La renaissance de Pechiney
Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3202
La division « produits usinés » d'Alcan sera bientôt reprise par un fonds américain, associé au FSI. Pechiney renaît-il de ses cendres ? Pas tout à fait. Mais c'est tout de même une bonne nouvelle pour l'industrie française.
Les ingrédients sont réunis pour le « story telling ». Autrement dit, pour raconter un joli conte industriel. C'est l'histoire du petit Pechiney, né en 1860, devenu grand dans les années 1950, glorieux dans les années 1970, successivement nationalisé et privatisé, puis happé par la mondialisation au début du XXIe siècle. Un fabricant français d'aluminium qui, en 2003, est racheté par un vilain concurrent canadien, Alcan, lui-même repris quatre ans plus tard par un géant minier anglo-australien, Rio Tinto. Perdus pour la patrie, Pechiney et ses savoir-faire sont dissous dans un groupe mondial... jusqu'au jour où son propriétaire décide de vendre les morceaux qui ne l'intéressent plus. Après tous ces malheurs, et grâce à l'Etat, Pechiney va pouvoir renaître de ses cendres, retrouver son indépendance et redevenir français. Happy end.
Voilà pour la légende. La réalité se révèle plus nuancée. D'abord, seules certaines activités de l'ancien fleuron sont concernées, dans la partie « aval » : la division Alcan EP (Engineered Products, c'est-à-dire produits usinés) représente 3 milliards d'euros de chiffre d'affaires, contre 12 milliards pour l'ancien Pechiney avant son rachat en 2003 ; elle emploie 10 000 salariés dans le monde, contre 34 000 pour le géant français, toujours en 2003. Ensuite, s'il y a bien une renaissance, au moins partielle, elle n'est pas tout à fait française : c'est un investisseur américain qui devient le principal actionnaire. Le fonds Apollo sera en effet majoritaire, avec 51 % du capital. Et Rio Tinto en conservera 39 %. Quant à l'Etat français, à travers le Fonds stratégique d'investissement (FSI), il n'en détiendra que 10 %, selon les termes du « deal » bouclé au début du mois d'août.
LA RAGE DU PRÉSIDENT
L'opération a été soigneusement montée, depuis deux ans, par l'un des dirigeants européens d'Apollo, Jean-Luc Allavena. Ancien de Pechiney, où il a passé huit ans, il connaît le potentiel de la division, la qualité de ses managers et de ses ingénieurs. Très vite, il comprend aussi l'intérêt d'impliquer les pouvoirs publics français, pour éviter les polémiques et rassurer les salariés. Nicolas Sarkozy, c'est connu, enrage contre la « mort » du fleuron français de l'industrie : « J'ai encore en travers de la gorge Pechiney, ce grand de la chimie disparu sans que personne ne lève le petit doigt, déclarait-il en lors de sa conférence de presse de janvier 2008. Ce n'est pas ma conception de la politique industrielle. »
Passons sur le lapsus présidentiel, qui transforme le champion de l'alu en grand de la chimie, et poursuivons la citation : « Dans un pays comme le nôtre, affirmait le chef de l'Etat, on ne peut pas se retrouver avec des fonds spéculatifs qui s'abattent sur une entreprise, qui la dépècent et qui la vendent. » Pour embarquer l'Etat français, Jean-Luc Allavena contacte Stéphane Richard, le directeur de cabinet de Christine Lagarde à l'époque (aujourd'hui patron de France Télécom). Les discussions s'accélèrent avec la création du FSI. En octobre 2009, la candidature Apollo-Etat français est retenue par Rio Tinto.
On pourrait s'amuser de voir le FSI, bras armé de la politique industrielle créé par Nicolas Sarkozy, prendre part à une opération pilotée par un de ces fonds d'investissement décriés par le chef de l'Etat. Mais la contradiction n'est qu'apparente. Quatre raisons expliquent l'implication de la puissance publique. La première, c'est que le deal redonne effectivement son indépendance à l'ex-Pechiney vis-à-vis d'un géant industriel qui le négligeait. La deuxième, c'est qu'Apollo n'est pas le prototype de l'investisseur « spéculatif » honni par le pouvoir. Spécialiste du « carve out » (qui consiste à détacher des activités intéressantes d'un groupe pour les développer à l'extérieur), il investit beaucoup dans l'industrie. Et reste présent dans le capital cinq à dix ans, durée supérieure aux fonds classiques. La troisième raison, c'est qu'au terme de l'opération, le centre de décision reviendra sur le territoire national. Basé à Londres, Jean-Luc Allavena, ancien de Pechiney mais aussi ex-DG chez Lagardère, est de culture totalement française (même s'il est citoyen monégasque). Le management aussi est français - et attaché à Pechiney -, à l'instar de Christel Bories, la future PDG du nouveau groupe. Elle faisait partie de la garde rapprochée de Jean-Pierre Rodier, le dernier patron du géant français de l'aluminium. Quatrième raison enfin, l'Etat a pris des garanties. « Ce qui compte pour nous, plus que la nationalité de l'actionnaire majoritaire, c'est la gouvernance, indique Bertrand Finet, membre du comité exécutif du FSI, en charge du dossier. Aussi longtemps que nous serons présents, l'ancrage français sera maintenu. » Selon nos informations, le pacte d'actionnaires, qui engage le fonds Apollo et Rio Tinto, prévoit en effet que « les principaux centres de décision doivent rester en France ». Pas de délocalisations à prévoir, ni grosses restructurations en France, où Alcan EP emploie quelque 5 000 salariés.
LA PRUDENCE DES SYNDICATS
Pour ces derniers, l'autonomie retrouvée est globalement une bonne nouvelle. Qui n'empêche pas la prudence des syndicats : « L'arrivée du FSI est source de stabilité et prouve que le gouvernement veut maintenir l'industrie en France, assure Claude Verdier, coordinateur de la CGT au sein du groupe RioTinto. Mais l'Etat aura-t-il le poids nécessaire pour peser dans les prochaines décisions ? » Après les suppressions de postes des dernières années, les syndicats craignent d'autres réductions d'effectifs. Ils attendent des engagements fermes de la part d'Apollo. Le projet abandonné de vente des sites spécialisés dans le filage à Ham (Somme), Nuits-Saint-Georges (Côte-d'Or) et Saint-Florentin (Yonne) pourrait refaire surface. Les deux usines de la filiale Aviatube à Carquefou (Loire-Atlantique) et à Montreuil-Juigné (Maine-et-Loire) seraient aussi sur la sellette.
Certains représentants des salariés redoutent une nouvelle vente par appartements dans les prochaines années. Un fonds d'investissement n'a-t-il pas pour vocation de réaliser ces opérations ? « Alcan EP sera probablement saucissonnée à nouveau, confirme un expert du secteur. La division compte de nombreuses activités avec des rentabilités diverses. Il n'est pas à exclure que des cessions partielles d'actifs aient lieu dans les prochaines années. » Apollo, également actionnaire d'Aleris International, une société américaine spécialisée dans les produits laminés en aluminium, pourrait aussi être tenté de fusionner ses deux poulains, Alcan EP et Aleris.
LES REPRENEURS SONT OPTIMISTES
Les syndicats veulent enfin être rassurés sur la volonté des actionnaires de développer l'entreprise. « Pour maintenir l'emploi, il va falloir investir », résume Véronique Roche, déléguée nationale CFE-CGC. Après plusieurs années sèches, Alcan EP vient justement d'annoncer un investissement de 42,5 millions d'euros sur le site d'Issoire (Puy-de-Dôme) où sera construite une fonderie unique au monde par ses capacités de production d'alliages avancés à « basse densité » (aluminium-lithium). Un contrat signé avec Airbus prévoit la fourniture jusqu'en 2020 de pièces constituées de cet alliage pour la structure interne des ailes. Le centre de R et D situé à Voreppe (Isère), l'un des principaux atouts du nouveau groupe, profitera aussi de cet investissement.
Du côté d'Apollo et de son associé, le FSI, la confiance domine. L'activité est cyclique et les nouveaux actionnaires sont convaincus que 2010 devrait marquer la fin de la baisse. Le redémarrage devrait profiter à Alcan EP, qui possède de solides positions dans l'aluminium aval. Numéro un mondial des pièces alu pour l'aéronautique, premier producteur ex-æquo de tôles industrielles, numéro un européen de tôle pour boîtes-boissons, il se situe dans le peloton de tête d'autres secteurs consommateurs de produits usinés en alu, comme l'automobile et les wagons ferroviaires. Selon la direction, la division d'Alcan possède aussi un savoir-faire précieux dans le recyclage de l'aluminium. Le nouveau groupe bénéficiera a priori d'une facilité d'approvisionnement, une chance alors que la production d'aluminium primaire est en baisse dans toute l'Europe.
Sur le plan juridique, l'opération doit encore être finalisée. Le « closing » devrait intervenir avant la fin de l'année, dès que le comité d'entreprise, les autorités européennes de la concurrence et Bercy auront donné leur accord. Trois obstacles faciles à franchir : un, les syndicats sont satisfaits (et le CE n'a qu'un avis consultatif) ; deux, le futur Pechiney n'a aucun concurrent ; trois, le Bureau des investissements étrangers de Bercy n'a aucune raison de barrer la route à un deal auquel participe l'Etat lui-même... Il ne restera plus qu'à trouver le nouveau nom du Pechiney nouveau. « C'est vrai que reprendre Pechiney, ce serait un symbole, confie un dirigeant. Mais nous allons mettre en oeuvre une nouvelle stratégie, il faudra donc un autre nom, moderne et international. » Tant pis pour le story-telling.

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