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La bataille du port de Marseille

Par GÉRARD TUR - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3082

Le Port autonome de Marseille-Fos sera au coeur de la campagne des municipales dans la cité phocéenne. Trafic de marchandises ou tourisme, quel sera l'avenir des bassins Est, à Marseille, et Ouest, à Fos ?

« J'avais demandé aux politiques de ne pas faire du port un enjeu électoral. ça n'a pas raté. » Cet armateur marseillais redoute les conséquences d'une campagne des municipales qui, dès les premières escarmouches, a mis les bassins Est du Port autonome de Marseille-Fos (PAM) au coeur de la polémique. Jean-Claude Gaudin, le maire de la ville, veut clairement voir le port ouvrir ces terrains au tourisme, brisant là un tabou. Car si, hier, les dizaines d'hectares qu'occupent les bassins Est valaient peu, la vocation touristique que s'est découverte Marseille leur confère un nouvel attrait.

Le constat de l'équipe municipale est simple. Les bassins Est perdent des parts de marché. Quand le trafic de marchandises diverses progresse de 50 % entre 2000 et 2005 en Méditerranée, il stagne à 7 millions de tonnes pour le PAM. Dans les années 1980, les bassins Est fournissaient 360 000 journées de travail aux dockers, ce sont moins de 90 000 en 2006. Pourtant, ils représentent encore à eux seuls le 3e port français en marchandises diverses. 16 000 personnes y travaillent. Enfin, le PAM génère dans la cité phocéenne dix fois plus de chiffre d'affaires que le tourisme.

A l'inverse, le trafic tourisme explose et les projets immobiliers ne butent plus sur les grilles du port. Les propriétaires ou locataires de la trentaine de grands yachts amarrés au Vieux Port pour les quarts de finale de la Coupe du monde de rugby ont dépensé 1 million d'euros en quelques jours. Marseille veut les capter. Ils représentent un marché annuel accessible d'une centaine de millions d'euros pour la réparation navale.

Les croisières constituent également à terme pour Marseille un jackpot évalué à 61 mil- lions d'euros de retombées économiques en 2007. Le président du club de la croisière Marseille Provence, Jacques Truau, annonce « 440 000 croisiéristes en 2007, 800 000 en 2009 ».

Sous cette pression, poste à quai après poste à quai, la place occupée par les marchandises se réduit comme peau de chagrin, le grignotage s'opérant du sud vers le nord. Ainsi, sur la partie sud du PAM, comprise dans le périmètre d'Euroméditerranée, démarreront en 2008 les travaux de construction d'un centre commercial (250 millions d'euros investis), d'un musée national, de bureaux, d'une salle de spectacles...

L'Etat et les collectivités ont ajouté juste avant l'été 163 hectares aux 310 d'Euroméditerranée. Une cinquantaine d'hectares portuaires ont été retranchés au dernier moment du périmètre initialement prévu. Renaud Muselier, le dauphin de Jean-Claude Gaudin et président d'Euroméditerranée, digère mal cette reculade. « Le conseil général et le conseil régional m'ont contraint à retirer la partie portuaire d'Euromed 2 pour faire plaisir à la CGT. Il s'agit d'une faute politique lourde, car nous ne retrouvons pas la cohérence ville-port qui a fait le succès d'Euromed 1. Quand nous demandons au PAM ce qu'il entend faire des bassins Est, il ne nous répond pas avec précision. Nous, nous savons comment utiliser ces espaces. Nous voulons recoudre les relations ville port.

Un port de plaisance de 1 800 anneaux

Le projet municipal ? Découpez les bassins Est en trois zones. La plus au sud, La Grande Joliette, au débouché du Vieux Port, serait dédiée aux passagers pour la Corse, aux croisières et aux bateaux de haute plaisance de passage. La construction d'une digue, pour 250 à 300 millions d'euros selon la municipalité, permettrait de créer à La Joliette un avant-port capable d'accueillir les plus grands paquebots. Un peu plus au nord, le môle d'Arenc verrait la construction d'un « grand palais des événements » (200 millions d'euros), doté d'un hôtel quatre étoiles de 500 chambres et de bureaux. Le directeur du port, Guy Janin, reste dubitatif. « Nous avons déjà travaillé sur ce projet de digue. Mais qui paiera les 500 millions à 1 milliard d'euros ? Pour le Palais des Congrès, tout est possible, mais il faut d'abord trouver une solution pour les trafics présents au môle d'Arenc. »

Dans le projet municipal, la zone centrale, d'Arenc à Mourepiane, prendrait en charge le trafic marchandises, la réparation navale, la logistique et le trafic passagers vers le Maghreb (actuellement au sud). Jean-Claude Gaudin plaide pour la création d'un chantier de transport combiné mer-fer-route à Mourepiane et d'un hub méditerranéen roulier. Pour sa part, le port prévoit non pas un, mais deux terminaux de transport combiné (24 millions d'euros d'investissement) à Mourepiane et au terminal roulier sud.

Enfin, la partie nord traiterait la réparation de yachts de luxe et abriterait un nouveau port de plaisance de 1 800 anneaux. Après 150 millions d'euros de travaux, la forme 10 actuellement réservée à la réparation navale lourde changerait de destination pour s'occuper des grands yachts. Forme la plus importante de Méditerranée, elle permet de mettre à sec des navires de très grande taille. Ses abords verraient « le développement de fonctions urbaines et de grande plaisance ». Une vision que ne partage qu'en partie Guy Janin : « Nous avons lancé un appel d'offres pour la concession en quatre lots de la forme 10 et de ses abords. Nous privilégierons un usage industriel. Un des lots pourra concerner la haute plaisance. » Face à cette avalanche de propositions, Jean-Noël Guérini, l'adversaire PS de Jean-Claude Gaudin, semble pris au dépourvu. Sans proposition alternative, sa seule réponse pour l'instant a été un voyage à Barcelone pour découvrir les recettes du succès des Catalans en matière portuaire. Son directeur de campagne, Patrick Mennucci, le remplace en première ligne : « Le projet Gaudin est une plaisanterie irréalisable. Il peut y avoir des ouvertures, mais après négociations avec les différents acteurs de la place. Le tourisme ne doit pas prendre la place des trafics marchandises et passagers, car les croisières ne font pas vivre le port. Il faut au contraire miser sur les conteneurs et les Ro Ro (camions embarqués). L'Etat ne jouant pas son rôle d'investisseur, la survie du port passe par l'arrivée d'entreprises privées. Il faut leur confier les quais. »

Beaucoup d'intervenants à convaincre

Pour arriver à ses fins, Jean-Claude Gaudin devra convaincre l'Etat. Pour l'instant, la ville n'occupe qu'un strapontin au conseil d'administration du PAM. Un poids faible par rapport à la formidable pression exercée par la CGT. Aussi la direction du port avance-t-elle sur des oeufs. « Que Marseille s'intéresse à son port est une bonne chose. Mais les bassins Est conserveront une vocation industrielle », souligne le président du PAM, Christian Garin. Guy Janin lui emboîte le pas. « Les propositions de la ville constituent l'apport d'un des acteurs de la discussion engagée sur l'aménagement spatial de la partie marseillaise du PAM. Mais nous disposons ici d'un outil adapté aux trafics nord-sud. Nous ne sommes donc pas dans un schéma de transfert des activités marchandises de Marseille vers Fos. »

Le maire devra également vaincre l'hostilité de la CGT. Ses représentants ont déjà affirmé qu'ils « n'accepteront plus que soit sacrifié un seul mètre carré dédié aux marchandises ». Jean-Claude Gaudin bénéficie en revanche de l'appui du Medef. Pour Stephan Brousse, le président de l'UP 13, « les forces économiques et politiques se sont emparées d'un dossier fondamental. Il faut sortir du dogme ». Des propos repris par Jacques Pfister, le président de la CCI Marseille Provence. « La réorganisation des bassins que décrit Jean-Claude Gaudin respectera l'emploi industriel, tout en créant de nouveaux emplois dans le tourisme.

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