LACTALIS VEUT PARMALAT À TOUT PRIX
Par PAR PATRICK DÉNIEL - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3240
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Peu habitué à transiger avec les pouvoirs publics, Lactalis a réussi à passer outre la levée de boucliers déclenchée en Italie par l'annonce du rachat de Parmalat. Adepte du secret, Emmanuel Besnier aurait-il mis de l'eau dans son lait ?
Un véritable feuilleton. L'histoire mouvementée du groupe laitier italien Parmalat est une longue suite de rebondissements judiciaires. Le dernier en date s'est déroulé le 12 mai. Le parquet de Milan lance une perquisition dans les succursales de plusieurs grandes banques, suspectant un délit d'initiés et une manipulation des cours lors de la prise de contrôle par Lactalis de 29 % du capital de son homologue italien. Pas de quoi pourtant décourager le français. Pour le groupe d'Emmanuel Besnier, arriver aux commandes de l'italien reste bien une priorité. Coûte que coûte. Le Lavallois a toujours été adepte des « coups » et se signale, d'ordinaire, par un réel savoir-faire quand il s'agit de convaincre ses cibles. Comme par exemple, Émile Bridel, le concurrent de toujours en France, qui, à la surprise générale, accepte de vendre en 1990 son entreprise à la famille Besnier. Ou encore le fonds BC Partners, en 2006, lors de la vente de Galbani, le leader italien de la mozzarella. Emmanuel Besnier met alors sur la table 1,5 milliard d'euros pour court-circuiter les enchères. Et ça marche !
La recette Lactalis ? Du culot, un certain sens du rapport de force et, surtout, des banques qui financent, confiantes dans la capacité des équipes mayennaises à rationaliser les outils industriels et à générer de la marge. On le sait désormais, avec le document remis aux autorités boursières italiennes, Lactalis a dégagé en 2010 un Ebidta de 994 millions d'euros (soit 10,6 % de son chiffre d'affaires, qui s'élève à 9,4 milliards). Sa marge opérationnelle atteint 6 % et la marge nette 3 % Pour s'offrir l'italien, Emmanuel Besnier est même disposé à faire exploser son endettement (3,55 milliards d'euros au 31 mars). Les ratios d'endettement vont être très tendus puisqu'en face, le groupe aligne seulement 3,2 milliards de fonds propres...
« Les prises de contrôle de Lactalis se passent plutôt bien en général, sauf quand les politiques s'en mêlent ! », commente un observateur de la filière laitière. Ainsi, en 2007, lors de la faillite du groupe auvergnat Toury, spécialiste du lait de montagne et du Saint-nectaire. Le tribunal de commerce de Clermont-Ferrand préfère à Lactalis un pool de trois repreneurs. Le Lavallois oeuvre en coulisses, multiplie les appels des décisions de justice, dénonce le manque de transparence, remonte le montant de son offre de reprise de plusieurs millions d'euros et va même jusqu'en Cour de Cassation pour contester le choix des concurrents par le tribunal de commerce ! Rien n'y fera : on ne veut pas de lui dans le Massif Central. Idem dans les dossiers Entremont et Yoplait, qui vont lui échapper. Un front politique - notamment au ministère de l'Agriculture qui surveilla les deux dossiers comme le lait sur le feu - s'est mis en place pour favoriser l'émergence du champion coopératif Sodiaal.
De la bourrasque politique...
Qu'importe ! Emmanuel Besnier a un plan B. Quelques jours après l'annonce de la reprise de la marque à la petite fleur par General Mills, Lactalis effectue en deux temps le rachat de 29 % du capital de l'italien Parmalat, notamment en reprenant les 15,3 % détenus par trois fonds : Zenit, Skagen et Mackenzie. Une jolie cible qui offre de réelles complémentarités pour le groupe mayennais (lire p.36). De l'autre côté des Alpes, l'opération déclenche une levée de boucliers politique. Le ministre de l'Économie, Giulio Tremonti tempête contre la prise de contrôle des champions nationaux par les groupes français. La banque Intesa, actionnaire de Parmalat, veut mettre en place un pool d'actionnaires (on évoque Ferrero et le laitier Granarolo) pour contrer Lactalis. Le gouvernement fait même voter en urgence une loi pour permettre de repousser l'assemblée générale du groupe, afin d'empêcher Emmanuel Besnier de prendre la direction du conseil d'administration. Chez Lactalis, on s'étrangle : « Nous réalisons plus de chiffre d'affaires que Parmalat en Italie ! » Bref, le dossier prend mauvaise tournure.
... à une OPA en terrain pacifié
C'est sans compter avec l'opiniâtreté de Lactalis. Avec l'aplomb qui le caractérise, le groupe annonce - le jour même où doivent se rencontrer à Paris Nicolas Sarkozy et Silvio Berlusconi - le lancement d'une OPA de 3,4 milliards pour prendre le contrôle total de l'italien et de ses 4,3 milliards d'euros de chiffre d'affaires. Mais quelque chose s'est dénoué en coulisses : au sortir du sommet franco-italien, Silvio Berlusconi estime que l'OPA n'est pas « hostile ». Le groupe a pris soin de déminer la situation. Emmanuel Besnier a semble-t-il mis de l'eau dans son lait. Le jeune patron donne des gages aux pouvoirs publics sur le maintien du siège de Parmalat en Italie, sur les actifs et les emplois, et il laisse entendre qu'il pourrait même transférer les centres de décision de l'activité lait de Lactalis en Italie. Lactalis offre aux banques italiennes de s'associer au financement de son offre et serait prêt à faire de la place à la Caisse des dépôts italienne au capital. À Laval, on respire : « L'état d'esprit en Italie a complètement changé », explique-t-on en interne.
La Consob, l'autorité italienne des marchés financiers a, elle, donné son aval à l'OPA, qui se déroulera entre le 23 mai et le 8 juillet. Les développements judiciaires de ces derniers jours peuvent-ils remettre en cause une prise de contrôle face à laquelle aucun chevalier blanc ne s'est présenté ? « Ils peuvent tout au plus freiner le processus, pas le bloquer », affirme un banquier français. Emmanuel Besnier est déjà prêt à relever son offre si Goldman Sachs, le conseil de Parmalat chargé d'étudier l'offre, la juge trop basse... Le patron de Lactalis ne lâchera pas sa proie si facilement.
1961 Calisto Tanzi fonde Parmalat. Le groupe connaît une formidable croissance dans les années 70 et 80. 2003 Dépôt de bilan après la découverte d'un trou de 14 milliards d'euros. 135 000 épargnants sont floués. Le plus grand scandale financier européen. 2005 Parmalat, délesté de plusieurs de ses actifs réapparaît à la Bourse de Milan. Le nouveau directeur général, Enrico Bondi, redresse le groupe. 5 juin 2006 Procès de Calisto Tanzi, de son ex-directeur financier, de membres du conseil d'administration, de commissaires aux comptes... Avril 2011 Lactalis lance une OPA sur Parmalat après avoir acquis 29 % du capital. 5 mai 2011 Calisto Tanzi, qui avait effectué neuf mois de détention, est condamné à huit ans de prison pour manipulation des cours. 12 mai 2011 Perquisitions dans plusieurs banques à Milan. Le parquet italien soupçonne un délit d'initiés et une manipulation de cours lors de la prise de contrôle de 29 % du capital par Lactalis...

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