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB). Les normes sont devenues si fines que la capacité de prendre en compte l’ensemble des performances n’est pas aisée.» Les exigences en matière d’acoustique, de normes antisismiques ou de confort intérieur ne sauraient être sacrifiées sur l’autel de la seule efficacité énergétique. «En matière de consommation énergétique, c’est une évolution complète des mentalités qui est nécessaire, estime Pierre Carlotti. Il faut dorénavant considérer un édifice du berceau à la tombe…» Pour peu que les industriels adaptent leur offre à cette nouvelle donne écologique, le secteur en sera bouleversé.
(1) selon l’agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ademe), le secteur de l’efficacité énergétique pourrait employer 320000équivalents plein temps en 2012.
(2) La capeb estime le besoin pour la rénovation thermique à quelque 180000 actifs par an.
Pierre-André de Chalendar, directeur général de Saint-Gobain
L’innovation demeure-t-elle une priorité pour saint-Gobain?Oui, plus que jamais! La différenciation par l’innovation reste l’une des meilleures façons de trouver d’autres ressorts de croissance. Cette année, malgré un chiffre d’affaires en baisse, nous avons sanctuarisé nos efforts de R&D. Le budget de 400millions d’euros de 2008 a été maintenu pour l’année 2009. Du fait de sa position de leader, Saint-Gobain a un rôle à jouer dans l’habitat, un secteur traditionnellement conservateur, et se doit d’apporter des solutions à la fois nouvelles et adaptées à chaque pays.
La série de mesures en faveur de l’efficacité énergétique va-t-elle favoriser la mutation du secteur du bâtiment?
En matière d’efficacité énergétique, nous étions en retard par rapport à l’Allemagne. Le Grenelle de l’environnementamis la France à niveau. La réglementation favorise la démocratisation des produits innovants. Et les incitations fiscales ont permis de lancer la machine. Dans le cadre d’une rénovation, le surcoût des nouveauxmatériaux est même facile à rentabiliser. La taxe carbone incite aussi à changer les comportements dans le bon sens. Quant à la révision en cours de la directive européenne, elle vise notamment à harmoniser et simplifier les certifications énergétiques des bâtiments.
Quelles sont les principales problématiques qui poussent à l’innovation ?
L’efficacité énergétique va tirer le marché du bâtiment pour les quinze années à venir. Mais ce n’est pas le seul enjeu. Dans les pays développés, les exigences de confort et de bien-être dans l’habitat sont de plus en plus nombreuses. En terme d’acoustique, la demande de la part de nos clients est croissante pour les produits qui réduisent les nuisances sonores. Nous innovons également beaucoup dans les vitrages, ainsi que dans les matériaux qui améliorent la qualité de l’air.
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