Les déboires de Facebook n’auront pas que des conséquences sur les investisseurs. Selon Jean-Emmanuel Vernay, l’un des dirigeants d’Invest Securities, une société de bourse française, le surdimensionnement de l’introduction en bourse de Facebook risque d’affecter à la fois Morgan Stanley, la banque d’affaires chef de file de l’opération, et le financement futur des sociétés internet.
L'Usine Nouvelle - Morgan Stanley fait l’objet d’une enquête sur la manière dont elle a mené l’introduction en Bourse de Facebook. Cela peut-il avoir un impact sur la réputation de la banque et sur son activité ?
Jean-Emmanuel Vernay - C’est clair ! Avant qu’un émetteur ne confie son dossier à cette banque, chef de file des banquiers d’affaires pour l’opération, il risque de se passer du temps. Et quand vous n’êtes plus dans le marché, vous perdez la main, il y a une courbe d’expérience à avoir. Les banques européennes ne sont pas mieux loties, de grands établissements bancaires ont dû repousser ou annuler de grandes introductions en Bourse ces derniers temps, comme Verallia (filiale de Saint-Gobain), Canal+ ou Carrefour Properties.
Comment analysez-vous le rôle des banquiers d’affaires dans cet échec ?
Il y a beaucoup d’arrogance de la part des dirigeants de Facebook et des banques d’affaires. Il y a eu une course à la démesure, il fallait que ce soit la plus grosse opération de l’année. Or ce n’était pas le moment de survendre une opération alors que les IPO (Initial public offering, introduction en bourse) actuelles se font toutes au forceps, mêmes aux Etats-Unis où le marché est pourtant plus facile qu’en Europe.
D’autant qu’un élément a perturbé l’introduction en Bourse : quelques jours avant l’opération, General Motors a annoncé qu’il arrêtait de faire de la publicité sur Facebook car cela n’était pas efficace. C’est peut-être ce qui a déclenché une éventuelle révision des positions des analystes qui n’aurait pas été communiquée à tous les investisseurs.
Comment s’est déroulée cette course à la démesure ?
Tout est très codifié dans ces opérations. La mission de l’équipe conseil des banques d’affaires consiste à instruire la due diligence du dossier, élaborer le prospectus et se faire une opinion sur la valorisation de la société. Puis elle transmet l’information aux analystes. Les banques conseil sont des intermédiaires, elles ont pour rôle de faire en sorte que l’introduction en bourse soit gagnant-gagnant pour l’émetteur et pour les investisseurs, elles doivent donc observer une certaine neutralité.
En amont du lancement de l’opération, les analyses financières sont transmises à quelques investisseurs sélectionnés, qui signent un engagement de confidentialité. C’est une phase de pré-marketing qui sert de test de l’appétit des marchés pour le projet et de test du montant de la valorisation. C’est aussi un moyen de commencer à trouver les premiers gros investisseurs de référence qui feront la taille de l’opération. Cette phase a beau être confidentielle, il s’agit quand même d’une phase de marketing, pendant laquelle il s’agit de susciter l’enthousiasme pour l’opération.
Lorsque l’IPO de Facebook a été lancée, les conseils de l’émetteur ont posé une fourchette de prix par action, puis l’ont augmentée, etc. C’est un jeu de communication qui vise à donner envie à tout le monde d’acheter. On crée parfois artificiellement cet enthousiasme et c’est un jeu qui peut être risqué. En l’occurrence, ce qui est clair c’est que tout a été tiré aux limites : la taille de l’opération, la valorisation…
Cet échec peut-il se traduire par un frein sur le financement des entreprises ?
Certains craignent que toute la filière ne soit impactée par cet échec, que la bourse soit plus réticente face à des modèles qui ne sont pas encore rentables et que les investisseurs deviennent plus terre-à-terre et s’orientent sur des modèles d’entreprises plus traditionnels. La mésaventure de Facebook n’est donc pas une bonne nouvelle, même s’il ne s’agit pas d’une catastrophe absolue, le prix des actions étant parti à 38 dollars pour tomber à 33 dollars.









