La recherche mobilisée pour encourager l'innovation
Par DE NOTRE CORRESPONDANT STANISLAS DU GUERNY - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3106Pendant cinq jours, la région mobilise plus de 60 acteurs du soutien à l'innovation pour faire connaître aux industriels les compétences et ressources disponibles localement. Objectif : anticiper la concurrence mondiale pour tenir son rang.
Dans le domaine de la recherche, la Bretagne se classe au cinquième rang des régions françaises. Un score théoriquement satisfaisant, mais jugé très insuffisant par la plupart des accompagnateurs des entreprises. Car la singularité de l'économie bretonne présente un risque majeur : fleuron agroalimentaire français avec 70 000 emplois, cette industrie privilégie depuis des lustres une stratégie de volumes en beurre, lait et viandes entières, aux dépens de la valeur ajoutée avec des marques fortes et des innovations produits. Dans les technologies de l'information et de la communication, la Bretagne, également bien placée, doit faire face à une concurrence - très vive - de portée mondiale ! « Il faut donc maintenir la pression pour innover avant les autres », précise James Leighton, le directeur général de Bretagne Innovation, cheville ouvrière de la Semaine de l'innovation, qui se tiendra du 23 au 27 juin dans 30 villes de la région, où 83 manifestations sont prévues (lire page 44). « Globalement, poursuit-il, sur les 10 000 entreprises qui pourraient potentiellement innover, quelques milliers seulement le font. Il faut absolument faire évoluer les choses, il en va de l'avenir de cette région. »
L'agroalimentaire a négligé l'innovation
« Si elles ne modifient pas leurs comportements, ajoute en substance Jean-Yves Le Drian, le président du conseil régional de Bretagne, qui prépare la mise en oeuvre d'un schéma régional d'innovation (SRI) pour synthétiser les principaux axes stratégiques à privilégier, certaines entreprises pourraient éprouver de réelles difficultés. » Sans viser personne, il fait notamment référence à des coopératives de transformation alimentaire - petites et grandes - encore entièrement concentrées sur les produits de première nécessité, où la concurrence est de portée internationale, avec des prix pratiqués souvent imbattables.
La culture de l'innovation ayant rarement franchi les murs des usines bretonnes, celles-ci sont aussi régulièrement battues en brèche par des géants français comme Danone ou Lactalis. Un chiffre ne trompe pas : l'ensemble des activités de Lactalis équivaut à celles des 40 entreprises de transformation laitière présentes dans la région ! Et Doux, le géant breton de la volaille, actuellement en difficulté financière, paie au prix fort ce manque évident d'innovations. Depuis des années, il concentre ses productions sur les volailles entières. Ayant négligé la R et D, il est désormais dépassé, notamment, par LDC, un précurseur en matière de productions élaborées. Dans le domaine porcin, la traditionnelle suprématie bretonne est aussi mise à mal par les transformateurs allemands, qui viennent empiéter sur les plates-bandes de groupes comme la Cooperl (1 milliard d'euros de chiffre d'affaires), le numéro 1 français de l'abattage, chez qui la R et D a toujours été rare.
Les promesses de la nutrition-santé
La mobilisation autour de cette Semaine de l'innovation vise à attirer au plus vite les industriels dans les laboratoires locaux, où travaillent 12 800 chercheurs. Objectif ? Faire connaître ce potentiel et initier des partenariats en vue de créer de nouveaux produits, à l'image de la minoterie Paulic (3,5 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2007). Avec la collaboration du pôle de compétitivité Valorial et du laboratoire malouin Goëmar, spécialisé dans la biotechnologie marine à destination de l'agriculture, cette minoterie de Saint-Gérand (Morbihan) a mis au point la farine Qualista. Tenue secrète, la méthode de fabrication inclut un procédé breveté de traitement du blé par ozone. Très faiblement chargée en pesticides, Qualista est riche en sels minéraux et en fibres, ce qui en fait un produit idéal pour l'alimentation. « Nous avons investi 2,4 millions d'euros dans la mise au point de ce produit, dont nous démarrons la commercialisation », explique Jean Paulic, le propriétaire de la minoterie. Si la clientèle répond à ses attentes, il est prévu la construction d'une usine entièrement dédiée à cette innovation, avec à la clé la création d'une dizaine d'emplois.
Rennes Atalante, dont 80 % des activités se concentrent dans les technologies de l'information et de la communication, s'engage aussi progressivement dans la nutrition-santé. « Ce marché mondial, précise Claude Labit, le président de Rennes Atalante, est estimé à 96 milliards d'euros par an, avec une croissance évaluée à 20 % d'ici à 2015. » Avec le pôle de compétitivité Valorial, il s'agit de développer les aliments santé de demain, telle la baguette Délifibres, riche en fibres, lancée par Bridor. « Elle est désormais vendue dans les magasins Monoprix. Si ce produit développé avec la collabo-ration de l'Ecole nationale d'ingénieur des techniques des industries agricoles et alimentaires est apprécié des consommateurs, nous créerons une ligne industrielle qui lui sera entièrement dédiée », explique-t-on à la direction de cette filiale du Groupe Le Duff, qui a réalisé 169 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2007.
Les pistes de valeur ajoutée non encore exploitées dans l'alimentaire restent nombreuses. Elles sont même très importantes dans la transformation des produits de la mer, une richesse de proximité pour la première région maritime de France, qui compte plus de 2 500 kilomètres de côtes. Au coeur de cet eldorado se trouvent les 700 ingénieurs et cadres de l'Ifremer (Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer) et les acteurs du pôle de compétitivité Mer Bretagne, à Brest, qui se bagarrent pour labelliser des projets de R et D de taille relativement modeste afin d'y impliquer des PME locales. Nautix (3,5 millions d'euros de chiffre d'affaires) travaille ainsi à la mise au point d'une peinture antisalissure (« anti-fouling ») biodégradable, avec le soutien actif du laboratoire de biotechnologie et chimie marines de l'université de Bretagne Sud, à Lorient, du centre de génie industriel de Guidel et de l'Ifremer Brest. Nommé Paintclean, le projet labellisé par le pôle Mer Bretagne nécessite un budget de plus de 2 millions d'euros. Trois années de recherche seront nécessaires pour espérer aboutir. Le sujet est sensible, puisqu'aucun groupe français ni étranger n'a mis au point un tel revêtement - efficace et dépourvu de substances toxiques - pour coques de bateau.
Un regroupement des forces dans les TIC
Le secteur des nouvelles technologies de l'information et de la communication (20 000 emplois en Bretagne) baigne depuis son origine dans l'innovation. Conscients des dangers permanents de la concurrence internationale et des restructurations - Mitsubishi a fermé son usine bretonne, Alcatel-Lucent menace de réduire la voilure dans la région, France Télécom R et D veut supprimer plusieurs postes de chercheurs... -, dix établissements publics de recherche ont très récemment créé un groupement d'intérêt scientifique (GIS) en sciences de l'information et de la communication. Le CNRS, l'Inria, l'Insa de Rennes et Supélec sont les principaux membres de ce GIS, appelé SISCom-Bretagne.
Son objectif ? Renforcer la présence de la recherche académique et le poids de la Bretagne sur cette thématique dans l'espace européen et répondre en commun à des appels d'offres internationaux liés à la R et D dans les communications numériques et optiques, les systèmes communicants sécurisés, les réseaux de communication ou le traitement de données multimédia. De quoi entraîner dans le sillage de SISCom-Bretagne la kyrielle de PME-PMI innovantes implantées sur les technopoles de Rennes Atalante, Brest Iroise et Lannion Trégor, à la recherche d'opportunités planétaires. Un exemple, celui de la jeune société SmartQuantum (12 salariés), spécialisée dans la cryptographie quantique, qui a créé une solution de sécurisation des réseaux de fibres optiques. Elle a levé récemment 600 000 euros sur le marché boursier Alternext (Euronext) pour ouvrir une première filiale américaine à Houston, au Texas. « Une bonne partie de notre clientèle est située en Amérique du Nord. Nous devons absolument innover pour attirer les grands opérateurs et les faire choisir nos solutions. L'opérateur de fibres optiques Neo Telecoms vient d'opter pour notre produit, ce qui nous ouvre une possibilité commerciale auprès de plusieurs centaines de clients », explique Frédéric Fabre, le PDG de cette start-up. SmartQuantum table pour cette année sur 700 000 euros de chiffre d'affaires, et entre 4 et 6 millions en 2009.
Les systèmes embarqués pour l'automobile
Bretagne Innovation et les centres de transfert de technologies comme la Meito (Mission pour l'électronique, l'informatique et les télécommunications de l'Ouest) entendent également intervenir dans le secteur de l'automobile. « Les entreprises doivent être capables de proposer aux constructeurs leurs compétences dans l'électronique embarquée », explique Gérard Baubau, le responsable de cette filière à la Meito. La cible : l'usine rennaise de PSA Peugeot Citroën (8 500 salariés), qui assure le montage des véhicules de moyen et de haut de gamme des deux marques du constructeur. Bien peu de ses équipements nouveaux sont « made in Bretagne ». Pour changer le cours des événements, les collectivités territoriales, notamment le conseil général d'Ille-et-Vilaine et Rennes Métropole, financent la toute nouvelle plate-forme automobile pour le développement de systèmes embarqués Opase. Moyennant un investissement de 1,05 million d'euros sur deux ans, elle permettra aux fournisseurs et sous-traitants locaux de tester de nouvelles fonctions électroniques dans les véhicules et d'en garantir la compatibilité et la fiabilité. Un ingénieur spécialisé animera la structure, hébergée par la Meito.
Si les grandes agglomérations font désormais la part belle à la R et D, les collectivités plus modestes s'y mettent aussi. C'est le signe d'une large prise de conscience du risque évident de perte de compétitivité. Le Pays de Morlaix (25 000 habitants) crée ainsi son pôle innovation et vient de recruter Véronique Lemonon. Au-delà de l'animation du réseau des entreprises biotechnologiques, cette chargée de mission devra repérer les projets émergents et faire notamment le lien avec les chercheurs de la station biologique de Roscoff (CNRS) pour les encourager à valoriser leurs travaux dans la région. .

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