LA TECHNO FAIT SA RENTRÉE À LOUIS-LE-GRAND !
Par PAR CÉCILE MAILLARD - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3253Quatre grands établissements parisiens viennent d'ouvrir une classe de première technologique en sciences de l'ingénieur. Reportage dans le Quartier latin.
La Sorbonne d'un côté, le Panthéon de l'autre. Des fenêtres qui donnent sur une cour arborée, un parterre de fleurs et dans la classe de larges tables hautes équipées d'ordinateurs et de prises. Sur chacune d'elles, l'un des huit robots Rovio flambant neufs trônent fièrement. En termes d'image, le pari que se sont lancé le lycée Louis-le-Grand et trois autres prestigieuses institutions parisiennes est gagné : le bac technologique n'est plus ce qu'il était. On est loin des stéréotypes que véhiculent traditionnellement ces sections.
Ici, pas de formation en atelier, de bleu de travail, de bruits de machines. La classe de première STI, pour sciences et technologies de l'industrie, s'amuse à voir évoluer le petit robot domestique à trois roues. L'automate, qui glisse sur le parquet du laboratoire niché sous les toits du lycée du Quartier latin, peine à obéir à ses programmateurs. Brouhaha dans les rangs... Difficile de capter l'attention d'adolescents quand l'informatique fait des siennes. Retour sur les ordinateurs. Par groupes de quatre, ils tentent à nouveau de configurer le robot. Une manière de parler électronique, mécanique, Wi-Fi... sans douleur ! Mickaël, 16 ans, télécharge l'application Rovio sur son iPhone : « Elle permet de commander le robot, je regarderai le détail chez moi. » Issu d'une seconde générale du lycée Carnot (Paris), le jeune homme a choisi de quitter la voie royale du bac S pour se diriger vers un bac technologique à Louis-le-Grand. « Je veux devenir ingénieur, précise-t-il. En STI, je m'en rapproche plus qu'en S. Et l'approche est différente, elle me permet d'allier théorie et concret. Ce sera une bonne expérience avant d'aller en prépa et en école d'ingénieurs. »
Moins de concurrence
Dans le grand lycée parisien, le laboratoire de la section STI a été installé dans le bâtiment de la tour de l'horloge, le plus ancien. La filière était, jusqu'ici, en perte de vitesse. Réformée cette année, elle est devenue sciences et technologies de l'industrie et du développement durable (STI2D). Objectif : rendre plus attractives les formations aux sciences de l'ingénieur, montrer qu'elles conduisent à la même excellence que la filière S. Pour appuyer cette revalorisation, le rectorat de Paris a demandé aux lycées de donner un signal symbolique fort en ouvrant une classe. Quatre ont joué le jeu : Janson-de-Sailly, Chaptal, Paul-Valéry et Louis-le-Grand. Le symbole est aussi politique : la classe techno de Louis-le-Grand a reçu la visite du ministre de l'Éducation, Luc Chatel, le lendemain de la rentrée.
Ici, les lycéens de première passeront 14 heures par semaine en labo, la moitié de leur emploi du temps. Leur spécialité : systèmes d'information et numérique. Les jeunes sont d'ailleurs venus pour « faire de l'informatique ». Sur les 20 élèves de la classe, tous volontaires et sélectionnés sur dossier, 17 viennent d'un autre lycée. Pour eux, entrer en filière technologique, c'était aussi l'occasion d'intégrer Louis-le-Grand. Thomas, 16 ans, était en seconde générale au lycée Montaigne. Comme d'autres, il le reconnaît : « Si je n'avais pas été pris ici, je serais resté en S dans mon lycée .» Athlétique et décidé, le jeune homme a une idée claire de ce qu'il veut faire : une prépa scientifique à Saint-Cyr, puis intégrer les pompiers de Paris. « Pour être sur le terrain », dit-il. Thomas aime le concret. On le croit.
L'an passé, Mingjie, lycéenne de 17 ans, était à Louis-le-Grand, en seconde générale. « Trois élèves issus de chez nous dans cette classe STI, on n'y pensait même pas ! », se réjouit Joël Vallat, le proviseur. La jeune fille, qui débat avec ses camarades de la marche à suivre pour configurer le robot, lâche à regret sa souris. Son discours est un peu différent de celui des autres élèves : « On nous a expliqué que, dans cette filière, il y aurait moins de concurrence, donc qu'on aurait plus de chances d'être pris dans une bonne prépa et une grande école d'ingénieurs. En plus, comme on est les premiers, tout le monde voudra montrer que ça marche. Ça devrait aussi nous aider. » Difficile d'échapper aux stratégies scolaires...
Parfois, les élèves de STI utiliseront les équipements de la salle voisine, celle des premières et terminales S qui ont opté pour la spécialité sciences de l'ingénieur. « Les robots de nos laboratoires ont étonné des visiteurs chinois, qui n'avaient pas du tout cette image de Louis-le-Grand », sourit Joël Vallat, assis dans le petit salon d'un bureau qui ne déplairait pas à certains ministres. Il insiste : son lycée, qui accueille aussi des prépas scientifiques, ne découvre pas les sciences de l'ingénieur cette année. Il baigne dedans depuis quelques années déjà.
La révolution ne plaît pas à tout le monde. De nombreux professeurs s'inquiètent, craignant que cela brouille l'image d'excellence du lycée. Le proviseur préfère souligner que « des enseignants parmi les plus confirmés du lycée, en français, en maths, se sont portés volontaires pour enseigner à cette classe ». Il se souvient aussi, amusé, des regards stupéfaits et parfois désapprobateurs des représentants des parents d'élèves quand il a évoqué ce projet en conseil d'administration. « Nous avons ouvert cette classe parce qu'il est normal de participer à cette grande cause nationale de revalorisation de l'enseignement technologique, poursuit-il, mais aussi parce que Louis-le-Grand est engagé depuis plusieurs années dans une diversification des voies d'excellence, en pratiquant une ouverture internationale et sociale. »
Le pari est osé. Les jeunes recrutés n'atteignent pas tous un bon niveau académique. « Certains n'ont pas la moyenne en maths et en physique, ça va être dur », souligne Fabrice Boisneau, le professeur d'électronique. Enseignant en lycée technique pendant une quinzaine d'années, il assure depuis deux ans les cours de sciences de l'ingénieur des premières et terminales S. « Dans les nouvelles classes STI, l'approche est plus polyvalente. Même si les jeunes y perdent un peu en technicité, ils y gagneront, car cela leur ouvre plus de portes. »
Sous les toits, cet après-midi, les enseignants sont deux face à la classe, une autre révolution. Pendant que l'un intervient au tableau, l'autre peut passer d'ordinateur en ordinateur. Pour Éric De Cecco, le deuxième professeur, « l'approche est plus globale et fonctionnelle, plus industrielle aussi ». En terminale, les élèves travailleront sur un projet industriel grandeur nature.
Cette nouvelle approche plaît aux industriels. Présent lors de la visite du ministre, Michel Cheveau de l'Union des industries et des métiers de la métallurgie (UIMM) salue une réforme qui, « en proposant une formation moins spécialisée, ouvre plus de perspectives aux jeunes va donc attirer plus de talents vers l'industrie ». Michel Minet, de Schneider Electric, y voit « une opportunité pour l'industrie, qui a besoin d'ingénieurs et de techniciens supérieurs ». Pour revaloriser les bacs industriels, il faut leur garantir de jolis débouchés. « La suite logique, c'est d'ouvrir à la rentrée 2013 une classe préparatoire en sciences de l'ingénieur à Louis-le-Grand, confirme Joël Vallat. Mais la revalorisation de cette voie sera faite quand Polytechnique et Centrale augmenteront le nombre de places issues de ces filières. » Polytechnique accorde cinq maigres places aux bacheliers STI... Soudain, la sonnerie retentit. Il est 17 heures. Il faut éteindre les ordinateurs, replacer les robots sur leur base. « Vous n'avez pas STI demain matin », rappelle un enseignant. « Super, on commence à 13 heures ! » Motivés, mais lycéens, tout de même.
Rentrée 2011 30 000 élèves en 1re STI2D Rentrée 2010 27 000 élèves en STI Évolution - 20 % en dix ans

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