La Réunion, laboratoire des énergies renouvelables

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3204

Hydraulique, biomasse, solaire, éolien... L'île de la Réunion cherche à concilier la montée en puissance des énergies renouvelables et la sécurité de son système électrique. La population joue le jeu.

Sur la petite route qui mène à Bois-Rouge, le ballet des cachalots n'en finit pas. Ces semi-remorques, bourrées de cannes, transportent ce qui fut longtemps la première ressource de la Réunion. Située au nord, sur la commune de Saint-André, Bois-Rouge est l'une des deux dernières sucreries en activité sur l'île. Au cours des six mois de la campagne sucrière, les cachalots déversent près de 1 million de tonnes de cannes sous les ponts roulants de l'usine. La sucrerie fonctionne 24 heures sur 24. Difficile d'imaginer qu'elle a failli disparaître. « Au début des années 1990, Bois-Rouge devait changer ses chaudières, mais ne pouvait plus payer les planteurs », rappelle Jean-François Moser, le PDG de l'entreprise, filiale du groupe coopératif Tereos.

Il ne faut pas se fier à la rouille des installations, la sucrerie n'a rien d'un monument historique. Quand il fait visiter Bois-Rouge, Jean-François Moser convoque, certes, la petite et la grande histoire de la canne. Mais sa grande fierté, c'est de rappeler que Bois-Rouge est à l'origine d'une première mondiale. C'est ici qu'a été conçue l'exploitation de la bagasse, le résidu fibreux de la canne après extraction du sucre. Entre 1988 et 1991, la sucrerie a développé, avec Charbonnages de France et sa filiale Sidec, une centrale bicombustible (bagasse/charbon) et biénergie (électricité/vapeur). Exploitée par la Compagnie thermique de Bois-Rouge, filiale de Séchilienne-Sidec, la centrale alimente l'usine et les Réunionnais.

La bagasse finance les investissements

« D'un centre de coûts, nous avons fait un centre de profits », résume le PDG de Bois-Rouge. La sucrerie tire 10 % de son chiffre d'affaires (120 millions d'euros) de la vente d'électricité à EDF. Soit autant que la vente du rhum (300 000 litres mûrissent dans ses chais), l'autre produit dérivé de la canne. Les 80 % restants proviennent de la vente de sucre (100 000 tonnes de sucres spéciaux roux et de sucre blanc raffiné) et de la mélasse (34 000 tonnes). « Outre une augmentation d'environ 15 % du revenu des planteurs, la bagasse permet de financer les investissements d'adaptation de l'usine, précise Jean-François Moser. La centrale consomme 280 000 tonnes de bagasse. A l'avenir, elle pourrait en absorber 150 000 tonnes supplémentaires. »

La centrale de la sucrerie du Gol, à Saint-Louis, sur la côte ouest, brûle elle aussi de la bagasse. Qui demeure, avec l'énergie hydraulique, l'une des deux principales sources d'énergie renouvelable de l'île (respectivement 11 % et 20 % de la production électrique en 2009), loin devant le photovoltaïque. Cette source, qui a connu une véritable explosion en 2009, dépasse désormais les 65 MW installés.

En dépit de ce rapide développement (220 projets d'installations sur toiture sont en attente), la part des énergies renouvelables dans la production électrique de l'île est passée de 36 % en 2008 à 33 % en 2009. La forte croissance de la population (800 000 habitants en 2010 contre 500 000 en 1980, 1 million prévu en 2030) et la hausse du niveau de vie poussent la demande d'électricité.

Sécuriser l'alimentation de l'île

Dans les années 1980, La Réunion était presque autosuffisante grâce à son parc hydraulique. « La consommation électrique a été multipliée par 10 entre 1975 et 2009, souligne Jean-Michel Deveza, directeur régional d'EDF. L'île la plus consommatrice d'énergies renouvelables de France reste dépendante des énergies carbonées (charbon, pétrole et gaz), qui permettent d'absorber la croissance de la consommation. » EDF, qui s'est vu confié par la loi du 7 décembre 2006 la gestion du système électrique dans les départements d'outre-mer, s'appuie sur l'hydroélectricité pour sécuriser l'alimentation de l'île. La « houille blanche » peut être stockée et mobilisée en deux à trois minutes afin de répondre aux fluctuations de la demande tout au long de la journée.

Vu d'avion, le massif du Piton de la Fournaise ressemble à une gigantesque éponge naturelle qui capte les nuages poussés par les alizés. La forêt primaire, l'un des paysages les plus originaux du parc national de La Réunion, restitue cette eau de façon progressive. C'est là, au sud-est de l'île, qu'EDF vient d'inaugurer une extension de 25 % de sa principale installation hydroélectrique. La prise d'eau des Orgues, située au pied du cirque où se forme la Rivière de l'Est, alimente une galerie d'amenée de 4 km. L'eau est ensuite déversée dans quatre énormes réservoirs de stockage - 25 000 m3 chacun - à 872 mètres au-dessus de la mer. Une conduite forcée de 4,5 km permet de turbiner cette eau en bord de mer, dans l'usine située à l'entrée de Sainte-Rose.

Les travaux ont duré trois ans pour un investissement de 22 millions d'euros. Avec la construction d'un quatrième réservoir et la turbine supplémentaire qui lui est associée, la capacité de l'usine de Sainte-Rose est passée de 60 à 80 MW. Ce qui permet à EDF de mieux répondre aux fluctuations de la demande en électricité. « Ces dernières années, on est passé d'un fonctionnement en continu à un fonctionnement de type chasse d'eau, explique Jean-Louis Barbet, chef de pôle système électrique d'EDF. Le quatrième réservoir permet d'amplifier ce fonctionnement. L'usine délivrera plus de puissance au moment des heures de pointe. Ce qui permettra de remplacer l'énergie produite par les turbines à combustion. On fait ainsi l'économie d'un moyen de pointe onéreux. »

Alterner les sources

L'autre difficulté consiste à intégrer les énergies renouvelables intermittentes, l'intensité du vent et du rayonnement solaire ne pouvant être programmés. L'expérimentation d'une batterie sodium-soufre de grande capacité devrait apporter des éléments de réponse (lire encadré page 40). A l'avenir, EDF « préférerait inciter les producteurs particuliers d'énergie renouvelable à l'autoconsommation », assure Thierry Pons, directeur des systèmes énergétiques insulaires d'EDF. Les Réunionnais ont, d'ores et déjà, appris à économiser l'énergie. Les campagnes d'information (ampoules basse consommation, multiprises intelligentes, nouvelles offres sur l'isolation) portent leurs fruits. Et l'île compte quelque 100 000 chauffe-eau solaires : 1 foyer sur 4 est équipé. Il n'y a pas de secret : cela fait vingt ans que les pouvoirs publics et les collectivités locales développent une vision commune et préparent les Réunionnais à la transition énergétique...

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