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"La notion de temps de travail n'a plus de sens dans de nombreux métiers", explique Henri Isaac

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Henri Isaac

  Chargé de mission transformation numérique à l’Université Paris Dauphine, où il est aussi maître de conférences, Henri Isaac suit depuis quinze ans l’impact des technologies de l’information sur le management. Nous sommes entrés dans une deuxième phase où la notion de temps de travail n’a plus de sens.  De plus en plus, le temps hors travail exerce une influence déterminante sur la productivité des personnes et, donc, sur l’efficacité des organisations.  

L'Usine Nouvelle - Téléphones mobiles, ordinateurs portables… de plus en plus les salariés travaillent en dehors de leur temps de travail. Que signifie aujourd’hui la notion de durée du travail ?

Henri Isaac - La notion de durée de travail n’a plus beaucoup de sens dans de nombreux métiers, et notamment pour les cadres. La création du forfait jour va dans le bon sens. Car c’est l’idée même de mesurer leur temps de travail qui est de moins en moins pertinente. A cela s’ajoute un mouvement technique. L’introduction puis la généralisation des technologies de l’information et de la communication a fait disparaître la question du temps de travail. Désormais, c’est la réalisation ou non du travail qu’il faudrait prendre en compte. Le travail n’est plus tant une quantité qu’on achète, qu’une réalisation.

Qu’est ce que changent les TIC concrètement ?

Prenons deux exemples que connaissent bien les professionnels du monde Internet. La sérendipité, cette faculté qui fait que l’on trouve quelque chose en cherchant autre chose, bouleverse l’idée de temps de travail. Ce qu’un salarié fait en dehors du temps de travail va avoir une incidence sur ses activités professionnelles : cela peut augmenter sa productivité, ses performances. Un résultat professionnel prend sa source en dehors du monde du travail.

Le travail collaboratif est l’autre exemple. De plus en plus, le travail à distance prend de l’importance, au sein de l’entreprise mais aussi dans des groupes issus d’univers différents. A partir de quand ce travail peut-il être mesuré ? Quantifié ? Nous continuons à vivre avec un droit inspiré d’un monde qui existe de moins en moins.

Qu’en est-il du travail managérial ?

Le travail des managers est cognitif. Par définition, il ne peut pas être mesuré, découpé. Pour concevoir une voiture, il faut d’abord de la créativité, être ouvert à ce qui se passe dans d’autres secteurs. Prenez deux designers, enfermez les dans deux bureaux avec une mission. Celui qui travaillera deux fois plus longtemps n’aura pas des résultats deux fois meilleurs. C’est la même chose pour toutes les personnes qui doivent faire preuve de créativité. Or cette dernière est à la source de la valeur, de la compétitivité.

Le risque n’est-il pas qu’il n’y ait plus de limite entre vie professionnelle et vie privée ?

Oui, c’est un risque. Nous vivons actuellement la sortie définitive du paradigme Taylor / Ford, où les temps sont séparés. Les ouvriers comme les cadres avaient un temps de travail et un temps personnel. Quand Taylor met en place son système, il pense que le travail ne doit pas être influencé par de l’affectif. Pour cela, il découpe le temps en deux : d’un côté le temps du travail, où l’homme reproduit des tâches le plus mécaniquement possible ; de l’autre le temps privé où il fait ce qu’il veut. La volonté à l’œuvre dans ce schéma est de séparer les deux univers pour éviter qu’ils interagissent.

Nous sommes désormais entrés dans un monde productif où travailler c’est d’abord traiter de l’information et des connaissances. Aujourd’hui, et plus encore demain, les gains de productivité des salariés et donc des entreprises dépendront de la captation de connaissances qui ne sont pas forcément dans l’entreprise et souvent en dehors du temps de travail. Autrement dit, certaines salariés auront de meilleurs résultats que d’autres parce qu’ils auront des activités dans leur temps privé plus "productives" que d’autres. Les conséquences sont vertigineuses : la base de l’efficacité des collaborateurs échappe à l’entreprise.

Traditionnellement, le rôle des managers, des sachants, était de contrôler les temps, l’intensité du travail qui s’y déployait. Quel peut être leur rôle dans un monde où la séparation entre privé et professionnel s’atténue ?

Ils vont de plus en plus devoir définir la frontière entre la vie privée et la vie professionnelle, savoir fixer des limites, arrêter le salarié qui en fait trop au risque de s’y épuiser. C’est un bouleversement. En effet, toutes les enquêtes basées sur des déclarations des salariés vont dans le même le sens : les TIC ont aussi intensifié le travail, les cadres disent travailler davantage, faire plus de choses dans des temps plus courts.

Les TIC sont aussi des outils de contrôle. Le manager sait quand la personne se connecte, où elle est. N’y a-t-il pas un risque qu’au contraire les managers cherchent à toujours plus contrôler le temps ?

C’est un risque et ce serait une erreur. Avec Aurélie Leclercq, nous avons réalisé plusieurs travaux sur l’e-management. Il en ressort que le management doit se recomposer à l’ère de la mobilité. Il est urgent de sortir des logiques disciplinaires, de contrôle. Le manager du futur c’est celui qui fixe des objectifs clairs, fournit les ressources pour atteindre cet objectif, anime, soutient ses équipes, créant ainsi de la confiance pour rendre les collaborateurs autonomes dans leur travail.

Propos recueillis par Christophe Bys

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