La course aux gazoducs
Par S. D. - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3170Nord Stream devrait voir le jour en 2011, Nabucco progresse, South Stream passe à l'offensive... Etat des lieux.
L'épopée de Nord Stream, South Stream et Nabucco se poursuit. Ces trois projets prévoient d'alimenter l'Europe chaque année avec 55 milliards de mètres cubes (Gm3), 47 Gm3 et 31 Gm3 de gaz respecti-vement. Nord Stream semble le mieux parti. Mais si les deux concurrents Nabucco et South Stream butent encore sur des pierres d'achoppement très politiques, ils vont aussi de l'avant. Les compa-gnies françaises sont séduites : EdF devrait prendre 10 % dans South Stream d'ici à la fin de l'année. GDF Suez entrerait dans Nord Stream à hauteur de 9 % et se dit à nouveau intéressé par Nabucco.
NORD STREAM DANS LES STARTING-BLOCKS
Le premier des trois projets à voir le jour sera sans doute le gazoduc nord-européen Nord Stream, devant relier la Russie à l'Allemagne en passant sous la mer Baltique. Alexeï Miller, le CEO du géant russe Gazprom, a affirmé en octobre qu'une première ligne de 27,5 Gm3 (par an) commencerait à opérer en 2011. Cette date semblait il y a quelques semaines encore très optimiste : le Danemark, la Finlande et la Suède n'avaient pas donné leur feu vert... Mais le gouvernement de Copenhague a baissé la garde le 20 octobre et ceux d'Helsinki et de Stockholm ont avalisé le projet le 5 novembre. Toutefois, Nord Stream doit encore être approuvé par les autorités environnementales finlandaises qui ne se prononceraient qu'en début d'année.
Si Nabucco est bien moins avancé que Nord Stream, le projet progresse. Du côté des pays de transit, la Turquie a fait un pas en avant en mai dernier. Elle n'exige plus un rabais de 15 % des tarifs de transit sur son territoire, mais Ankara demande une faveur en retour : l'accélération des négociations relatives à son adhésion à l'Union européenne.
Où trouver le gaz pour remplir les tuyaux de Nabucco ? L'Azerbaïdjan a promis de 8 à 12 Gm3 par an. Le Kurdistan irakien s'est, quant à lui, engagé en mai à fournir 15 Gm3. Cette dernière bonne nouvelle pour Nabucco fait suite à la découverte des gisements de Khor Mor et de Chemchemal, dont les réserves se sont avérées être beaucoup plus imposantes que prévues (100 Gm3). Ces deux champs sont opérés par Pearl Petroleum, dans lequel OMV et MOL, qui détiennent chacun 17 % de Nabucco viennent de prendre 20 %... Cela tombe bien.
NABUCCO PROGRESSE MAIS RIEN N'EST ENCORE GAGNÉ
Les Azéris et les Kurdes réunis promettent donc entre 22 et 27 Gm3 de gaz, soit entre 71 et 87 % de la capacité de Nabucco. On est plus très loin du compte. Mais la partie n'est pas encore gagnée. En effet, le contentieux intra-irakien entre les Kurdes et le gouvernement de Bagdad rend la source kurde incertaine. De plus, l'Azerbaïdjan a fait savoir que la levée éventuelle du blocus interfrontalier entre la Turquie et l'Arménie le conduirait à ne pas fournir de gaz à Nabucco. Prudence donc.
Quels sont les autres pays produc-teurs potentiels ? L'Irak n'a pas pour l'instant pas de gaz à exporter et l'Egypte n'aurait pas suffisamment de ressources. Il reste le Turkmé-nistan, qui n'a jusqu'à présent signé aucun accord. Selon la Société allemande pour la politique étrangère (DGAP), la Russie est aujourd'hui le principal client du Turkménistan et cela devrait continuer. Achgabat diversifie certes ses marchés, mais l'Iran et la Chine auraient sa préférence. Les pays d'Asie centrale, qui sont parmi les plus dictatoriaux, pauvres et corrompus de la planète, rechignent en effet à collaborer avec l'Union Européenne. Car Bruxelles conseille à ses partenaires des structures politiques démocratiques, de la transparence et le respect des droits de l'homme. Beijing et Moscou ne sont pas aussi regardants. Toutefois, le Turkménistan aura sans doute besoin des capitaux et des techni-ques occidentales pour exploiter ses gisements, qui renferment beaucoup de soufre et de CO2. L'UE a donc quand même une carte à jouer.
Mais un autre verrou entrave Nabucco. Il faut en effet traverser la Caspienne pour rejoindre Bakou ! Et comme les eaux territoriales de cette mer n'ont pas de statut juridique, aucun projet de gazoduc reliant le Turkménistan à l'Azerbaïdjan ne peut aboutir. Pour la plus grande joie de Moscou, qui souhaite profiter de la manne gazière turkmène pour remplir les tuyaux de South Stream...
SOUTH STREAM CONTRE-ATTAQUE
En octobre, Alexeï Miller a annoncé que South Stream entrera en service « pas plus tard qu'en 2015 ». Vladimir Poutine et Sergio Berlus-coni ont, de leur côté, affirmé que « South Stream doit être construit plus vite que Nord Stream ». Selon le Premier ministre russe, « ceci est parfaitement réalisable dans la mesure où nous avons déjà l'expé-rience du gazoduc Blue Stream, construit sur le territoire turc. Tous les trois, Italiens, Turcs et Russes, nous avons donc déjà travaillé ensemble ». Effets d'annonce ou véritable bond en avant ? En tout cas, la course aux gazoducs est réellement lancée.

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