LA CHIMIE PLAIDE NON-COUPABLE
Par OLIVIER JAMES ET PATRICK DÉNIEL - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3234
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L'impact des substances chimiques sur la santé humaine soulève de plus en plus d'interrogations et d'inquiétudes. Accusés d'empoisonner notre quotidien, les industriels sont contraints de réagir.
Ils ont vu le coup arriver, mais les industriels n'ont pas pu l'éviter... Dans un reportage diffusé le 15 mars sur Arte, puis un livre, sorti le 24, intitulés « Notre poison quotidien », la journaliste Marie-Monique Robin pointe du doigt certaines substances chimiques, notamment les pesticides, et dénonce leur toxicité (lire encadré ci-après). L'Union des industries de la protection des plantes (UIPP) a eu beau allumer un contre-feu, tenir une conférence de presse sur le thème « Pesticides : on ne s'empoisonne pas en mangeant ! », dans la déferlante médiatique, la voix des industriels est demeurée inaudible. Confrontées aux accusations de la journaliste - et à sa solide démonstration -, les entreprises que nous avons sollicitées ont d'abord été tentées de se retrancher dans le mutisme... Puis, elles nous ont accordé des entretiens en s'assurant que l'UIPP avait bien été contactée au préalable. Ensuite, seulement, elles ont accepté d'avancer leurs contre-arguments.
Le premier ? La série de documentaires, ouvrages et articles récents dénonçant la nocivité de telle ou telle substance relèverait du sensationnalisme. « Nous sommes en présence de marchands de peur », assène Gérard Thomas, directeur des affaires réglementaires et techniques pour la division protection des cultures chez Syngenta. « Le documentaire [de Marie-Monique Robin] est militant, présenté sous la forme d'une enquête à charge », tranche Jean-Charles Bocquet, directeur de l'UIPP. Christophe Rosiers, expert réglementaire et toxicologue chez Bayer Cropscience, pondère : « Il est légitime que les Français se posent des questions. Mais il n'est pas raisonnable de faire peur aux consommateurs. Jamais les questions de santé n'ont été autant prises en compte. »
Une réglementation en voie de renforcement
Voilà pour la forme... mais qu'en est-il du fond ? Du système réglementaire, par exemple, qui serait vicié du fait de relations trop étroites entre experts et industriels ? « Dans ce débat, on confond indépendance et intégrité. Les experts entretiennent des relations avec les industriels, mais ils n'ont pas de moyens d'influence sur l'évaluation des produits », rétorque Michel Urtizberea, responsable homologation et toxicologie chez BASF. Les industriels rappellent aussi volontiers la durée et le coût des études préalables à la commercialisation des molécules, le rôle des multiples agences sanitaires aux échelles mondiale, européenne et nationale, la complexité des normes et règlements à respecter, les marges de sécurité dans le calcul des doses journalières acceptables (DJA). « Il faut en moyenne dix ans de travaux et de 300 à 400 études pour chaque molécule mise sur le marché », chiffre Jean-Charles Bocquet. L'investissement s'élève à environ 200 millions d'euros par molécule. Preuve du sérieux des études, selon Michel Urtizberea : « Une substance, c'est dix mètres linéaires de classeurs ». L'argument est à double tranchant. D'aucuns y voient une façon de noyer les experts sous les données... « Avec le système réglementaire actuel, nous avons cinquante ans de recul, assure Thierry Schoonejans, directeur technique chez Dow Agrosciences. Les autorités et les industriels ne se trompent pas dans la voie qu'ils ont prise. » Le règlement européen 1107/2009, qui s'appliquera dès cette année au marché des pesticides, promet d'ailleurs d'encadrer encore davantage le secteur. Autre règlement européen portant sur les substances chimiques, Reach pourrait, lui, améliorer les connaissances relatives aux effets sur la santé de certains produits.
Sur cette question justement, les industriels estiment que les liens entre manipulation de pesticides et cancers ne sont pas avérés. « Dans « Notre poison quotidien », il y a beaucoup de raccourcis, d'éléments fallacieux. Et les extraits de témoignages sont là pour servir une idéologie. Pour moi, ce documentaire n'est pas honnête du point de vue de l'investigation scientifique », s'indigne Gérard Thomas. L'étude Agrican, diligentée par la Mutualité sociale agricole, permettra d'y voir plus clair. Elle devra déterminer s'il existe un lien entre cancer et manipulation de pesticides. Il s'agit « de la première étude complète sur les risques pour la santé liés au métier d'agriculteur », précise Thierry Schoonejans. La première phase a débuté en septembre 2005. Elle consistait en l'envoi de questionnaires à plus de 600 000 personnes. Promis en 2009, les résultats sont encore attendus.
Des lignes qui commencent à bouger
Pour leur défense, les industriels font enfin valoir leur engagement dans des démarches plus vertueuses. Tous adhèrent, par exemple, au plan Ecophyto 2018, issu du Grenelle de l'environnement, qui comprend un volet lié à la manipulation des pesticides et prévoit la réduction de moitié de leur usage entre 2008 et 2018. Un dispositif intitulé Certiphyto, mis en place en 2009, rend ainsi obligatoire la formation des conseillers, distributeurs et utilisateurs de produits phytosanitaires dès 2015. Sur le second sujet, les industriels sont moins engagés. « Cet objectif de réduction sera difficile à atteindre, tempère Jean-Charles Bocquet. Le projet stipule d'ailleurs qu'il ne le sera que dans la mesure où des méthodes alternatives seront mises au point. » Les industriels assurent qu'ils développent des solutions naturelles de protection des cultures qui pourraient peu à peu venir en complément de la chimie. « Le réseau de fermes expérimentales constitué nous semble intéressant, car il permet des démonstrations sur le terrain, estime Claudine Joly, spécialiste pesticides au sein de France nature environnement. Quand nous préconisions de diminuer les traitements phytosanitaires, on nous prenait pour des rigolos. Aujourd'hui, nous avons des contacts réguliers avec la FNSEA. » Autre illustration de cette volonté de faire bouger les lignes, une dizaine de membres de l'UIPP adhèrent à l'association Ibma, qui regroupe des industriels fabriquant ou distribuant des produits dans le cadre de l'agriculture biologique. Problème : les solutions naturelles sont plus difficiles à développer et à caractériser. Il y aurait bien une autre piste pour limiter le recours aux pesticides : celle des OGM... Mais là, c'est un autre débat.
L'ATRAZINE Interdit par l'Union européenne en 2004, cet herbicide reste cependant utilisé aux États-Unis. Épandu sur les cultures de maïs, de blé, de canne à sucre, on le retrouve dans les eaux souterraines. Il serait source de cancers. LE GAUCHO Cet insecticide élimine les ravageurs de la betterave, du tournesol et du maïs. Accusé d'entraîner une surmortalité dans les populations d'abeilles, il a été interdit en France en 2005 par le ministère de l'Agriculture. LE DDT Membre de la famille des organochlorés, utilisés contre le moustique vecteur du paludisme, cet insecticide causerait des cancers et malformations congénitales. Son usage agricole est interdit dans plusieurs pays, dont la France. LE BENZÈNE Connu depuis le XIXe siècle, il a fait l'objet de moult études. Utilisé comme solvant dans la synthèse des plastiques et comme additif dans l'essence, il est présent dans de nombreux pesticides. Il accroîtrait, entre autres, les risques de leucémie.

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