imprimer

La (re)naissance d'un géant

Par Ludovic Dupin - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3173
Jean-Pascal Tricoire, président du directoire de Schneider Electric
© REA/P.Sittler

En acquérant la branche distribution d'Areva T et D, Schneider gagne quelque 10 % de chiffre d'affaires. Le groupe, qui fut jadis un puissante conglomérat, retrouve son lustre. Il s'ouvre à de nouveaux débouchés géographiques et aux marchés des grands fournisseurs d'énergie.

Une solide place de n°2 mondial de la moyenne tension ! Avec la branche distribution d'Areva T et D (le D de T et D), Schneider Electric talonnera désormais le leader helvético-suédois ABB, tout en devançant l'allemand Siemens. Cette acquisition renforce son troisième grand domaine de compétences - la moyenne tension - aux côtés de la basse tension et des automatismes.

Chacune des activités du groupe se place dans le top 3 mondial. Surtout, le « D » d'Areva T et D achève de repositionner Schneider Electric comme le géant qu'il était dans les années 1960. Pour le général de Gaulle, le groupe était le « pilote de l'économie française ». Aujourd'hui, Schneider ne se place plus en supergénéraliste de l'industrie lourde, il est devenu un « hyper » spécialiste de la distribution électrique. Ce virage amorcé dès les années 1980 a été officialisé en 1999 lorsque le groupe s'était renommé Schneider Electric, et avait élagué ses divisions les moins rentables.

UN PAIEMENT CASH

 

L'achat, conjoint avec Alstom, d'Areva T et D pour 4,09 milliards d'euros ne devrait intervenir qu'au printemps 2010 (lire l'échéancier ci-contre). Schneider Electric récupèrera alors un tiers de la filiale du leader mondial du nucléaire, pour 1,1 milliard d'euros, grâce à ses liquidités immédiatement disponibles. Lui reviendra toutes les activités de conversion et de transport de l'électricité en moyenne tension (comprises entre 1 et 50 kV). Cette compétence existe déjà chez Schneider Electric, mais le patrimoine technologique n'est pas exactement le même côté acheteur, et côté vendeur. Areva Distribution est plus spécialisée dans la distribution « primaire », qui gère les tensions intermédiaires entre 20 et 50 kV. Schneider Electric cumule les compétences en distribution « secondaire », qui assure la transformation dans des tensions plus faibles.

Pour exploiter cette complémentarité, Schneider Electric crée la division Energy, la cinquième du groupe. Elle réunit une partie de l'activité de sa branche Power et celle d'Areva Distribution pour un chiffre d'affaires de 4,6 milliards d'euros (lire l'encadré p.20). Energy comprendra 22 000 salariés, dont 11 000 en provenance d'Areva, et 80 sites industriels. Schneider Electric comptera au total 125 000 salariés et plus de 200 sites industriels. Le chiffre d'affaires du groupe passera de 18,3 à 20 milliards d'euros. Le président du directoire de Schneider Electric, Jean-Pascal Tricoire, met en avant la complémentarité des marchés : « A l'export, les forces de T et D se situent en Inde, au Brésil et en Allemagne. Ses deux points faibles sont les Etats-Unis et la Chine. Chez Schneider, notre pays numéro 1 est les Etats-Unis, le numéro 2, la Chine. »

DES PROGRAMMES DE R et D COMMUNS AVEC ALSTOM

 

Du fait de la partition d'Areva T et D, la division Energy gérera les échanges avec Alstom. Elle fournira de 120 à 200 millions d'euros par an de matériels de moyenne tension au groupe dirigé par Patrick Kron. Schneider Electric et Alstom mèneront des programmes de R et D communs dans le domaine des « smart grids », les réseaux intelligents facteurs d'efficacité de la transmission et de la distribution d'électricité. Mais Philippe Delorme, le directeur général Stratégie et Innovation de Schneider Electric, prévient : « Dans un premier temps, il y a plus d'innovations à réaliser en amont [dans la transmission] et en aval [dans la distribution] qu'entre les deux réseaux. »

L'avenir des usines risque, toutefois, d'être un point d'achoppement entre Schneider Electric et les syndicats d'Areva Distribution. Malgré la complémentarité des activités des deux groupes, il existe des recouvrements. Le comité de groupe européen estimait, en septembre, que près de 5 000 emplois seraient menacés et que plusieurs usines seraient fermées. Le duo français s'est toutefois engagé à préserver les sites jusqu'en 2013. « Nous ne sommes pas des fondamentalistes de la concentration, assure Jean-Pascal Tricoire. Nous possédons dix usines de moyenne tension en France et nous sommes compétitifs. Je préfère avoir des petites unités très spécialisées avec une forte connaissance du produit et du client. » Plusieurs sites seront spécialisés ou convertis pour s'adapter aux besoins. Schneider Electric estime, par ailleurs, qu'il devra disposer de nouvelles capacités dans les pays émergents.

LES PAYS ÉMERGENTS DANS LA CIBLE

 

L'acquisition de la branche Distribution s'inscrit surtout dans un vaste programme de développement, défini par le « Plan One » de Schneider Electric pour la période 2009-2011. Outre une économie structurelle (lire l'interview de Jean-Pascal Tricoire page 21), ce plan a pour but de faire du groupe un fournisseur de solutions autant qu'un vendeur de matériels. Par exemple, dans le domaine des automatismes pour lesquels « Schneider met en oeuvre une organisation plus ouverte, orientée services », dixit Rémy Roignot, conseil en conception au Cetim. Areva Distribution apporte sa capacité à servir les utilités et les régies électriques. Autre but poursuivi : le développement dans les « nouvelles économies » (Bric et Moyen-Orient), où le groupe situe 80 % de la croissance du marché dans les dix prochaines années. Enfin, il s'agit, pour Schneider, de passer d'un conglomérat de PME (120 acquisitions réalisées ces cinq dernières années !) à un groupe international homogène.

Avant d'en arriver là, plusieurs obstacles restent à surmonter. L'état-major de Schneider n'a toujours pas digéré l'épisode du rachat raté de Legrand en 2001. Bruxelles s'était alors opposé à l'opération, avant d'être déjugé, mais le mal était fait. Cette fois-ci, Schneider Electric part confiant et présentera un dossier mieux ficelé. Il devrait être bien reçu. Un expert le confirme : « Dans le domaine énergétique, la Commission affiche sa position pro-européenne. Elle a, par exemple, autorisé en 2004 le rachat de VaTech par Siemens. Dans l'affaire de l'achat de Legrand par Schneider Electric, il s'agissait de regrouper deux leaders. Là, l'opération met ensemble les numéros 3 et 4 de la moyenne tension pour challenger le numéro 1, ABB, également européen. La configuration est très différente. »

Autre obstacle, qui, à défaut de stopper la vente, pourrait la compliquer, la gestion des contrats en cours d'Areva T et D. Certains d'entre eux combinent les deux activités, la transmission et la distribution. « Dans ce type de contrat, la frontière est floue pour savoir qui fait quoi. Ce sera très délicat à gérer pour les deux repreneurs », juge un patron de site chez Schneider Electric. Une inquiétude vite dissipée par Philippe Delorme, le patron de la stratégie : « Les grandes utilités, comme EdF, publient des appels d'offres par lots. Seuls 5 % d'entre eux mixent les deux activités. »

L'intégration d'Areva Distribution demandera toutefois un peu de doigté à Schneider Electric, au moment où la crise frappe lourdement ces deux groupes. Le premier semestre 2009 a vu le chiffre d'affaires de Schneider Electric chuter de 17,9 % et le bénéfice de 59,3 %. L'entreprise vise une marge opérationnelle de 12,5 % et absorbe une activité à la rentabilité en baisse et des prises de commandes en recul de près de 14 % sur les neuf premiers mois de l'année. Cela dit, pour juger de la santé de la branche Distribution d'Areva T et D, il faudra attendre la séparation réelle des activités. Celle-ci n'interviendra pas avant six mois, sur une année 2010 attendue aussi difficile.

Partagez l’info :

Partager cet article avec mon réseau profesionnel sur Viadeo linkedin Partager cet article sur Wikio envoyer à un ami

Effectuer une autre recherche

Rechercher
À la une
Jean-Baptiste Collin de Sussy

La sémantique de l'industrie

Ne dites plus industrie, mais redressement productif. C'est désormais le nom de ce ministère qui a vu le jour pour la...

Neri Oxman

L'impression 3D détournée par l'artiste Neri Oxman

L'architecte et designer Neri Oxman expose au Centre Georges Pompidou, à Paris, ses sculptures...

Guillaume Klossa

"Je suis fasciné par les technologies sans fil"

Guillaume Klossa, qui vient de publier un rapport sur l'impératif industriel, répond à notre...

Arnaud Montebourg

La semaine chargée d’Arnaud Montebourg, et le reste de l’actualité industrielle

On le savait déjà. Ministre est un métier à plein temps. Arnaud...


© L'Usine Nouvelle    - Publicité- Conditions générales d'utilisation - RSS - Pour nous contacter