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La révolution turque

Le 15 mars 2010 | L'Usine Nouvelle n° 3183
Turquie
© Murad Sezer/Sipa

La Turquie est marquée par une nouvelle crise entre l’armée et le pouvoir. Cela ne doit pas faire oublier sa modernisation économique à marche forcée.

C'est un ancien empire qui a marqué de sa domination le pourtour méditerranéen et laissé quelques braises en héritage : Bosnie, Kosovo, Chypre. Tout récemment, il a été au centre de débats sur la localisation de la Clio ou le sauveur éventuel d'Heuliez. La Turquie vient surtout de se rappeler à nous par une crise qui agite l'Etat : la révélation d'un projet de coup d'Etat militaire, datant de 2003, après l'arrivé au pouvoir du parti islamiste modéré AKP en 2002. L'affaire a conduit à des arrestations d'officiers et a exacerbé le débat sur la place de l'armée au pays des janissaires. On le sait, depuis Atatürk, l'armée (la deuxième de l'Otan) est l'épine dorsale de la société. Nationaliste, pourtant elle n'a vraiment visé le pouvoir : après chaque coup d'Etat (1960, 1971, 1980), il fut rendu aux civils. Mais, obsédée par la stabilité du pays et par sa modernité, elle a fait de la laïcité son combat. Ce qu'illustra la polémique sur le port du voile en public par l'épouse du président Gül ou le débat sur le foulard à l'université. Certains s'imaginent même que ces fuites sont orchestrées par l'AKP pour affaiblir l'armée et réformer la Constitution en ce sens !

Cette affaire survient en tout cas à un moment clé. Car la Turquie traverse depuis près de dix ans une révolution. Economique. Depuis sa dernière crise financière, en 2001, elle a connu un véritable boom, avec 4 à 5 % de croissance par an. Bien sûr, l'an dernier, elle a affiché de piètres performances (recul du PIB de 6 %, envol du chômage à 14 %), mais le fait que ce pays de 72 millions d'habitants traverse la récession sans péril majeur (ses comptes sont en bien meilleur état que ceux des Grecs !) est en soi une victoire. Le déficit commercial et l'inflation restent deux points noirs (moins qu'avant), mais l'économie s'est modernisée. Textile, agroalimentaire, BTP, automobile... Son industrie (19 % du PIB) n'a cessé, hormis l'an dernier, de progresser. Et déjà elle redémarre (production industrielle, + 25 % en décembre). L'économie reste marquée par le poids de l'Etat (Renault est associé au fonds de pension de l'armée) et surtout du capitalisme familial, illustré par les conglomérats Koç et Sabanci. Mais, signe des temps, ceux-ci se sont recentrés. Surtout, le relais est pris par des groupes, tels Zorlu, Anadolu ou Dogan, férus de technologies et de manageurs formés dans les meilleures business schools. Sans compter que sur le dossier énergétique, la Sublime porte, pays de transit (BTE, Nabucco...) joue finement avec la Russie, l'Iran et l'Europe pour se rendre indispensable.

Cette Turquie conquérante s'illustre bien par la place du Tüsiad (le Medef turc) dans le débat public, défenseur d'une ligne moderniste qui vient d'appeler à la fin des tensions. Sa présidente depuis janvier est Ümit Boyner, une executive woman raffinée de 46 ans, jusque-là chargée du lobby turc à Bruxelles. Cela nous amène, enfin, à la question européenne. Serpent de mer, l'adhésion bute sur l'hostilité franco-allemande, la situation kurde et les sujets de ces derniers jours : rôle de l'armée, acceptation du passé (Chypre et surtout l'Arménie, sujet qui vient de déclencher une minicrise avec Washington).

Alors que 12 des 35 chapitres d'adhésion sont ouverts, on sent aussi, parmi les élites, une lassitude vis-à-vis de l'Europe. Le risque ? Un virage stratégique vers le Moyen-Orient et l'Asie centrale. Le prix de notre indécision. Dans un temps où ce n'est plus la Turquie qui est l'homme malade de l'Europe, mais l'Europe qui est malade d'elle-même.

Pierre-Olivier Rouaud
Rédacteur en chef délégué



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Brésil, Russie, Inde, Chine, les BRIC sont l'avenir de la croissance mondiale. De pays émergents, ils sont désormais les pays dominants. La formation de nouveaux blocs renversent les anciens équilibres mondiaux. Ana Lutzky et Pierre-Olivier Rouaud décryptent les nouveaux enjeux géopolitiques au travers du prisme de l'actualité. L'information du monde pour écouter la planète.


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