L'UNIVERSITÉ TALONNE LES ÉCOLES
Par PAR CHRISTOPHE BYS - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3257Si l'on excepte les dix meilleures écoles françaises, les salaires des jeunes diplômés se rejoignent. Conséquence d'une pénurie de compétences scientifiques et d'une convergence des formations.
Bonne nouvelle pour les jeunes diplômés. Ceux qui ont rejoint le marché du travail en 2011 ont bénéficié d'une politique salariale plus généreuse qu'en 2010. C'est ce que révèle l'étude exclusive réalisée par Aon Hewitt pour « L'Usine Nouvelle ». Quel que soit leur diplôme, ingénieur ou universitaire, les scientifiques en herbe sont assurés de gagner autant voire plus que l'an passé. Les premiers sont les mieux lotis : un tiers d'entre eux touchera plus qu'en 2010 avec une hausse moyenne de 4,1 %. En outre, 20 % des bac + 5 issus des bancs de la fac tireront aussi leur épingle du jeu. En matière d'augmentation, ils font presque jeu égal avec les ingénieurs diplômés, en profitant d'une inflation moyenne de 3,9 %.
Un recrutement plus étoffé
Cette convergence n'est qu'une petite partie de la révolution qui s'opère sur le marché français du travail. Longtemps dénigrée, la formation universitaire est en passe d'être valorisée au même niveau que les écoles d'ingénieurs. Si les écoles très prestigieuses sont épargnées, la différence de traitement se réduit formtement entre université et école de rang 3, pour devenir quasi nulle pour les écoles du rang 4. Ce rapprochement des salaires entre filières universitaires et écoles d'ingénieurs est d'abord à mettre au crédit de la conjoncture. Ces derniers mois, l'économie présentait des signes d'amélioration, les recrutements avaient repris... et les pénuries sont redevenues d'actualité. Les ingénieurs s'étant à nouveau tourné vers la finance et la banque. Le bonheur des uns a fait celui des autres : les diplômés de la fac ont profité de cet appel d'air. Les entreprises à la recherche de talents devenus plus rares ont diversifié leur vivier de recrutement. « Ce n'est pas tant l'école que le domaine qui fait la différence. Par exemple, l'agroalimentaire paie plutôt moins bien quand l'informatique et l'électronique se font très généreux », confirme Jean-Marie Chesneaux, le directeur de Polytech UPMC. Pour sa part, le DRH de BioMérieux, Irwin Rouch, explique ne pas faire de différences entre universités et écoles d'ingénieurs, car « dans la biologie, les écoles sont peu présentes. » Mais la conjoncture n'explique pas tout. Si les salaires se rapprochent, c'est aussi parce qu'universités et écoles convergent de plus en plus. Les deux mondes sont plus poreux. Les concours des écoles ne sont plus exclusivement réservés aux classes prépas. Il n'est pas rare de voir des ingénieurs se former à l'université et inversement. Les facultés se sont ouvertes à l'entreprise, jadis pré carré des écoles. Les plus en pointe promeuvent les stages. « Ce qui fait la différence entre deux candidats, c'est la connaissance du terrain », rappelle Jérôme Gras, le directeur de la section ingénieurs et techniciens de Page Personnel. Une étude réalisée pour le Centre d'études et de recherches sur les qualifications par Jean François Giret a d'ailleurs mesuré cet effet stage. « Un bon stage c'est 2 à 3 % de salaires en plus, rappelle-t-il. Et les stages à l'initiative de l'étudiant apportent un plus. »
Rien d'étonnant à ce que les entreprises gomment les différences de salaires entre les deux filières. Chez BioMérieux, Irwin Rouch est formel : « Ce qui fait le salaire d'embauche c'est l'expérience du jeune, les stages ou le VIE, pas le diplôme. » Mêmes pratiques revendiquées chez Parrot, comme l'explique la responsable de l'emploi Claire Bourdin : « Nous ne faisons pas de différence. Quand nous recrutons, le processus est le même : vérifier que le candidat sait et aime développer. Nous avons identifié les bonnes filières universitaires pour notre activité. » Aucune raison de faire de discrimination salariale. D'autres ne font pas de différence pour des raisons beaucoup plus prosaïques. Claude Leonetti est à la tête de TPHS, un bureau d'études employant 15 salariés, ingénieurs et universitaires. Tous sont logés à la même enseigne : « Dans une PME, les lignes hiérarchiques sont courtes, je ne peux pas proposer des évolutions de carrières et des salaires différenciés, avec des dizaines de strates. » Quant à ceux qui pratiquent des différences à l'embauche, ils ont mis en place des process RH pour que ces différences s'aplanissent avec le temps. Chez Deloitte, Jean-Marc Mickeler, associé responsable de la marque employeur l'affirme : « Le diplôme n'est pas un critère d'évolution. À performance égale, la différence qui peut exister au moment de l'embauche doit être effacée au bout de quelques années. C'est un engagement moral que nous prenons. »
Deux univers évitent la normalisation
Si les différences sont en cours de résorption, deux bastions échappent encore à cette normalisation. Le premier, c'est évidemment les écoles du haut de tableau. À durée de formation équivalente (bac + 5), le salaire médian d'un ingénieur sorti d'une école de rang 1 est près de 8 000 euros supérieur à celle d'un magistère ou d'un master 2 scientifique. « Dans de nombreuses boîtes du CAC 40, c'est encore impossible d'accéder à un poste de direction si on ne sort pas du top 10 », avance un bon connaisseur du secteur pour justifier le différentiel. Rien d'étonnant donc si ces super élites obtiennent des salaires largement supérieurs à la moyenne. Une préférence qui se paie. « Certains secteurs, comme le conseil, veulent les meilleurs. A partir des études jeunes diplômés que nous réalisons, ils proposent systématiquement un salaire supérieur à la moyenne pour les attirer », explique Joyce Nehaissi, spécialiste des jeunes diplômés chez Aon Hewitt.
Le second domaine est celui des docteurs. Entre un « simple » docteur et un docteur ingénieur, la différence de traitement à l'embauche atteint en moyenne 15 %. « Les universitaires ont un très bon réseau international qui intéresse les entreprises, souligne Amandine Bugnicourt du cabinet de recrutement spécialisé Adoc Talent Management. Mais ils ne pensent pas toujours à le mettre en avant. » Pour combler l'écart, ils devront apprendre à mieux vendre leur expérience du travail en équipe. Cela ne devrait pas être insurmontable. Après tout, les masters ont bien réussi, pourquoi pas eux ?
ÉCOLES DE RANG 1 Centrale Paris, Mines ParisTech, École des ponts ParisTech, Sup'Aéro, Ensae, École supérieure du pétrole et des moteurs, Télécom ParisTech, Ensta, Polytechnique, Supélec ÉCOLES DE RANG 2 Centrale Lyon ECPM Strasbourg, EM Saint-Étienne, Ensam, ENSC Paris, Ensic, Centrale Nantes, ENS Cachan, Institut d'optique, ESPCI, ESTP, Ensai, EC Lille, Ensimag, Télécom EM, Isup, Isup Actuariat, et sélection d'universités étrangères ÉCOLES DE RANG 3 Ecam, Esiec Reims, Em Nancy, Ensieta, ENSPG, Eni Metz, EnSGSI Nancy, Eni Tarbes, Escom, ENSCPB, Enseeg, Enseeiht, Ensem, ENSHMG-INPG, Ensiame, Ensica, Enci Caen, Ensil, Ensieg, Enst Bretagne, ENS Lyon, EM Douai, CPE Lyon, Esiea, Esiee, Esim, Enac, Ensma, Estaca, Ingénieurs 2000, HEI, Eigsi, Insa Rouen, Insa Lyon, Engref Agro Paristech, Isep, UTC, ENSC Montpellier, Efrei, Insa Toulouse, ECE, Ensea, Epita, Eisti, Ifma, Ensiacet, Enseirb-Matmeca, Polytech Paris Sud, EM Nantes, Supmeca ÉCOLES DE RANG 4 Cesi, Ema, Ensbama, ENSMM Besançon, Eni Belfort, Eni Brest, ENSPS, Ensaia, Insa Strasbourg, ENSC Lille, Itech, Supinfo, Eseo, Ensi Bourges, EPF, Ensat, Esigelec, Esirem, Polytech Nantes, Ensergi-INPG, Esme Sudria, Icam, Insa Rennes, Esstin, Polytech Lille, Eudil, Isab, Isen-Isem-Iseb, Esigetel, Isim, Polytech Nice, Isima, UBTM, Polytech Grenoble, Polytech Marseille, Polytech Orléans, Esem, Polytech Parim UPMC, IST-ISTP6, Polytech Clermont-Ferrand, Isa Lille, Ifips-Fiifo
Enquête réalisée par la société de conseil Aon Hewitt auprès d'un panel de 80 entreprises, PME et grands comptes, sur une collecte des données de paie au mois de février 2011. Les écoles d'ingénieurs sont classées en quatre groupes par Aon Hewitt. Les magistères et les masters regroupent une sélection de diplômes scientifiques réalisée par « L'Usine Nouvelle ».
« Quand j'étais étudiant, je me souviens avoir lu dans un magazine qu'un jeune ingénieur, avec un parcours comme le mien, gagnait environ 34 000 euros. J'étais plus ambitieux car je suis bilingue anglais et j'ai suivi les cours d'un master de management de projet décisionnel, parallèlement à mes études d'ingénieur à l'Esiea (l'École supérieure d'informatique, d'électronique automatique), une école généraliste avec un focus sur le mode projet qui correspondait à mes attentes. Une fois mon diplôme d'ingénieur en poche, je suis parti en Corée du Sud. Quand je suis revenu en France en février 2010, je n'ai pas eu à démarcher les entreprises. J'ai été contacté par SRD Conseil par l'intermédiaire de Viadeo. Le salaire qui m'a été proposé correspondait à mes attentes et je m'y plais. Mais à moyen terme, je souhaiterais m'orienter vers la finance. »
« Quand j'ai commencé à chercher du travail, l'université ne m'a donné aucun indice pour savoir combien gagnait un acheteur. Après quelques recherches, j'ai pu m'auto-évaluer, entre 30 et 37 000 euros. PSA m'a proposé un salaire dans cette fourchette et j'y suis entré il y a un mois. Mon cursus universitaire n'a pas été un handicap. J'avais misé sur un master 2 d'achat industriel de composants électroniques à Bordeaux 1. Ce sont le métier d'acheteur et les vastes débouchés qui m'ont décidé. J'y ai accédé après un bac STI et un IUT génie électronique et informatique industrielle. Dans ma formation, j'ai eu deux stages, l'un en IUT et un autre de six mois chez Safran. Par rapport à un ingénieur, la formation universitaire ne comprenait pas de semestres obligatoires à l'étranger. J'ai fait des démarches pour passer six mois à l'université de Copenhague. Grâce à cela, j'ai amélioré mon anglais et mon ouverture internationale. »
Dans un mouchoir de poche. Les salaires des écoles de rang 4 sont suivis de très près par les universitaires. Hors secteur financier, la différence de salaire médian entre un titulaire de master scientifique et un ingénieur diplômé d'une école de rang 4 est de moins de 500 euros. Compte en banque. Quelle que soit la formation choisie, les services financiers ont retrouvé leur place de meilleur payeur pour les jeunes diplômés. C'est là que le revenu total médian est le plus élevé. Le relatif recul observé l'an dernier était donc lié aux conséquences de la crise de 2008. Après l'été meurtrier des banques, cela pourrait changer, d'autant que ce sont les variables qui gonflent les rémunérations. Universitaires prisés. Les titulaires de master scientifiques tirent mieux leur épingle du jeu que les écoles d'ingénieurs de rang 4 dans les secteurs de la haute technologie et la grande consommation. Ils sont à égalité avec leurs camarades présents dans le conseil.
Bingo. Pour les étudiants issus d'écoles des rangs 1, 2, 3, c'est la filière finance contrôle de gestion qui paie le mieux. Grâce à de bons salaires fixes mais aussi aux primes variables, très importantes dans ce secteur. Les métiers du conseil et de la stratégie sont de ceux qui « paient bien ». Paradoxe. Pas une semaine sans un colloque ou une publication louant les vertus de l'innovation. Pourtant, les métiers liés à la R et D figurent quel que soit le groupe des écoles retenu, dans les trois métiers les moins rémunérateurs. Pour les étudiants sortis des écoles du gratin (1 et 2), la différence est de plus de 4 000 euros par an avec les métiers financiers. Marchands. Si le marketing figure parmi les métiers les mieux payés du rang 1, il est dans les moins rémunérateurs du rang 4. Vente et support des ventes figurent parmi les moins bonnes filières métiers pour ces deux groupes. Y figurent aussi les métiers du téléservice et du service client pour le rang 3.
« Nous n'avons pas envie de faire de différence entre universitaires et élèves d'école ingénieurs. Toutefois, nous sommes attentifs aux tendances du marché : les ingénieurs issus des grandes écoles ont des salaires plus élevés à l'embauche. Nous le prenons en compte. Notre philosophie est que ces différences ne subsistent pas au bout de trois à quatre années. Ce qui compte dans l'évolution du salaire, ce sont les réalisations, les performances économiques réalisées par chaque cadre de l'entreprise, pas l'école d'où il vient. Nous avons des patrons de sites de production, de centres de R et D issus de l'université et qui sont rémunérés comme le serait un ingénieur sorti d'une école. À l'avenir, l'importance accordée au diplôme s'estompera dans l'embauche et la rémunération. Ce qui comptera de plus en plus c'est le savoir-être. Le leadership, la mobilisation des équipes, savoir créer de l'engagement feront la différence. Ces qualités se trouvent aussi bien chez les universitaires que chez les ingénieurs. »

dans la même rubrique
26/05/2012 La sémantique de l'industrie26/05/2012 L'impression 3D détournée par l'artiste Neri Oxman
26/05/2012 "Je suis fasciné par les technologies sans fil"












