"L'Usine Nouvelle", agitateur d'idées
Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3211Le 21 octobre à Paris, c'était le grand débat. Pour la première fois, "L'Usine Nouvelle" organisait les Assises de l'industrie. Objectifs : mesurer les enjeux, jauger les politiques publiques et faire le point des attentes des chefs d'entreprise, grands, petits ou moyens. Une cinquantaine d'intervenants de haut niveau (politiques, experts, patrons...) et 400 participants avaient répondu présent. Des échanges riches, parfois vifs, toujours argumentés. Avec une dominante : l'industrie allemande et sa réussite.
"Mon vrai bilan"
À la veille du remaniement, Christian Estrosi, en ouverture des Assises, fait le point. « Mon bilan repose sur une révolution industrielle, voulue par le président de la République, mettant fin à 20 ans de gouvernements de gauche et de droite qui considéraient que les termes usines, techniciens ou ingénieurs étaient des gros mots. Et prônant la finance ou l'économie virtuelle. Comme au temps de Colbert, de Napoléon III et de l'ère de l'industrialisation ou encore de De Gaulle et de la grande politique nucléaire, il y a des grandes étapes de l'histoire industrielle où il faut prendre des décisions immédiates et ne pas hésiter à bouleverser les modèles. » Revenant sur le « Made in France », le ministre de l'Industrie a défendu un État qui protège.
Pour lui, certaines entreprises doivent rester à capitaux français : « Si l'américain Spirit prenait Latécoère, ce serait catastrophique ! », a-t-il lancé.
Les ETI peinent à recruter
Lors de la table ronde sur les PME et ETI, les dirigeants mettent en avant un problème : les difficultés à recruter. Pour Pascal Piriou du groupe Piriou, « notre seul vrai problème, ce sont les RH ». Albert Saporta, de Stallergenes, le reconnaît aussi : « Les ETI ne sont pas les premières cibles des candidats », qui perçoivent les carrières comme moins assurées que dans les grands groupes. Bien sûr, chacun s'inscrit en faux contre cette idée. Joseph Puzo, le président d'Axon'Cable, connaît un autre souci : son entreprise est basée à Montmirail (Marne), en pleine campagne. Sa solution pour recruter : s'occuper du logement !
Un oeil franco-allemand aiguisé
Connaisseur avisé de nos deux économies, Henrik Uterwedde, directeur adjoint de l'Institut franco-allemand (Ludwigsburg), ne se prive pas de mettre un peu de sel sur la politique industrielle française. « Quand j'entends le ministre disserter sur l'organisation des filières et comment il faut les reconstruire, cela me fait sourire. Et me rappelle les plans calcul ou machine- outil d'il y a 30 ans. La compétitivité est avant tout le fait des entreprises », lance Henrik Uterwedde dont l'ironie bon enfant suscite des applaudissements. Il ajoute que « l'État doit surtout créer un écosystème encourageant grâce à une réglementation favorable. Le crédit impôt recherche est une réussite en la matière ».
"Les Français ont besoin de temps pour accepter la réforme"
Avant de remettre le trophée de « champion de l'industrie » à Benoît Potier, PDG d'Air liquide, la présidente du Medef, Laurence Parisot, évoque bien sûr la crise. Si la réforme des retraites « est un compromis issu de longs débats », « il faut comprendre les citoyens : les décideurs ont entretenu l'illusion pendant des années qu'on ne toucherait jamais à la retraite à 60 ans. Ils ont besoin d'un temps d'adaptation pour accepter cette réforme touchant à l'un des symboles de la République ». Elle s'inquiète de l'approvisionnement en essence, mais au-delà, « cette situation porte surtout préjudice à l'image de l'économie française hors des frontières ».
"Crise sociale et politique"
Jean-François Pilliard, délégué général de l'UIMM, analyse le mouvement social : « Parti des retraites, il exprime des inquiétudes d'ordre différent, liées à l'emploi. Il y a aussi un problème de compréhension de la méthode. » En clair, concertation n'est pas négociation. De toute façon, pour Dominique Gillier, secrétaire général du syndicat FGMM-CFDT, « nous n'aurions pas été en mesure de négocier, les positions de départ étant trop éloignées. Désormais, nous le souhaitons. Nous sommes favorables à une réforme des retraites. Pas celle-là. » François Introvigne, consultant chez Dialogique, livre un tableau critique : « Sur les sujets sociaux, on a un ménage à trois systématique : État, patrons et salariés. Mais qui paie les cotisations ? Les partenaires sociaux. C'était à eux de négocier. Qu'est-ce que l'État vient faire ? »
Innovation : ils cherchent la rupture
L'innovation de rupture, c'est celle qui démode la concurrence. « Un Graal », selon l'avis général de la table ronde consacrée à ce thème. « Le mot rupture est trompeur. Ces innovations sont souvent issues d'un long processus, voire d'un échec », note Martha Heitzmann, la directrice R et D d'Air liquide. Pour les provoquer, les industriels bousculent les organisations : Sanofi-Aventis se penche sur les usages des professionnels de santé. Seb organise une foire à l'innovation en confrontant nouvelles technologies et besoins du marché. Chez le chimiste Rhodia, note Paul-Joël Dorhian, son vice-président R et D, on a même créé un laboratoire du futur... sans chimiste.
"L'Europe préfère le consommateur à l'industriel"
« La crise a signé la victoire des pays néo-mercantilistes, comme la Chine et l'Allemagne en opposition de ceux ayant choisi la finance et les services comme le Royaume-Uni ou, dans une moindre, mesure la France. » Tel est le constat amer de Jean-Louis Beffa lors des Assises. Sur l'Europe, il regrette que cette institution « inefficace » durant la crise ait choisi de se concentrer sur la protection du consommateur et de l'environnement plus que sur l'avenir de l'industrie. Pour en sortir, il souhaite « un resserrement franco-allemand », tout à fait possible car « les Allemands ont besoin de nous face aux défis chinois et américain ». Enfin pour lui, « dès que l'économie repartira fort, on va droit à une crise de l'énergie et des matières premières ».
Acheteurs sur le gril
« La qualité d'un acheteur se mesure encore à la couche de sang de fournisseurs sur la moquette »... Jean-Claude Volot, le médiateur de la sous-traitance, parle franc. Il y a donc « du boulot » pour nouer une relation qualitative client-fournisseur. « Commençons par mettre en conformité avec la loi les conditions générales d'achat », lance-t-il. Sébastien Rivet, directeur achat de Vinci construction France, se remémore, lui, le temps où il travaillait dans l'automobile et la « méthode Orangina ». « Tu prends un fournisseur, tu le secoues et ça lui décolle la pulpe. » Un peu secoué, Patrick Blain, directeur de la plate-forme automobile, lance une idée : « Pour améliorer les relations d'achats, il faudrait peut-être plus de femmes. »
Alerte sur le financement de l'innovation
Le débat sur le financement de l'innovation sonne le branle-bas de combat. Selon ses participants, le budget 2011 remet en cause les outils fiscaux. Le crédit impôt recherche serait écorné de 6 à 7 %. Le statut des JEI doit être raboté. Défenseur des start-up, André Choulika, le président de France Biotech, s'émeut : « la R et D est plus efficace dans les PME financées par capital risque, que dans les grands groupes ». Autre inquiétude, « le tarissement du capital risque », selon Hervé Schricke, président de l'Afic : « Ce premier trimestre, il a été alimenté par les particuliers », or le dispositif TEPA, permettant de déduire de son ISF 75 % des investissements dans des PME, pourrait être revu. Pour aider les PME, assure chacun, il faut de la « stabilité » fiscale. Mal parti.











