Ceux qui n’y voient que de vulgaires cailloux font fausse route. La roche francilienne est bel et bien le creuset d’enjeux stratégiques, où l’exploitation du sous-sol, sans conteste très utile pour la construction de chaussées, d’écoles ou de voies ferrées, se heurte à un double problème. Fortement dépendante des approvisionnements extérieurs, l’Ile-de-France couvre à peine plus de la moitié de ses besoins en granulats. A ce déficit de ressources s’ajoute la raréfaction des permis administratifs nécessaires à l’exploitation des carrières.
Conséquence : les entreprises se mettent parfois en position délicate, à l’instar du cimentier Lafarge, quitte à jouer les funambules avec le droit environnemental.
En quête d’une dérogation…
Depuis 1967, le leader mondial des matériaux de construction a exploité plus de 200 hectares au sein de la carrière de Moisson-Freneuse dans les Yvelines. L’entreprise lorgne désormais une poche restante encore inexploitée, dont elle compte extraire 6 millions de tonnes de granulats sur dix ans, soit l’équivalent de 20 000 logements individuels.
Problème : cet espace forestier de 65 hectares rentre depuis 1990 dans le champ de la loi du 2 mai 1930, qui se fixe pour objectif « la protection des monuments naturels. »
Une protection cependant relative puisque le texte prévoit un régime dérogatoire permettant au Conseil d’Etat de prononcer le « déclassement total ou partiel » d’un site. Mais de cette fenêtre de tir, Lafarge Granulats n’a pas pu profiter, la préfecture des Yvelines ayant rejeté la demande de l’industriel après avis du ministère de l’Environnement.
La société compte à présent actionner un nouveau ressort : un dossier visant à obtenir « une demande spéciale de travaux » est en cours de montage et des pourparlers vont être menés en ce sens avec le préfet des Yvelines. « L’extension demandée est dans la continuité de notre projet industriel »,
insiste-t-on sur place. « Les besoins en granulats sont importants, notre démarche a été menée de manière concertée et nous participons à l’aménagement de la zone en faisant cohabiter une exploitation industrielle avec des zones de nature », soutient-on chez le cimentier.
… qui risquerait de faire jurisprudence
Sans remettre en cause les efforts concédés par Lafarge pour préserver les landes à callune et les espèces d’oiseaux menacés nichés dans le territoire - comme l’oedicnème criard -, le responsable d'une association de défense du patrimoine local se montre plus circonspect quant à la philosophie du projet : « Accorder à Lafarge une dérogation sur ce site classé reviendrait à ouvrir la boîte de Pandore, car le cas ferait jurisprudence », avertit Daniel Vaugelade, président de l’Union pour la protection de la boucle de Moisson. Autre crainte : la proximité du site avec un important bassin hydrographique (Puits de la Vacherie) fait selon lui courir le risque d’une dégradation des nappes phréatiques, et donc de la qualité minérale de l’eau.
Sur place pourtant, l’affaire n’était pas si mal engagée : Lafarge s’était rapproché des propriétaires, la famille Marquet de Vasselot, avec laquelle une promesse de vente a été signée. Reste le feu vert de l’Etat pour que l’affaire soit conclue. Reste surtout à résoudre en bonne intelligence l’équation du coût-bénéfice d’un tel projet, où l’environnement est la variable qui fera la différence.
Plan de la boucle de Moisson