"La leçon du Japon, c'est que l'improbable n'est pas impossible"

Publié le
Daniel Cohn-Bendit - 2011
© Pascal Guittet - L'Usine Nouvelle

  Parmi les voix qui se font entendre actuellement sur la question du nucléaire face à la catastrophe japonaise, il y a celle de Daniel Cohn-Bendit. Le co-président du groupe des Verts/ALE au Parlement européen s’est entretenu sur le sujet avec l’Usine Nouvelle. L’occasion d’aborder une sortie progressive du nucléaire, en France, et en Europe.

L'Usine Nouvelle - En France, le PDG d'EDF Henri Proglio a rappelé, devant les parlementaires, que lors de la construction des centrales, on a pris en compte deux fois le risque maximum des mille dernières années...
Daniel Cohn-Bendit - C'est de la folie ! Je réponds en citant Norbert Röttgen, le ministre de l'Environnement allemand, chrétien-démocrate. Il a déclaré: "Pour moi,  l'après-Japon ne sera plus jamais comme l'avant-Japon." Pourquoi ? Parce que le risque zéro dans le nucléaire n'existe pas. On peut minimiser les risques, mais il restera toujours un risque résiduel lié au cumul des problèmes. La leçon du Japon, c'est que l'improbable n'est pas impossible... Est-ce qu'on a le droit de léguer ce risque aux générations futures ? Ne sommes-nous pas dans l'obligation de sortir du nucléaire ?

Vous vous êtes prononcé pour une sortie du nucléaire. Etes-vous sûr que le référendum soit la bonne méthode pour traiter ce sujet ?
Bien sûr. On me demande : « Quelle question poser ? » Elle est simple: « voulez-vous que l'on renouvelle le parc nucléaire français ? » C'est un parc vieillissant. Il y a des centrales qui devront être démantelées. Nous, nous n'avons pas dit qu'il fallait sortir du jour au lendemain. Reprenons la bonne formule française du « phasing out » pour une sortie du nucléaire sur trente ans...

Comment ? Nous n'avons aucune expérience en la matière...
Après un accord entre le SPD et les Verts, le gouvernement allemand a décidé, il y a dix ans, la sortie du nucléaire. Les critiques venues de toutes parts, et de l'industrie électrique en particulier, disaient: « De toute façon, ils vont faire marche arrière parce qu'ils n'arriveront pas à développer les énergies renouvelables. » Seulement 1% de l'électricité provenait du renouvelable. Aujourd'hui, l'Allemagne tire près de 20 % de son électricité des énergies renouvelables. Des réductions d'impôt ont permis de les faire émerger. Avec un effort supplémentaire et une décroissance lente et régulière du nucléaire, il est possible d'augmenter encore la capacité des renouvelables. Après la catastrophe au Japon, l'Allemagne vient de décider de fermer sept centrales. Vous verrez, contrairement à ce qui est dit, il ne sera pas nécessaire d'importer de l'électricité. En réalité, il y avait un surplus d'électricité d'origine renouvelable mais comme le nucléaire est moins cher, elle était inutile. Avec la réduction du nucléaire, le surplus du renouvelable va largement couvrir les besoins...

Il va donc falloir accepter de payer plus cher l'électricité ?
Calculé comme on le fait aujourd'hui, l'électricité d'origine nucléaire apparaît moins chère... Mais son prix est faussé ! Il y a d'abord la question des déchets. On ne sait pas où les mettre. Depuis quarante ans, on nous explique que l'on va trouver la solution. Pour l'instant, personne n'est capable de dire où et comment ! Et il y a le coût du démantèlement des centrales. Le calcul du prix du nucléaire est minoré si on n'y inclut pas la gestion des déchets, le démantèlement et les investissements nécessaires, le cas échéant, pour prolonger la durée d'exploitation des centrales les plus anciennes...

La première étape, selon vous, ce serait la fermeture des centrales les plus anciennes, comme vient de le décider l'Allemagne ?
Oui. Pour la France, cela voudrait dire fermer les centrales du Bugey, de Fessenheim et de Gravelines. Ce que nous apprend le Japon, c'est que ça devient ingérable lorsqu'il y a cumul d'hypothèses : tremblement de terre, tsunami, défection humaine. En 2005, il y avait eu un tremblement de terre au Japon qui avait entrainé des corrections des niveaux de sécurité. Mais cela était insuffisant. Dans une interview publiée en août 2007, le sismologue japonais Ishibashi Katsuhiko estimait : « A moins que des mesures radicales ne soient prises pour réduire la vulnérabilité des centrales au tremblement de terre, le Japon pourrait vivre une vraie catastrophe nucléaire dans un avenir proche. » [Ndlr: ce professeur à l'université de Kobe faisait partie du comité d'experts chargé d'établir les normes sismiques des centrales nucléaires japonaises. Il en avait démissionné estimant que les recommandations fixées par le comité étaient beaucoup trop laxistes.] Ishibashi Katsuhiko disait encore :« Personne ne peut dire aujourd'hui que le tremblement de terre le plus invraisemblable ne se produira pas. » Quant au tsunami, les hypothèses portaient sur des vagues d'une dizaine de mètres et non du double...

Qu'est-ce que vous faites des salariés de l'industrie nucléaire ?
La sortie du nucléaire suppose le développement des énergies alternatives mais aussi l'amélioration de l'efficacité énergétique. Mettre à niveau les bâtiments publics et l'habitat privé, c'est une mine d'emplois. Vous aidez les petites et moyennes entreprises. Avec un investissement et européen et national, il faut arriver, dans les 30 ans qui viennent, à consommer moitié moins d'énergie. Cela ne se fera pas du jour au lendemain. Le pays qui a décidé de sortir du nucléaire, pendant dix ans l'a fait, lentement, en développant les énergies renouvelables. Et c'est justement le pays qui a le chômage le plus bas et qui a créé le plus d'emplois ! L'Allemagne a créé 500 000 emplois dans le bâtiment et dans les énergies renouvelables...

C'est une politique qui repose sur des incitations fiscales fortes et des dépenses publiques. Est-elle soutenable alors que l'on est entré dans une période de vaches maigres budgétaires ?
Il faut dire: « On ne veut pas du drame, donc on doit. » Si nous prenons les devants aujourd'hui, c'est moins cher. C'est dur, je ne dis pas que cela sera facile. Au niveau européen, on parle d'un parachute de protection pour les banques, pour les pays ayant un déficit public important. Moi je dis que cela n'a aucun sens si l'on se contente d'une initiative défensive. Il faut, au contraire, avec des eurobonds, une capacité de protection et d'initiatives. La capacité d'initiatives d'un Etat, compte tenu des déficits publics, est complètement bloquée. Mais au niveau européen, c'est une toute autre histoire.

Concrètement, que faudrait-il attendre de l'Europe ?
Imaginons que 0,1 % du coût de chaque communication sur votre mobile ou de votre abonnement aille au budget européen. Disons que cela pourrait rapporter entre 20 et 50 milliards d'euros. Avec ces ressources propres, on peut baisser les contributions nationales et augmenter le budget européen. On rend alors l'Europe capable d'initiatives industrielles tout en poursuivant un objectif de décroissance du nucléaire.

Manifestement, vous ne vous inquiétez pas d'affaiblir nos économies, en attaquant toutes les industries supposées polluantes...
Non, on n'affaiblit pas ! Les pots catalytiques, vous vous rappelez du débat ? Le patron de PSA Jacques Calvet prédisait la mort de l'automobile française. Vous vous rappelez de ses croisades. Alors que l'industrie allemande avait pris les devants. La résistance française a été héroïque, c'était la ligne Maginot. Les pots catalytiques sont passés et aujourd'hui Peugeot vit avec... Deuxième exemple : les filtres pour le diesel. C'est l'inverse qui s'est passé : Peugeot et l'industrie française prennent les devants et l'industrie allemande a voulu faire de la résistance. Ce qui était complètement idiot. Dans les deux cas, les deux positions étaient idéologiques. A l'avenir, c'est l'industrie automobile qui ira vers plus de réduction de CO2 par kilomètre qui va gagner. Aujourd'hui, ceux qui prennent les devants dans l'investissement seront ceux qui gagneront sur le marché. Cela ne veut pas dire moins d'emplois. Cela veut dire plus d'emplois!

Propos recueillis par Pascal Gateaud et Laurent Guez

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4 réactions

Jdfcar | 22/03/2011 - 16H38

Cohen-Bendit oublie un point absolument fondamental et qui est au cœur de la vie d’une centrale, le problème de la maintenance, même s’il parle de la gestion des déchets !

Dans la rubrique ‘Décryptages’ page 25 du « Monde » datée du mardi 22 mars 2011, la directrice de recherches Mme Thébaud-Mony à l’Inserm relève et soulève de façon magistral le malheureux problème de la catastrophe sanitaire induite par la maintenance des centrales au point de vue humain. Le « Monde » n’hésite pas à titrer avec justesse : NUCLEAIRE : LA CATASTROPHE SANITAIRE !

Egalement c’est la première fois après la deuxième guerre mondiale, qu’on recrute de nouveaux kamikazes au Japon! La pression psychologique et sociale du gouvernement japonais, coupable pourtant de négligence politique et complicité avec les industriels avides de mercantilisme, est telle quelle me semble tout à fait obscène.

A-t-on le droit de sacrifier des hommes aujourd’hui, pour couvrir des incompétences criminelles !

Le comble c’est que la TEPCO, prétendait exporter leur savoir-faire dans le monde !

Il faut savoir que la TEPCO au début de la catastrophe à commencé par retirer ses employés pour ne laisser que les sous-traitants !

Ceci rejoint toute à fait l’article de Madame Thébaud-Mony. Le scandale sanitaire est mondial !

Celui qui ne veut pas SE VOILER LA FACE à tout intérêt à lire l’article du « Monde » !

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Deimos | 19/03/2011 - 10H09

Voila, le service minimum democratique a et respecté: on a laissé parler Cohn-Bendit dans l'UN.



Mais cela ne fait pas le poids contre le tsunami de contre-véritées debitées sur toutes chaines de tele en boucle en en LIVE.

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Go Better | 19/03/2011 - 09H36

Bien sûr la sortie du nucléaire demande à court terme et à moyen terme un effort de reconversion et un impact sur la balance commerciale. Mais à court, moyen et long terme, le risque en terme de coût de la poursuite du nucléaire est insupportable. 18 milliards pour Tchernobyl dépensés en 1986. Tchernobyl aujourd'hui, c'est un magma toujours en fusion et en cours de réaction nucléaire, posé sur un béton qui s'use... Tchernobyl, ce sont d'autres centrales tout autour de l'Europe. De toute façon, toute centrale nucléaire est une menace à l'échelle d'un continent, au moins, quelque soit sa technologie. Une simple panne de courant peut initialiser une suite de problèmes qui aboutiront à la catastrophe. En France, une centrale est refroidie avec du sodium, métal à l'état liquide qui explose en contact de l'eau! Quand cette centrale ne sera plus sous contrôle, il faudra accepter l'explosion nucléaire, ne pouvant pas la refroidir.

On voit aussi que l'arrêt "automatique" d'une centrale n'existe pas. Il faut continuer à refroidir, alors que l'accès est impossible et que les installations sont endommagées. Alors l'explosion nucléaire est toute proche.

Malheureusement, beaucoup trop de gens sont encore sous la domination psychologique des pouvoirs occidentaux. Tant que les gens n'auront pas retrouvé leur liberté de jugement, il faut s'attendre à mourir sous le feu nucléaire.

Pour finir, si le nucléaire réduit de quelques % le CO2 et la consommation de pétrole (si on ne compte pas la recherche, l'investissement, l'extraction, l'enrichissement, le retraitement, le démantèlement,...), les économies et les choix de sociétés pourraient réduire notre consommation énergétique de 50% immédiatement, et d'un facteur 10 sans effort démesuré, sans hypothéquer le destin de l'humanité.

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danjet | 18/03/2011 - 18H48

Il est dur de déconstruire les propos des ténors de l'industrie du nucléaire, ou de quelque lobby économique que ce soit en général, pour y voir enfin poindre la folie profonde qui l'habite.

Le pire présenté comme le meilleur au travers d'une position dogmatique, idéologique, unilatérale à souhait et à sens unique ...le pire, porté par ces prétendus experts qui peuvent tout expliquer, tout et n'importe quoi - et avec quel aplomb - pourvu qu'on les paient pour ça !

A l'autre bout, beaucoup d'écologistes en culotte courte parlent sans savoir, à tort et à travers, en proposant le plus souvent des solutions inapplicables ou mal étayées.

Entendre Daniel Cohn-Bendit me parait, dans ces conditions, salutaire - même si je ne suis pas toujours d'accord sur tout.

Entendre dire quelque chose de sensé sur la durée de sortie du nucléaire, le coût réel de cette industrie incontrôlable dans ses effets me parait effectivement salutaire, enfin ! (Même si n'a pas été abordé le coût de la réparation des catastrophes prévisibles, au rythme actuel de 3 tous les trente ans, la gabegie commerciale certaine sur le long et le moyen terme que représenterait la poursuite de cet investissement énorme, alors qu'il est condamné d'avance en raison de l'absence de débouché pour cette technologie - car qui en voudra encore, quand d'autres solutions plus raisonnables ne vont pas manquer d'apparaître bientôt ?)

Reste le fantasme de la fusion et le "mythe" d'ITER.

Ah ! L'énergie sans limite et non polluante à un prix dérisoire. Mais d'une part, a-t-on besoin du nucléaire civil pour poursuivre des recherches aussi fondamentales ? D'autre part, même s'il reste aussi improbable d'arriver à mettre au point une telle technologie que de trouver le Saint-Graal, la pierre philosophale ou le mouvement perpétuel, rien ne dit que c'est aussi souhaitable que cela parait à prime abord.

Tout laisse penser au contraire que nous serions en face d'un véritable cadeau empoisonné, à tout point de vue, et en particulier, si l'on considère cet appétit de développement destructeur qui caractérise l'humanité, il est sûr qu'avec une énergie inépuisable, dans l'état actuel des choses, cela signifierait rapidement la fin exponentielle par l'ultra développement... Est-ce si souhaitable ? N'est-ce pas là encore une aventure - plus déraisonnable que la précédente - vers laquelle les plus fous et les plus insatiables souhaitent à nouveau nous entraîner sans notre consentement ?

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