La cuisine Monti
Par Pierre-Olivier Rouaud - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3271
Rome a beau avoir été désorganisé la semaine dernière par la neige, la météo n'est pas le facteur le plus changeant en Italie en ce moment. C'est plutôt la mutation que vit intensément le pays, depuis l'arrivée en novembre de Mario Monti comme président du Conseil. Comme le lance une intellectuelle romaine : "Les responsables publics nous parlent de la crise et de ses remèdes comme à des adultes. Cela paraît si nouveau après Berlusconi. Pour lui, l'Italie allait bien car quand il déjeunait au restaurant, c'était plein !" Universitaire respecté, ex-Commissaire européen, Mario Monti, 68 ans, est un économiste austère, une sorte de Raymond Barre sauce pesto. Si ce libéral modéré en est arrivé là, avec 17 ministres techniciens, c'est que Silvio Berlusconi, sa fragile majorité de droite et l'opposition, échouaient à surmonter la crise. Avec en toile de fond la défiance des marchés et le risque que le Capitole ne prenne des airs de Parthénon en perdition. Pour autant, la cuisine Monti n'est pas des plus aisées à avaler dans cette Italie qui, selon le FMI, connaîtra une récession de 2,2 % cette année. Découpé en plusieurs phases, son programme vise en une réforme radicale de l'économie dont les maux sont connus : la langueur (0,2 % de croissance par an sur une décennie), l'endettement inouï (1 900 milliards d'euros, 120 % du PIB) et un fort décrochage de productivité.
Après un plan de rigueur (20 milliards d'euros en deux ans) annoncé en décembre, il s'est attaqué le 18 janvier aux rigidités. Une partie des patrons a applaudi. Pas tous, car avec Mario Monti, l'amertume est partagée. Il veut ainsi libéraliser des pans entiers de secteurs protégés : pharmacies, camionneurs, taxis... à la colère des intéressés. La lutte renouvelée contre la fraude fiscale a aussi déclenché l'ire des petits patrons, moteurs du dynamisme du Nord. Côté social, la réforme du marché du travail ulcère, elle, les syndicats. Ces jours-ci dans les médias, hormis la neige, le sujet central est "l'articolo 18" du code du travail. En le réformant, Mario Monti veut que les employeurs puissent licencier plus facilement. Difficile à avaler. Sa recette pour convaincre ? L'explication, la neutralité affichée, l'absence de pression politique (il partira début 2013) avec, en prime, le secours des marchés, car les taux se détendent. Dans cette Italie qui bouge, au-delà des oppositions, se fait néanmoins jour un sentiment bizarre, commun à la Grèce : celui d'être enfin gouverné mais de ne plus être vraiment en démocratie. Jean-Claude Trichet, l'ex-patron de la BCE, voit d'ailleurs là l'un des risques majeurs des crises en Europe. Étrange cuisine en effet.

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