L'Usine Nouvelle a 120 ans

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3266
L'Usine Nouvelle historique

C'est dans les Ardennes, à Charleville, que "L'Usine" paraît pour la première fois le 5 décembre 1891. Si le magazine a beaucoup changé dans sa forme, il reste aujourd'hui un outil de décision au service des dirigeants de l'industrie.

Décembre 1891. Panhard et Levassor viennent de présenter leur projet d'automobile à essence. À Paris, c'est un ingénieur des Ponts et Chaussées, Sadi Carnot, qui est l'hôte de l'Élysée. Et, dans cette France de la IIIe République, l'avenir de l'économie s'écrit en grande partie dans les Ardennes. Les start-up de l'époque se dénichent dans la sidérurgie ou la forge. Les entrepreneurs les plus en vue se nomment Deville ou Wendel. Et l'un des premiers journaux économiques voit le jour. À Charleville, "L'Usine" paraît pour la première fois le 5 décembre.

Porté sur les fonts baptismaux par le syndicat des industriels métallurgistes ardennais, la signature qui courre sous le logo de l'ancêtre de "L'Usine Nouvelle" annonce la couleur : "Organe de l'industrie des Ardennes et du Nord-Est". L'intention est clairement énoncée par l'édito de son premier directeur : "L'Usine a l'ambition de devenir l'organe de tous ceux qui ont à coeur la prospérité des industries ardennaises et de leur expansion." La profession de foi est un peu grandiloquente, mais elle va servir de viatique à "L'Usine".

Chaque semaine, sur quatre pages, le journal se fera le défenseur des industriels. Hebdomadaire conçu par des patrons pour des patrons, il se veut un véritable outil de décision. Il rend compte des investissements et des créations d'entreprises dans son "bulletin de la semaine" ; il traite des "échos parlementaires" pour décrypter les derniers textes de loi ; il donne le cours des matières premières tel que le cuivre, le fer, le zinc, ou la ferraille ; il propose une revue de la presse étrangère et décrypte les derniers brevets déposés. Pour vivre, il compte sur la publicité (30 centimes la ligne) et les abonnements (6 francs dans les Ardennes, 7,50 francs pour les autres départements et 10 francs pour l'étranger).

Une ambition nationale

LA PETITE HISTOIRE

 

1891 Création de "L'Usine"
1905 Rachat par Camille Didier
1916 Bureau à Paris
1945 Rebaptisé "L'Usine Nouvelle"
1962 Décès de Camille Didier. Édouard Didier, son fils, prend la succession
1963 Rachat des "Informations", journal qui donnera naissance ensuite au "Nouvel économiste", suite à la fusion avec Entreprise.
1968 Parution du journal perturbée. Grève à l'imprimerie de Montrouge
1975 La famille Didier cède le groupe au groupe Havas
1992 Fin de l'informatisation complète de la rédaction
1998 Premier site internet
2007 Le groupe Infopro devient le propriétaire du titre.

 

En cette fin de XIXe siècle, "L'Usine" tient sa ligne éditoriale et son business-model, mais n'a pas encore trouvé son audience. Ce travail, ce sera l'oeuvre d'un homme : Camille Didier. Secrétaire du syndicat des métallurgistes ardennais, il prend la direction du journal à 26 ans en 1901, avant de le racheter en 1905.

Petit à petit, il étend sa sphère d'influence. Le journal fait alors huit pages et ne paraît plus le samedi mais le jeudi. Il s'appelle toujours "L'Usine", mais affiche une autre signature : le journal des industries métallurgiques. Le changement peut paraître insignifiant, il affirme pourtant son ambition nationale. La Première Guerre mondiale lui offrira cette opportunité.

Camille Didier, qui utilise ses colonnes pour haranguer la force productive française, se met au service du ministère de la Guerre. En avril 1915, il lance la série spéciale de guerre. "À la demande du secrétaire d'État à l'Artillerie et aux Munitions, il établit un fichier de la main-d'oeuvre pour les usines et enquête afin d'estimer le niveau de préparation de l'armée allemande", raconte Maurice Blin, un ancien sénateur des Ardennes et directeur adjoint du journal de 1962 à 1977.

Dans le même temps, face à l'avancée de l'armée allemande, la rédaction fuit Charleville et se replie sur Paris. "L'Usine" ne quittera plus la capitale et acquiert une stature nationale.

En 1935, le journal tire à 17 000 exemplaires et s'est installé 15, rue Bleue à Paris, dans l'ancien hôtel particulier d'un maréchal d'empire, Adolphe Mortier. Camille Didier y établit ses appartements au dernier étage et installe sa rédaction - une poignée d'ingénieurs et de techniciens reconvertis dans le journalisme - sur les autres niveaux.

Lorsqu'éclate la Seconde Guerre mondiale, son patron, qui impose à ses collaborateurs d'acheter des voitures françaises, n'hésite pas, comme en 1914, à appeler à la mobilisation générale des usines. Son credo : produire plus pour vaincre. "Travailler de plus en plus, produire sans cesse davantage, tel doit être le mot d'ordre désormais de la nation tout entière ; tel est le devoir des non-combattants à l'égard de la France, à l'égard du Front", souligne-t-il dans un éditorial.

Jusqu'à la débâcle de 1940, le journal affiche des positions tranchées avant d'atténuer ses positions sous l'Occupation. Il paraît sans discontinuer jusqu'au 10 août 1944 en distillant uniquement des informations factuelles comme le cours des matières premières. À la Libération, Camille Didier, accusé de collaboration, doit défendre son bien face à un groupe de résistants désireux de réaliser une belle prise de guerre. "Grâce à sa cousine Jeanne Carlot, membre d'un réseau de résistance dans les Ardennes, il a réussi à sauver son journal", souligne Jean-Philippe Didier, son petit-fils.

Après onze mois d'interruption, le 21 juin 1945, "L'Usine" reparaît sous le nom de "L'Usine Nouvelle". À partir de là, la pagination enfle au fur et à mesure de la croissance du PIB français, jusqu'à atteindre les 150 pages. "Dans les années d'après-guerre, le journal va devenir la vache à lait du groupe de presse créé par mon grand-père", poursuit Jean-Philippe Didier.

À sa mort en 1962, la famille Didier est à la tête du groupe Usine Publications, comprenant plusieurs journaux ("La Machine Moderne", "Les Informations industrielles et commerciales"...), une imprimerie (où le personnel fête Noël chaque année) et même quelques PME industrielles. Camille Didier avait en effet acquis les Boulonneries Lenoir et les poêles Ciney dans les années 1950.

Le succès du journal, dirigé par son fils Édouard, ne se dément pas. La mission principale de ses commerciaux est de faire patienter les annonceurs désireux de passer de la publicité. Quant aux capitaines d'industrie, ils interceptent le magazine pour lui arracher ses pages de petites annonces emploi de peur que leurs cadres aillent travailler pour la concurrence.

Un outil de décision

En 1968, le journal, qui compte alors 45 000 abonnés, doit faire face à une grève dure de ses ouvriers du livre. Forçant Édouard Didier à négocier à Montrouge avec la CGT pour relancer l'impression. Il confiera à son fils : "Je préfère négocier avec les communistes qu'avec les gauchistes. Au moins, on connaît leurs arguments." Cependant, "L'Usine Nouvelle" continue à paraître grâce à la mobilisation de ses journalistes. "La rédaction a été mise à contribution, raconte Alain Pauche, journaliste et rédacteur en chef de "L'Usine Nouvelle" de 1973 à 1999. Les rédacteurs livraient l'hebdomadaire avec leur voiture personnelle."

Sous l'ère Édouard, le groupe poursuit sa marche en avant en rachetant notamment "Le Moniteur des travaux publics" en 1970. Une nouvelle page de l'histoire se tourne en 1975. Édouard Didier vend Usine Publications à Havas. Son jeune directeur du développement, Christian Brégou, se servira de la puissance de "L'Usine Nouvelle", notamment financière, pour constituer l'un des tout premiers groupes de presse de France : la Compagnie européenne de publications (CEP), qui comptera notamment "L'Express" ou "Le Point". En 2001, le groupe est vendu par Havas, devenu Vivendi, à trois fonds d'investissement... qui le cèdent en 2007 au groupe Infopro, dirigé par Christophe Czajka.

Depuis l'origine, "L'Usine Nouvelle" a beaucoup changé dans la forme et dans le ton, mais demeure un outil de décision au service des dirigeants de l'industrie. Son service Indices et Cotations (usinenouvelle.com/indices) donne le cours de plus de 200 000 matières premières. Son site web, qui fait partie du système d'information depuis 1998, suit en temps réel la vie de l'industrie en France et dans le monde.

Avec plus de 1 million de lecteurs entre le site et le magazine, il est devenu un média influent lu par les industriels, les investisseurs et les pouvoirs publics. Alors que l'industrie revient au centre des débats, 120 ans après sa naissance, L'Usine n'a peut-être jamais été aussi à la mode.

À la tête du journal durant 60 ans

L'Usine, c'était lui. Lorsqu'il s'éteint à l'âge de 88 ans le 29 décembre 1962, on peut dire que Camille Didier a passé ses soixante années de vie active à développer le journal de l'industrie. Comme le dit son petit-fils, Jean-Philippe, "il vivait dans le journal, pour le journal et par le journal." Il avait d'ailleurs établi ses quartiers au dernier étage de l'hôtel particulier qui servait de siège à la rédaction. Né le 22 décembre 1875 à Mézières, dans une famille de commerçants, Camille Didier se destinait pourtant à la fonction notariale. Il sera d'ailleurs clerc de notaire dans les Ardennes puis en Algérie. À 20 ans, sa rencontre avec Albert Deville (l'industriel des poêles en fonte) change son plan de carrière. Il devient, en 1893, le secrétaire du syndicat des industriels métallurgistes ardennais puis directeur de son journal, "L'Usine", avant de le racheter en 1905.

 

À partir de là, toute sa vie sera consacrée au journal et à la défense de l'industrie française. Bon vivant, doté d'un sérieux coup de fourchettes, il accueillait dans sa salle à manger industriels et ministres en vue. C'était un acharné de travail. "Il dévorait les journaux. Nous, sa famille, vivions en permanence dans l'information, se souvient son petit-fils. Il ne s'accordait aucun repos, si ce n'est trois semaines de cure à Vichy pour se refaire une santé après avoir abusé des gueuletons." Ardennais de coeur, il participe à la création de la société de secours mutuel des "Ardennais de Paris". Lors de la Première Guerre mondiale, il s'engage dans le cercle ardennais du Palais-Royal, un lobby défendant les intérêts des industriels locaux. À la fin de sa vie, il rachètera quelques entreprises industrielles ardennaises. Une rue porte d'ailleurs son nom à Charleville-Mézières. Elle est, comme il se doit, située en pleine zone industrielle et bordée d'usines.

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