"La croissance viendra d’une relance du commerce mondial"

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Pierre Moscovici, ministre français de l'économie, et Ed Fast, ministre canadien du Commerce international et ministre de la porte d’entrée de l’Asie-Pacifique
Pierre Moscovici, ministre français de l'économie, et Ed Fast, ministre canadien du Commerce international et ministre de la porte d’entrée de l’Asie-Pacifique
© D.R.

  Lors d'une conférence ministérielle annuelle de l'OCDE, organisée à Paris la semaine du 21 mai 2012, L'Usine Nouvelle a rencontré Ed Fast, le ministre canadien du commerce international et de la porte d’entrée Asie-Pacifique. Un entretien au cours duquel il se déclare confiant sur la conclusion d’un accord de commerce avec l’Europe  et vante les mérites de la libéralisation des échanges.

L'Usine Nouvelle - Le Canada et l'Union Européenne négocient depuis 2009 un important accord de libre-échange, le CETA,  quels en sont les enjeux ?
Ed Fast - Au vu du contexte économique, pour moi il est évident que le commerce devient un facteur clé de la prospérité à travers le monde. Cela est bien perçu aussi par les négociateurs de deux cotés. Permettez-moi un petit retour en arrière. Au début de la crise, le gouvernement canadien comme dans bien des pays développés a investi dans un stimulus fiscal. Cette période est finie. Cela a payé et nous a permis de passer le gros de la crise en générant de la croissance. Nous pensons que le prochain moteur sera le développement des échanges ! Un rapport récent de l'Ocde publié le montre clairement. Pour revenir au CETA (Canada-European Comprehensive Economic and Trade Agreement, NDLR), je ne peux me prononcer pour le côté européen mais concernant le Canada selon nos études cet accord  pourrait générer 12 milliards de dollars canadiens de PIB additionnel, accroitre les échanges de 20% et créer 80 000 nouveaux emplois dans de multiples secteurs : produits agricoles et de la mer, services, ingénierie, bois, produits industriels ou même les cleantechs.

Où en sont les négociations. Quand seront-elles bouclées ?
Elles avancent bien même si je préfère ne pas livrer de détails. A chaque partie de fixer ses priorités. Nous avons déjà eu neuf "rounds" de discussions intenses entre l’UE et le Canada. Et nous allons conduire de nouvelles négociations avant l'été. J’espère un achèvement définitivement de cette négociation avant la fin de cette année 2012.

Sentez-vous un désir fort d’aboutir à un accord côté européen ?
Oui bien sûr du côté de la Commission et du commissaire Karel de Gucht. Ces derniers mois, j'ai aussi rencontré mes homologues du Royaume-Uni, de l’Allemagne, de l’Italie, du Danemark ou de la Suède. Tous sont favorables au CETA et pensent comme nous que regarder hors des frontières est une clé pour générer de la croissance. Il y a le bon niveau d’ambition.

Et la France. Notre nouveau ministre de l’industrie est, vous le savez un partisan de la démondialisation…
J’avais rencontré ces derniers mois Pierre Lelouche, votre ancien ministre du commerce extérieur.  L’ancien gouvernement français encourageait ce projet. Après une première rencontre avec Pierre Moscovici, ici à l’OCDE, j’espère pouvoir avoir des échanges fructueux avec votre nouveau gouvernement. (NDLR : depuis cet entretien Ed Fast a dit espérer que le gouvernement se montrerait "pragmatique en matière de commerce).

Cet accord de libéralisation des échanges suscite, chez certains au sein de la société canadienne des craintes sur vos marchés publics par exemple.  Sont elles justifiées ?
Non et  nous devons faire notre job au Canada pour promouvoir cet accord et informer nos compatriotes combien il sera bénéfique pour la croissance et l’emploi. Ceci étant  nous avons mené des enquêtes au Canada sur l’opinion :  il y a un fort support, celui d’une majorité de Canadiens, pour relier le développement du commerce international et la prospérité. Certes,
une petite minorité s'oppose au libre-échange et aussi malheureusement certaines syndicats de salariés. Notre gouvernement pense qu'ils se trompent.

Le Parlement européen voudrait pénaliser le pétrole issu des sables bitumineux au Canada. Est-ce un problème pour le CETA ?
Non. Dans le cadre des négociations, nous avons mis cela de côté. Cela concerne le projet de directive européenne sur la qualité des carburants et donc des discussions séparées de celles du CETA. Ceci étant sur cette discussion, je me félicite que l’Europe ait décidé de conduire une étude d’impact pour clarifier les données.

Le pipeline Keystone qui doit acheminer le pétrole issu des sables bitumineux d’Alberta jusqu’au sud des Etats-Unis fait aussi l’objet de vives polémiques chez votre voisin américain, notamment de la part du lobby écologiste et il a été stoppé par l’administration Obama. Ce dossier peut-il être débloqué ?
Nous pensons que si la décision finale est prise sur les mérites de ce pipeline, celui ci sera approuvé. C’est un projet incontestablement positif, pas seulement pour la sécurité énergétique américaine mais aussi en matière d'emploi avec la création possible de 150 000 postes rien qu’aux Etats-Unis. L'Amérique a besoin de ces emplois. Même si président Obama a reporté sa décision sur Keystone, il a invité Trans canada le promoteur du projet a présenter un nouveau dossier.  La partie sud du tracé est quant à elle déjà approuvé. Je suis confiant.

Parlons de l’économie au Canada, comment se porte-t-elle ?
Raisonnablement bien. Nous attendons 2,5% de croissance cette année. Depuis le creux de la récession mi 2009 notre économie a créé 750 000 emplois, dont 90% à temps plein. C'est bien plus que les 450 000 postes perdus. Le redressement est en route mais reste fragile à cause des risques sur  l'eurozone ou même l'économie américaine. Nous veillons par ailleurs à mettre notre maison en ordre en visant l’équilibre budgétaire en 2015 (le déficit public est 1,5% cette année NDLR). Cela passe par le contrôle strict ou la baisse des dépenses de l'Etat après la période de stimulus fiscal. Nous avons aussi baisser les impôts sur les entreprises et les ménages. Cela crée de l'activité. On a donc aussi ce focus fort sur le commerce international.

Quelle leçon tirez-vous de cette crise concernant les choix économiques du Canada ?
Notre pays avait déjà connu, vous le savez, une grave crise budgétaire et financière lors de la décennie précédant cette grande récession actuelle. La Canada avait alors remis ses comptes en ordre. Avec un grand succès car de 2006 à 2008, notre budget était en excédent. Certains au Parlement voulaient alors augmenter les dépenses sociales. Notre gouvernement avait préféré réduire la dette publique. Du coup, cela nous a donné la capacité d’agir vite quand la récession est arrivée soudainement fin 2008 et ce sans trop de péril sur nos comptes. Par ailleurs du fait de notre crise précédente, le secteur financier était sévèrement encadré. Il n'a pas connu de dérive comme aux Etats-Unis

Avec la crise, un peu partout dans le monde il y a des tentations protectionnistes, cela vous inquiète-t-il ?
Bien sûr C’est une crainte forte. Un regain de protectionnisme serait toxique pour la croissance mondiale. C'est bien la disparition des barrières, pas le fait d'en ériger de nouvelles, qui est un moyen d'avancer vers la prospérité. Le Canada est un des pays les plus ouverts au monde. Ces dernières années, nous avons supprimé 1800 types de droits de douane ou aboli le monopole d'achat de la Commission du blé pour rendre notre économie plus compétitivité. Cela paye ! Ces seuls tarifs douaniers supprimés ont permis de créer 20 000 emplois !

Actuellement le Canada connait le plus fort taux de création d'emploi depuis 30 ans ! Pour l'Europe cette voie est peut être une part de la solution à ses difficultés actuelles.

Le "Doha round" au sein de l’OMC est au point mort. Le multilatéralisme c’est fini ?
Les choses ne sont pas bien engagées, c’est vrai mais je pense toujours que le cadre multilatéral doit rester le principal focus au plan du commerce mondial. Certains pays comme nous ou l'Australie ont lancé des nouvelles idées comme un accord plurilatéral sur les services,  l'accès des pays les moins développés à des avantages commerciaux ou de nouvelles avancés dans l'accord multilatéral sur les technologies de l'information. Ces idées peuvent permettre de rafraîchir le process du Doha Round.

Pourtant, il n’y a aucune initiative marquante sur le commerce du récent G8  et peu de signaux au sein du G20 à l’approche du sommet du Mexique ?
Je ne peux parler que pour le Canada. Avec beaucoup de nos partenaires à travers le monde nous souhaitons revigorer le Doha round. Et voulons un système solide au sein de l'OMC.

Ceci étant le Canada multiplie les discussions commerciales bilatérales et projets d’accords de libre-échange…
Oui, nous avons l'agenda de libéralisation commerciale le plus ambitieux de notre histoire et de loin : le Canada n'a jamais eu autant de discussions avec autant de partenaires. Nous négocions avec l'Europe donc mais aussi avec l'Inde, le Japon, le Maroc, l'Ukraine. On débute des discussions avec Thaïlande. Le Canada mène aussi des travaux exploratoires sur la possibilité d'un accord de libre-échange avec le Mercosur et aussi la Chine, qui est déjà notre deuxième partenaire et avec qui nous sommes par ailleurs en phase finale d’un accord de protection des investissements. Avec Pékin, les perspectives sont immenses pour notre secteur énergétique, le bois, la potasse, l’uranium… Enfin, nous sommes aussi en phase d’adhésion au Partenariat transpacifique (TPP). Mon gouvernement prend tout cela extrêmement au sérieux. Comme je vous l’ai dit nous pensons que le commerce est le prochain stimulus pour l'économie mondiale. Au Canada  les résultats positifs sont là.

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