LACTALIS À LA POURSUITE DE DANONE
Par PAR PATRICK DÉNIEL - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3240
En absorbant Parmalat, Lactalis talonnerait l'autre géant français de l'agroalimentaire. Et viendrait à son tour ferrailler à l'international, où tout se joue.
Qui sera demain le numéro un français de l'agroalimentaire ? La question aurait pu paraître saugrenue, il y a quelques semaines. Mais au rythme où se développe Lactalis (17 % de croissance annuelle du chiffre d'affaires sur les cinq dernières années), il pourrait bientôt contester à Danone la place de leader que celui-ci occupe depuis nombre d'années. « Lactalis, presque un champion », titrait « L'Usine Nouvelle », alors que le groupe d'Emmanuel Besnier bataillait pour le contrôle de Yoplait. Après une décennie de formidable expansion, ponctuée par plus de quarante rachats, Lactalis est devenu en 2010 un groupe international, réalisant 60 % de son chiffre d'affaires hors de France et disposant désormais d'autant de sites de production dans l'Hexagone qu'à l'international. Et Emmanuel Besnier ne s'arrêtera pas là. Il veut faire de Lactalis le premier groupe laitier mondial.
S'il parvient à prendre le contrôle de Parmalat, le français prendra une nouvelle dimension. Selon nos estimations, Lactalis entrerait dans le top 15 des groupes agroalimentaires mondiaux, avec un chiffre d'affaires de 14 milliards d'euros. Il talonnerait alors Danone, qui a lui aussi démarré l'année 2011 par une opération d'envergure. En Russie, Franck Riboud a changé de stratégie. Faute de pouvoir se rendre maître de Will Bill Damm, dont il détenait 18 %, il a revendu il y a quelques mois ses parts à Pepsico pour s'offrir 58 % du capital d'Unimilk, numéro trois du marché (1,3 milliard d'euros de chiffre d'affaires). Une acquisition qui a fait grimper son chiffre d'affaires de 15 à 17 milliards.
Croissance externe contre croissance organique
Avec ces grandes manoeuvres, Lactalis et Danone se détachent singulièrement des autres groupes français de l'agroalimentaire (voir p.40). Pourtant, difficile de comparer deux champions que tout semble opposer : Danone, le leader mondial de la croissance organique, Lactalis, le champion de la croissance externe ; l'une des valeurs les plus prisées du CAC 40 d'un côté, un groupe familial qui cultive son ancrage mayennais et le secret de l'autre ; un Franck Riboud aussi présent médiatiquement qu'Emmanuel Besnier est effacé... Seule la matière première lait les réunit. Et encore... Au terme d'un recentrage stratégique, Danone a choisi quatre catégories de produits en forte croissance et qui portent la « promesse santé », son credo : les produits laitiers (57 % de l'activité), les eaux embouteillées, les aliments pour bébé et la nutrition médicale. Il tente aujourd'hui d'implanter ces catégories partout dans le monde au moyen de marques fortes comme Activia, Evian ou Actimel. « Lactalis, lui, optimise une équation laitière : il tente de maximiser la valeur du lait qu'il collecte en produisant des fromages, des yaourts, du beurre ou des produits industriels », analyse Frédéric Boublil, chargé de l'activité grande consommation chez Solving Efeso.
Parmalat présente un profil intéressant à plusieurs titres. « C'est la cible idéale pour Lactalis, estime Frédéric Arpels, directeur exécutif de la banque Bryan Garnier. Elle offre notamment une forte complémentarité géographique. » En Italie, Lactalis deviendrait un leader incontesté des produits laitiers, et le rachat lui ouvrirait les portes du Canada, de l'Australie et de l'Afrique du Sud, où il n'est pas encore présent. Parmalat disposerait aussi d'un portefeuille de produits (laits, boissons lactées, jus de fruits) à forte valeur ajoutée et davantage connotés « santé » que ses fromages Président ou Galbani. Enfin, l'italien dispose d'un trésor de guerre de 1,4 milliard d'euros issu des règlements conclus dans les litiges liés à la faillite du groupe en 2003. Un pactole qui servirait les visées mondiales de Lactalis. « C'est une bonne cible, mais qui n'offre toujours pas de positions fortes à Lactalis sur les pays émergents », tempère Ildiko Szalai, analyste agroalimentaire chez Euromonitor international.
Différence majeure entre les deux groupes français, Danone a su profiter très tôt de la dynamique des pays émergents. « Nous sommes entrés en 2010 dans une nouvelle ère, confiait Franck Riboud lors de la récente assemblée générale des actionnaires du groupe. Les émergents ont dépassé les pays matures dans notre chiffre d'affaires, et c'est la dernière année où la France est le pays le plus important pour Danone. » Dans les dix premiers pays pointent déjà cinq émergents. Et les cibles sont clairement définies : Mexique, Indonésie, Chine, Russie, Brésil... Demain, l'Inde et l'Afrique.
Les pions de Danone sont en place, Lactalis est en train de choisir les siens. Le groupe lavallois est un fromager (environ 50 % de son chiffre d'affaires), et il le restera probablement encore longtemps. « Les principaux bassins de consommation du fromage sont l'Europe, l'Amérique du Nord et une partie du bassin méditerranéen », rappelle Benoît Rouyer, chef du service économie au Cniel, l'interprofession laitière française. C'est pourquoi Lactalis est toujours très fortement implanté dans les pays développés. Une chance pour les éleveurs laitiers français, auprès desquels il collecte 5 milliards de litres de lait pour en exporter près de la moitié sous forme de fromages de la marque Président.
Un pied en Amérique du Sud
À l'international, Emmanuel Besnier a principalement misé sur les pays de l'Est (la Russie, l'Ukraine, la Croatie et le Kazakhstan) : le groupe s'est lancé dans les années 90 dans une compétition de rachats avec Bongrain, le fabricant de Coeur de Lion et d'Elle et Vire. La crise économique de 2008-2009 a durement touché les pays d'Europe centrale et orientale et Lactalis en a souffert. À l'instar de Bel (La Vache qui rit, Kiri et Leerdammer), le groupe a également pris des positions industrielles solides au Moyen-Orient, que ce soit en Égypte, en Algérie ou encore en Arabie saoudite, notamment sur les fromages fondus, et plus récemment avec les yaourts. Avec Parmalat, il pose un pied en Amérique du Sud, une région du globe où le fromage et le lait UHT, les catégories reines de son activité, seront deux moteurs de croissance. L'italien y était très présent avant sa faillite, en 2003, et il a revendu les trois quarts de ses activités, hormis au Venezuela et en Colombie. La marque Parmalat reste ainsi présente au Brésil et au Chili, mais sous licence. Lactalis n'en aura pas le contrôle, ce qui peut entraver son expansion sur ce continent.
Emmanuel Besnier garde les yeux fixés sur l'Asie : « Ce sera clairement pour nous le challenge de la deuxième moitié de cette décennie », confirme-t-on en interne. Or Lactalis est quasiment absent de cette zone, qui deviendra bientôt le principal relais de croissance du marché mondial des produits laitiers. Alors que Danone y réalise près de 15 % de son chiffre d'affaires. Le marché chinois des produits laitiers se développe à toute allure. Selon Euromonitor, les ventes y progressent de plus de 20 % par an et elles dépasseraient déjà les 20 milliards de dollars. « La Chine est un marché très compliqué, où des groupes comme Kraft et Parmalat se sont implantés et sont vite repartis ! », avertit Benoît Rouyer, au Cniel. Danone lui-même n'en conserve pas que des bons souvenirs. Mené en bateau par des partenaires indélicats (Shangai Bright Dairy, dans les produits laitiers, et Wahaha dans les boissons), il a fait machine arrière dans ces deux catégories. Il demeure présent, avec la marque de soft drinks Mizone, dans la nutrition médicale, et repart timidement dans les produits laitiers avec un nouveau partenaire. Surtout, il vise l'alimention infantile, le marché chinois étant le plus gros enjeu mondial. Danone a appris de ses erreurs, Lactalis n'a pas encore commis les siennes. En tout cas, les prises de contrôle à la hussarde, dont le groupe fromager est coutumier ont peu de chances de passer dans l'empire du Milieu.
Des émergents insensibles au fromage
Comme tous les groupes laitiers, Lactalis est à l'affût d'une croissance externe où d'un joint-venture en Inde, le premier producteur mondial de lait. « Les populations urbaines de Delhi, Bombay, Bangalore ou Hyderabad demandent des produits diversifiés. La grande distribution s'installe peu à peu pour servir un marché estimé à 200 millions de personnes. C'est le moment d'y investir », analyse François Arpels (Bryan Garnier). Danone y vend des boissons lactées aux probiotiques et de l'eau embouteillée. « En nutrition infantile, il s'intéresse à la marque Dumex, qu'il exploite partout dans le monde depuis le rachat de Numico, sauf en Inde », explique François Arpels. C'est la grande force de Danone par rapport à Lactalis : il dispose de plusieurs catégories pour pénétrer les marchés. Et il est moins exposé à la variabilité, désormais forte, de la matière première laitière.
Pour Lactalis comme pour les autres fromagers, la Chine et l'Inde sont difficiles à aborder car on n'y mange pas de fromages. Malgré son savoir-faire technologique et la puissance des marques Galbani ou Président, Lactalis aura du mal à développer la catégorie. Sur cette zone, ce sont les boissons lactées (laits frais, laits aromatisés, yaourts à boire) et les produits frais qui vont nourrir plus de 80 % de la croissance du marché laitier dans les dix prochaines années, selon Euromonitor. Lactalis disposerait avec Parmalat d'une force de frappe industrielle et marketing intéressante. Concurrents sur le marché européen des produits laitiers frais, et bientôt au Canada, Danone et Lactalis s'affronteront probablement aussi dans la catégorie des boissons lactées, en fort développement partout dans le monde.
Consolidation express
L'association Lactalis-Parmalat, qui ne pèserait que 5 % du marché mondial, évoluerait sur un terrain de jeu extraordinaire : de quoi faire jeu égal avec Danone. Mais la concurrence s'organise. La remarque vaut pour les rivaux du secteur (Friesland Campina, Arla Foods...) et de grands concurrents sur les grandes catégories laitières : Kraft, Bel et Bongrain sur les fromages ; Danone, Nestlé et Yoplait (General Mills) sur les produits frais... Dans les pays émergents, des groupes régionaux se construisent à grande vitesse : LaLa (3 milliards d'euros de chiffre d'affaires environ) au Mexique, Lacteos (1,25 milliard) au Brésil, ou encore Mengniu (2,69 milliards) et Yili (2,53 milliards) en Chine, qui ont tous deux intégré il y a peu le club des vingt premiers laitiers mondiaux.
Autant de groupes qui pourraient rapidement passer du stade de partenaires potentiels ou de cibles d'acquisition à celui de rivaux aux visées expansionnistes, à l'image de Bright Food, candidat malheureux au rachat de Yoplait. Chez Lactalis, on surveille aussi désormais les mouvements hors de l'industrie laitière : « Des géants se positionnent, fait-on remarquer en interne. Pepsico a racheté Will Bill Damm en Russie et Coca-Cola a lancé il y a peu des boissons lactées en Asie. Le secteur laitier les intéresse. » Bienvenue dans le club des géants de l'agroalimentaire.
UNE TAILLE DE GÉANT De l'union de Parmalat (4,3 milliards d'euros) et de Lactalis (9,4 milliards) naîtrait le numéro deux mondial des produits laitiers. Derrière Nestlé, mais devant Danone. DEUX MARQUES FORTES Parmalat (lait et boissons lactées) et Santal (jus de fruits), viendraient renforcer Président (1,5 milliard de ventes), Galbani (1,2 milliard) et Lactel (500 millions). UN TRÉSOR DE GUERRE L'italien dispose de près de 1,4 milliard d'euros de trésorerie, un pactole issu des règlements conclus avec les banques dans les litiges liés à la faillite du groupe en 2003.
Où sont-elles ? Hormis Danone, Lactalis et Pernod Ricard, les entreprises françaises sont perdues dans les limbes du classement mondial de l'agroalimentaire. Certes, il existent des groupes familiaux à l'international. Mais les Roquette, Soufflet, Bel, Bongrain, Bonduelle ou Lesaffre font figure de jolies entreprises de taille intermédiaire (ETI) face aux Nestlé, Kraft, Unilever et autres Coca et Pepsi. Et que dire de Fleury Michon ? Ou de nos champions de la viande, Bigard et LDC, désespérément cantonnés à l'Hexagone tandis qu'au Brésil naissent des géants qui enlèveront bientôt tout sur leur passage ? Peur du risque ? Évidemment, il faut avoir peur ! Danone s'est gentiment fait balader par deux de ses partenaires en Chine. « L'histoire aurait pu se terminer beaucoup plus mal ! », avouait Franck Riboud il y a quelques jours, lors de l'assemblée générale des actionnaires. Le leader français s'en est remis, et il a appris. Le secteur coopératif, qui pèse 40 % de l'agroalimentaire, est encore plus franco-français, hélas. Trop longtemps prises en tenaille entre la logique du territoire et celle du marché, les coopératives ne possèdent pas la culture de l'international. Sauf celles que la nécessité a poussées hors des frontières : Tereos, à la suite de la réforme de l'organisation du marché européen du sucre ; Limagrain, pour dégager les moyens d'investir en R et D face aux Monsanto, Bayer et autres géants du marché des semences ; In Vivo, pour tenter de peser face aux géants américains Cargill et ADM sur un marché mondialisé des céréales. Des exemples trop rares que seraient bien inspirées de suivre les coopératives laitières. Marges insuffisantes, manque de culture et de compétences, absence de soutien des grands distributeurs français... Les entreprises françaises peuvent invoquer toutes les (bonnes) raisons du monde. En attendant, elles végètent au fond du classement.

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