La guerre du bois
Par PAR OLIVIER JAMES - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3219
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ENQUêTE Ça chauffe dans le secteur du bois ! Les fabricants de panneaux jugent déloyale la concurrence grandissante des producteurs d'énergie. Alors que des mégaprojets de chaudières s'apprêtent à voir le jour, ils brandissent la menace des délocalisations.
Pas de quartier ! Entre le bois construction et le bois de chauffage, la hache de guerre est en passe d'être définitivement déterrée. Les premiers reprochent aux seconds de leur « voler » leur matière première, de tirer les prix vers le haut et de déstabiliser leur secteur déjà fortement touché par la crise. Leader de cette fronde, le président de l'Union des industries des panneaux de process (UIPP), Laurent de Sutter, n'hésite plus à brandir la menace des délocalisations d'usines. Selon lui, elles seraient imminentes. Et pour se faire entendre, une interprofession de l'industrie aval du bois devrait bientôt être créée. « Le développement du bois énergie peut mettre en péril notre activité », confirme, plus sobrement, Alessandro Palermo, directeur général du fabricant de panneaux de bois Unilin, basé à Bazeilles (Ardennes).
Le noeud du problème ? Les industriels qui consomment du bois se disputent, peu ou prou, la même ressource. Les tensions ont ainsi vu le jour autour des « déchets » produits par les scieries : sciures, copeaux... Longtemps restés une chasse gardée des seuls fabricants de panneaux et des papetiers, ils font aujourd'hui l'objet de toutes les convoitises. « Le bois énergie est arrivé sur ce marché il y a une dizaine d'années, rappelle Nicolas Douzain, le délégué général de la Fédération nationale du bois (FNB). Le conflit d'usage vient du fait que les différents acteurs cherchent à capter les produits les plus faciles d'accès. » Et donc les moins chers. Les industriels du bois énergie utilisent les déchets de scieries pour produire des plaquettes industrielles et des granulés de bois à moindre coût et au pouvoir calorifique plus élevé que le bois non transformé (sous forme de bûches). Du coup, c'est l'escalade. Les fabricants de panneaux prétendent devoir acheter des diamètres de bois de plus en plus gros, entrant ainsi en concurrence avec les scieries... qui se trouvent être leurs propres fournisseurs. En France et dans certains pays européens, des industriels achèteraient même des troncs d'arbres entiers, concurrençant par ricochet le bois d'oeuvre !
Bref, c'est la foire d'empoigne. La pénurie pèserait sur toute la filière et certaines installations de production de panneaux seraient menacées d'une mise à l'arrêt. « C'est faux, s'insurge Olivier Bertrand, le chef du département bioénergies du Syndicat des énergies renouvelables (SER). D'abord, il n'y a pas de droit historique d'un acteur sur une ressource. Ensuite, les fabricants de panneaux crient au loup alors que seules quelques tensions locales ont vu le jour. » La tension est toutefois réelle puisque les prix sont orientés à la hausse. « Nous n'avons pas encore de difficulté pour nous approvisionner mais les prix ont tout de même augmenté d'environ 6 % depuis six mois », témoigne Jean-Rémy Bergounhe, le président du groupe Finadorm, un fabricant de panneaux installé à La Primaube (Aveyron).
Tueurs d'emplois
Pénurie ou pas, le débat fait rage. Et les deux filières s'affrontent à grands coups d'emploi, d'impact économique et d'empreinte carbone. Les fabricants de panneaux affirment que leur activité crée dix fois plus de valeur ajoutée et vingt cinq fois plus d'emplois. « Le développement du bois énergie tue des emplois », ne craint pas d'affirmer Luc Charmasson, le président de la Fédération centre bois ameublement (FCBA). Autre argument soutenu par France Nature environnement : le bois est un matériau qui stocke le carbone et aide en cela à lutter contre les émissions de gaz à effet de serre. Son rôle est dévoyé lorsqu'il est brûlé en sortie de forêt.
Boucs émissaires
Riposte des pro-énergie : les volumes de bois pour des usages énergétiques ont peu augmenté ces dernières années et ne gênent en rien le bois construction. D'autant que la forêt française possède un fort potentiel, avec une superficie totale de 16 millions d'hectares qui s'agrandit. Les professionnels de l'énergie en profitent pour régler quelques comptes et pointer du doigt les pratiques peu exemplaires des industriels de la construction. « En matière de contrats, les fabricants de panneaux ont longtemps fait la loi, estime Nicolas Douzain. Ils stoppaient leurs achats dès qu'ils n'avaient plus besoin de bois, privant les scieries de visibilité. » « Nous avons l'impression que les fabricants de panneaux nous ont désignés comme boucs émissaires pour cacher les difficultés économiques qu'ils rencontrent », assène Olivier Bertrand. Selon les partisans du bois énergie, les fabricants de panneaux ont toujours cherché à tirer les prix vers le bas.
Au milieu de ces vifs échanges, parfois contradictoires, les adversaires sont tous d'accord sur un point : si la situation est tendue, le pire reste à venir... Le gouvernement s'efforce en effet de porter la part des énergies renouvelables dans la consommation énergétique de 9 % en 2009 à 23 % en 2020, un objectif fixé par l'Union européenne. Dans l'Hexagone, la filière bois doit fournir à elle seule un tiers de cet effort. Fait aggravant : des pays qui manquent de forêts, comme le Royaume-Uni, l'Italie et le Danemark, s'approvisionnent en France pour atteindre ces mêmes objectifs.
Les chaudières, sujet brûlant
« Les fabricants de panneaux crient avant d'avoir mal, résume Nicolas Douzain. Mais si tous les projets qui ont eu l'accord de la Commission de régulation de l'énergie (CRE) se mettent en place, des conflits d'usage vont vraiment apparaître. » En cause : les appels d'offres de la CRE, pour les grandes installations industrielles, et le fonds chaleur, pour les projets de moindre ampleur. Géré par l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe), ce dernier est doté d'1 milliard d'euros pour la période 2009-2011.
« Ce que nous remettons en cause, ce sont les projets de chaudières de plusieurs mégawatts », explique Luc Charmasson. Selon l'Ademe, les projets soutenus par la CRE et le fonds chaleur engendreront, à partir de 2012, des besoins équivalents à 12 millions de tonnes de bois par an (et pour moitié, des plaquettes et des sous-produits des scieries)... Quand la production actuelle pour les besoins énergétiques plafonne à 2 millions. Il faudrait mobiliser quelque 21 millions de tonnes de bois à l'horizon 2020 pour répondre aux objectifs en matière d'énergies renouvelables.
Les énergéticiens qui parient sur le bois bénéficient d'un tarif avantageux du rachat de l'électricité. « Les subventions colossales faites au bois énergie sont un vrai problème, estime Laurent de Sutter. Nous appelons à un coup de frein à son expansion. » Selon le président de l'UIPP, cette concurrence est totalement déloyale.
Les adversaires du bois énergie n'hésitent pas non plus à mettre en doute l'efficacité des chaudières. « Leur rendement électrique avoisine 20 %, confirme Jean-Christophe Pouet, le chef du service bioressources à l'Ademe. Certains dossiers sont aberrants. Ils ne verront pas le jour. » L'autre critique de fond porte sur le choix des sites : « L'État n'a pas rempli son rôle de régulateur, estime Nicolas Bouzain. La localisation de ces projets est un élément clé du conflit car plutôt que d'appliquer une approche nationale, les dossiers ont été gérés de manière indépendante par les préfets. » La simple annonce d'un projet ferait grimper localement les prix du bois.
Esprit de filière
Au-delà de ce conflit d'usage, l'enjeu porte sur la restructuration de la forêt française, qui reste trop morcelée. Depuis trente ans, toutes les tentatives des pouvoirs publics pour extraire davantage de bois des massifs, moderniser des scieries de taille trop modeste et développer une industrie de transformation sont restées vaines. « Il y a un potentiel important de bois qui n'est pas ramassé, notamment en ce qui concerne les rémanents », affirme Joseph Behagle, ingénieur à l'Office national des forêts (ONF). La collecte massive du bois laissé à l'abandon permettrait d'augmenter considérablement la production de plaquettes forestières et d'approvisionner ainsi tous les industriels. Encore faudrait-il mobiliser les quelque 3,5 millions de propriétaires forestiers, aménager des zones de collectes, améliorer les voies forestières, etc.
« Mais pour cela, il faut des moyens, remarque Joseph Behagle. Et les montants des aides ne sont pas à la hauteur des ambitions. » Les acteurs du bois construction suggèrent que la filière énergie subvienne à une partie de ses besoins avec du bois en fin de vie, issu par exemple des chantiers et de la démolition. Là encore, les systèmes de collecte manquent à l'appel. « Nous avons besoin d'un Grenelle du bois, réclame Luc Charmasson. Nous devons réunir les différents acteurs de la filière ainsi que les ministères de l'Écologie, de l'Agriculture et de l'Industrie. » Une demande qui rappelle les propos de l'ancien sénateur Jean Puech, dans son rapport sur le développement de la filière bois, remis en avril 2009 à Nicolas Sarkozy. Il appelait à la mise en place d'un « esprit de filière ». Esprit, es-tu là ?
230 000 emplois pour l'ensemble de la filière bois
40 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2009
3,5 millions de propriétaires se partagent la forêt privée
5,4 milliards d'euros de déficit commercial Oui, demain, les voitures pourraient rouler au sapin... Alors que le débat sur les usages du bois fait rage, les papetiers se montrent discrets. « Le bois énergie nous concurrence mais nous offre aussi des opportunités », estime Paul-Antoine Lacour, directeur environnement et énergie à la Confédération française de l'industrie des papetiers, cartons et celluloses (Copacel). Les papetiers font partie des principaux bénéficiaires des projets de chaudières établis dans le cadre des appels d'offres de la Commission de régulation de l'énergie (CRE). Mais surtout, les objectifs européens en matière d'énergies renouvelables poussent certains à se tourner vers la production de... biocarburants ! En France, le groupe UPM (photo ci-dessus) étudie la possibilité de construire une bio-raffinerie dans son usine de Strasbourg (Bas-Rhin). De leur côté, Tembec, Danisco, l'Institut du pin, en Gironde, et l'Insa, à Toulouse (Haute-Garonne), mènent des recherches pour convertir la fibre de cellulose en sucre puis en éthanol. AUTRICHE
TOURNÉE VERS L'EXPORT AUTRICHE - TOURNÉE VERS L'EXPORT
Environ 170 000 propriétaires se partagent 80 % d'une forêt qui couvre près de la moitié du territoire national. Modernisé depuis une dizaine d'années, l'outil industriel de transformation permet à ce petit pays, qui possède un marché intérieur limité, d'exporter les trois quarts de sa production de bois, vers l'Italie, l'Allemagne et, de plus en plus, vers les pays d'Europe de l'Est.
FINLANDE - TRÈS CONCENTRÉE
Proportionnellement à sa surface, la Finlande est le pays le plus boisé d'Europe. La compétitivité de la filière bois, qui emploie 200 000 personnes, tient dans la modernité de ses installations et surtout dans sa concentration. Autre source d'efficacité : trois essences sont majoritairement exploitées (pin, épicéa, bouleau), contre une vingtaine en France.
POLOGNE - JEUNE POUSSE
En France, les plantations forestières ont été divisées par 4 ces 15 dernières années, pour plafonner à environ 35 millions par an. Tout l'inverse de la Pologne, où les forestiers procèdent à... 1 milliard de plantations ! Le pays possède 9,2 millions d'hectares de forêt, presque moitié moins que la France.

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