LA HAUTE-SAVOIE FAIT SA RÉVOLUTION MÉCATRONIQUE
Par PAR DOROTHÉE THÉNOT - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3262Le territoire était connu pour l'horlogerie et le décolletage. Cette nouvelle activité, qui allie mécanique et électronique, fournit à présent la moitié de l'emploi industriel. Un cluster lui est dédié.
A 49 ans, la voix calme et le geste précis, Pascal Bultel montre ses prototypes qui côtoient des appareils électroniques. Des projets uniques ou de petite et moyenne série, comme ce robot d'essais supersoniques développé pour l'Office national d'études et recherches aérospatiales (Onera) à Modane (Savoie), ou ce système de réalité virtuelle avec contrôle de mouvements pour le cinéma et la télévision. Cet ancien ingénieur R et D de Prosys, à Fillinges (Haute-Savoie), a créé en 2003 son bureau d'études en mécatronique, Digilac, pour s'ouvrir à d'autres marchés que l'automobile. Le siège de l'entreprise, aux allures de chalet savoyard, est installé à Allinges, dans le nord du département. C'est loin d'être la partie la plus industrielle de la Haute-Savoie, ni la plus accessible. Pourtant des industriels, de grands groupes ou des start-up, font le déplacement depuis toute la France pour développer un produit innovant ou optimiser un projet. « Je travaille en réseau avec un bureau d'études mécaniques et des producteurs de pièces, explique Pascal Bultel. J'ai constitué une équipe qui partage mon état d'esprit : repousser les limites de comportements des systèmes pour créer des produits à forte valeur ajoutée. »
À Cran-Gevrier dans la banlieue d'Annecy, Indeep, un autre bureau d'études, spécialisé en électronique embarquée, travaille lui aussi sur des projets mécatroniques. Fondée en 2006 par Philippe Demichel, la société emploie 14 personnes. En 2008, elle a reçu, lors des sixièmes Rencontres européennes de mécatronique, un Mechatronics Awards pour le projet Clareety, une machine de numérisation optique de disques vinyles développée en collaboration avec l'Institut national de l'audiovisuel (INA). « Nous sommes des électroniciens, précise Philippe Demichel, le PDG d'Indeep. Pour répondre à nos clients, nous nous associons à des mécaniciens. Des partenaires que nous trouvons sur place. Je pense que si nous étions situés ailleurs en France, nous ferions appel à des entreprises de Haute-Savoie. »
Une irrésistible ascension
Ces deux entreprises symbolisent l'une des compétences nouvelles de la Haute-Savoie : l'art de marier la mécanique, l'électronique et l'informatique. Dans ce domaine que l'on appelle la mécatronique, le département compte bon nombre de pépites, souvent des petites entreprises, voire des TPE. Elles ont investi un marché de niche et sont reconnues mondialement. Ce sont néanmoins les grands industriels qui tirent le secteur : Somfy, Stäubli, Tefal-Seb, Bosch Rexroth, Sensorex ou Mecalac. En 1996, NTN-SNR Roulements a mis sur le marché le roulement Active sensor bearing (ASB). Ce produit, qui intègre la mesure de vitesse par codeur magnétique et capteur actif, est devenu un standard mondial utilisé par la majorité des constructeurs automobiles. « La mécatronique nous a permis de créer de la valeur ajoutée et de la différenciation pour nos roulements, se souvient Hervé Lénon, le responsable produits innovants et mécatronique de NTN-SNR Roulements. Pour élargir notre gamme de produits et de services, nous avons poursuivi vers la mesure de position, la mesure d'effort et le diagnostic des roulements pour le transport et l'industrie. »
Pour André Montaud, le directeur de Thésame, le centre spécialisé dans la mécatronique et le management de l'innovation installé à Annecy, la mécatronique est, après l'horlogerie et le décolletage, la troisième révolution industrielle de Haute-Savoie. Elle représente la moitié de l'emploi industriel du territoire, plus que le décolletage (70 % de l'activité nationale sont concentrés dans le département). « La mécatronique savoyarde n'est pas liée uniquement à l'automobile, ajoute André Montaud, enthousiaste. Ici, nous travaillons sur des systèmes pour les industriels, pour l'automobile, l'énergie solaire et éolienne, l'habitat résidentiel, la robotique. » Sur les quelque 600 entreprises de décolletage existantes, entre 100 et 150 ont fait le choix de la mécatronique. De son côté, le pôle de compétitivité Arve Industries a vu cet été cinq projets retenus dans le cadre de l'appel d'offres du gouvernement pour bénéficier du Fonds unique interministériel (FUI). Tous concernent la mécatronique.
L'ascension de la filière en pays de Savoie semble donc irrésistible. Arve Industries en a d'ailleurs fait son slogan : « Du décolletage à la mécatronique. » « Cette montée en gamme et en compétences est nécessaire pour nos décolleteurs qui veulent renforcer leur offre et se distinguer de la concurrence à l'étranger, prévient Étienne Piot, le président du pôle de compétitivité et président de Bosch Rexroth Fluidtech. Cela implique de se doter par exemple de bureaux d'études et de nommer un responsable à l'export. » De l'avis d'Étienne Piot, les décolleteurs n'ont pas tous la taille critique nécessaire à cette montée en gamme : 90 % des 274 entreprises adhérentes du pôle sont des PME. « Les industriels gagneront de nouveaux marchés et maintiendront l'emploi grâce à la mécatronique, confirme Laurent Foulloy, le directeur de l'école d'ingénieurs Polytech'Savoie. Beaucoup d'entreprises sont trop petites et n'ont pas les ressources en interne. »
La stratégie implicite d'Arve Industries est d'en finir avec un trop fort éparpillement des entreprises et de faire émerger des champions locaux, à l'instar de Somfy, société de décolletage devenue leader mondial en motorisation et automatisation des ouvertures de l'habitat. « Les entreprises trop faibles ou trop petites doivent se regrouper pour former des sociétés de taille intermédiaire », ajoute Étienne Piot. Arve Industries a d'ailleurs mis en place un fonds d'intervention. Près de 40 millions d'euros sont destinés à favoriser des rapprochements et des opérations de croissance externe. Des dossiers sont en cours d'examen et pourraient donner lieu à des regroupements d'ici six à douze mois.
Une délégation d'industriels japonais de la préfecture de Mie sera en France en novembre pour rencontrer la fine fleur de la mécatronique en Haute-Savoie. L'occasion pour les entrepreneurs locaux de nouer des partenariats avec ces entreprises qui ont pour certaines une usine en Chine. Le territoire a développé des relations privilégiées avec le Japon, sous l'égide de Thésame notamment. « Dès 2004, la Japan external trade organization a sélectionné la Haute-Savoie comme étant l'une des régions européennes avec laquelle il fallait établir des liens, se souvient André Montaud, le directeur de Thésame. Nous travaillons avec cinq régions japonaises. » La Haute-Savoie a signé un protocole d'accord en mécatronique avec la région de Mie en 2009 portant sur des relations d'affaires, des échanges de technologies... C'est dans cette région qu'est situé le siège du roulementier NTN, actionnaire principal de SNR Annecy.

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