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La vogue des pôlesgagne tous les continents

Par VALÉRIE MARCELLIN - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3026

Confrontés à la mondialisation, les gouvernements font des pôles de compétitivité un outil phare de leur politique économique. Avec des modes de gestion et des résultats différents de la France. Tour d'horizon.

« Ce qu'a fait la France en matière de pôles de compétitivité est remarquable et inspire d'ailleurs la Hongrie et la Grèce. » Non, ces propos n'émanent pas du ministère de l'Intérieur, de Bercy ou de l'Elysée. Mais du responsable de la politique des clusters de l'Union européenne, Nikos Pantalos (lire ci-dessous). Vus de Bruxelles, la détermination et les moyens financiers - 1,5 milliard d'euros sur 2006-2008 - déployés par Paris pour tenter d'enrayer les délocalisations et faire émerger des pôles de compétences d'avenir, méritent d'être salués. « Cela prendra du temps, sans doute au moins dix ans, quelques aménagements seront peut-être nécessaires, mais je suis convaincu que la France obtiendra des résultats », affirme cet expert.

C'est ce que tous espèrent, à commencer par les petites entreprises impliquées, mais dont bon nombre doutent, arguant que la France est le dernier grand pays en Europe à adopter les clusters, et surtout le seul à les gérer de façon aussi centralisée. « Environ 80 % des initiatives en matière de clusters en Europe émanent des gouvernements, qu'ils soient nationaux ou régionaux. Mais dans la plupart des cas, ces derniers se sont très vite mis en retrait. Ce qui ne semble pas l'intention de la France », observe Martin Mathews, chercheur à l'Institut français de gouvernance des entreprises, à l'Ecole de commerce et de management de Lyon, qui a étudié la gouvernance de plusieurs pôles en Europe.

Pour lui, comme pour une grande majorité de spécialistes, l'Espagne constitue le modèle. Dans la péninsule, autonomie oblige, chacune des dix-sept régions s'occupe de ses clusters. Avec des résultats probants. Grâce à l'intervention de Michael Porter, professeur à Harvard et inventeur du concept de cluster, le gouvernement basque a transformé une friche in-dustrielle en un tissu économique performant. Désormais, treize clusters génèrent 45 % du PIB régional. S'ils participent à leurs réunions, donnent leur avis, les représentants du gouvernement basque ne votent pas. « Malgré les sommes qu'elle y a investies, la Communauté autonome en a délégué la gouvernance. Rien à voir avec ce qui se passe en France où dans les comités scientifiques de certains pôles ne siège aucune entreprise... », déplore Martin Mathews.

La Catalogne constitue l'autre référence. A l'inverse de la France qui communique largement sur les pôles, le gouvernement catalan s'est lancé dans l'aventure voilà treize ans sans jamais en parler. Durant des années, et encore aujourd'hui, il utilise sa quarantaine de clusters comme des lieux de concertation pour orienter sa politique économique et redéfinir ses programmes de soutien aux entreprises. « La force de l'Espagne est de savoir allier intérêt local et national, et ce quelle que soit la couleur politique. On trouve cela également en Allemagne », analyse Sergio Arzeni, directeur du centre de l'OCDE pour l'entreprenariat, les PME et le développement local. Outre-Rhin justement, bien qu'ils aient été impulsés par la puissance publique, les réseaux de compétence (Kompetenznetze) reçoivent le soutien du ministère fédéral de l'Education et de la Recherche et des länder.

En Angleterre, les neuf agences régionales en charge du développement économique gèrent les clusters. « Contrairement à la France, nous ne considérons pas les clusters comme une fin en soi, mais comme des outils du développement que nous intégrons dans toutes nos démarches », explique Reza Zadeh, directeur de l'innovation européenne de Yorkshire Forward, l'agence de développement pour les régions de Yorkshire et de Humber. De fait, rien n'est décidé, en termes d'infrastructures et autres grands projets, sans que les clusters aient été préalablement consultés et sans que ne soit évalué l'impact sur leur activité présente et future.

Même la Suède, très interventionniste, a voulu donner à ses clusters une certaine indépendance. Ainsi, chacun des dix pôles retenus bénéficie d'un budget annuel de 500 000 à 1 million d'euros, sur une période de dix ans. « Ce qui préserve les entreprises des aléas électoraux. Alors qu'en France, quid des pôles de compétitivité si les socialistes l'emportent à la présidentielle ? », interroge Martin Mathews.

Chez les dix nouveaux membres de l'Union européenne également, où l'on dénombre quelque 337 clusters, on pousse à l'autonomie. Dès 1999, la Slovénie a lancé un appel à projets et décidé d'attribuer aux clusters un financement limité à environ 100 000 euros par an pendant quatre ans. « Leur mise en place a fait l'objet d'un monitoring serré et permanent de la part du ministère de l'Economie, ainsi que d'évaluations approfondies. L'appréciation qui peut être faite aujourd'hui de cette poli-tique est indéniablement po-sitive », analyse Jean-Claude Prager, directeur de l'Agence pour la diffusion de l'information technologique, dans son étude comparative sur le management stratégique des régions en Europe. Et désormais, du moins en ce qui concerne les clusters les plus anciens, les subventions publiques ont cessé et les entreprises financent elles-mêmes le fonctionnement.

Depuis quelques mois, les choses s'accélèrent en matière de clusters en Amérique latine, où les régions en appellent de plus en plus à la Banque interaméricaine de développement (BID). En Argentine, l'institution bancaire a versé aux régions de Rio Negro et de Mendoza 120 millions de dollars, dont 3 millions pour étudier les stratégies de clusters, le reste pour financer les projets des entreprises, les infrastructures, les formations, à l'exception de l'animation. « Pour les clusters, c'est un élément de dynamisation. Pour la BID, c'est une façon de sécuriser ses prêts », souligne Ines Sagrario, consultante de Competitiveness, cabinet spécialisé dans la démarche cluster.

Plus près de nous, en Espagne, le partenariat public-privé expérimenté par la région de Valence commence à faire des émules. Voyant ses clients mal en point, la CAM (Caja de Ahorros del Mediterraneo) a accepté, voilà dix ans, d'investir dans les clusters. Sceptique au départ, la huitième institution financière de la péninsule ibérique en a très vite perçu l'intérêt. « En participant aux réunions des clusters, les cadres de la CAM pouvaient mieux cerner les besoins de ses clients », relate Ines Sagrario. C'est ainsi que la banque a mis en place des produits pour aider les fabricants espagnols de chaussures qui délocalisaient leur production au Maroc à investir dans la distribution. Sur les sept clusters lancés par la région, la CAM en a soutenu six et ses consoeurs, la Bancaja et la Caixa, un chacune. Au Danemark, la région du Triangle cherche à mettre en place ce type de partenariat.

« Ce qui compte, c'est que le cluster n'ait plus besoin à un moment donné de soutien public. Le double risque qui guette les pôles de compétitivité est de dépendre des fonds publics et de devenir des clubs privés. Le Canada fait face à ce problème. Ses clusters travaillent activement, mais sont perçus comme des élites, ce qui entrave l'effet d'imitation et de diffusion dans l'économie », analyse Elisabeth Waelbroeck, directrice générale du cabinet de prévisions Bipe, membre de TCI, le réseau regroupant les différents acteurs des clusters dans le monde.

« Le politique n'a pas de place dans un cluster. Il doit le démarrer, former les participants à son fonctionnement et écouter ensuite ce que disent les entreprises pour pouvoir résoudre les blocages. C'est aux industriels qui savent en détecter l'intérêt de financer les projets », renchérit Martin Mathews. De même qu'il faut accepter qu'un cluster naisse, évolue et meure éventuellement. En Catalogne, celui de l'automobile a failli disparaître suite au départ des grands constructeurs vers les pays de l'Est. A présent, c'est au tour des PMI du cluster électronique slovaque de s'inquiéter des délocalisations de leurs donneurs d'ordres. « Pour éviter cet écueil, les gouvernements devraient veiller à ne pas confier la gouvernance des pôles aux grandes entreprises », alerte un expert. La France ne semble pas vraiment prendre cette voie.

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