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L'italien Enel à l'étroit dans ses frontières

Par VIRGINIE LEPETIT - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3003
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Le groupe, qui maintient la pression sur Suez, doit à tout prix grandir en dehors de son pays. En plus de ses ambitions en Europe continentale, il révise son outil de production et renforce ses positions en Europe de l'Est.

Attaquera ? Attaquera pas ? Pour Suez, il est temps de mettre fin au suspense. Depuis un mois que le feuilleton dure, le groupe franco-belge, qui avait précipité l'annonce de son mariage avec Gaz de France pour contrer les velléités d'OPA de l'Italien, vit avec cette menace. C'en est trop ! Suez a saisi lundi la Commission européenne pour lui demander d'« équi-librer » les forces en présence. Le groupe franco-belge proteste contre le fait que l'Etat italien puisse limiter à 3 % les droits de vote de tout autre actionnaire d'Enel, assurant une forteresse autour du champion italien, ainsi inattaquable.

Inattaquable mais vulnérable car trop isolé. Fébrile, le groupe basé à Rome fait beaucoup parler de lui. Il est en discussion avec le russe Gazprom pour des partenariats dans le gaz. En embuscade, il est prêt à fondre sur Suez, via une OPA de 50 milliards d'euros. Et toujours à l'affût sur les actifs français et espagnols d'Endesa... A l'instar de ses grands concurrents européens, l'Italien est pressé de grandir et de s'étendre hors de ses frontières. « Il lui faut s'internationaliser, ne serait-ce que pour compenser l'érosion des parts de marché qu'entraîne la dérégulation », commente Colette Lewiner, directrice internationale du secteur énergie, utilities et chimie chez CapGemini. Il a une double urgence : sécuriser ses positions en Italie, qui représentent encore 94 % de son chiffre d'affaires, et trouver des relais de croissance ailleurs. Deux priorités pointées par Fulvio Conti, le président d'Enel, lors de la présentation des résultats, le 23 mars.

Des ambitions contrariées

Les positions d'Enel dans son pays sont déjà grignotées : ses ventes dans l'électricité ont déjà chuté de 6,1 % entre 2004 et 2005 en Italie, à 148,2 TWh, sur un marché en progression de 1,3 %. Où trouver les relais de croissance ? Enel a bien essayé de viser l'Europe continentale. Mais malgré son imposant trésor de guerre, le champion européen de la marge opérationnelle (26 % en 2004, et 23 % en 2005) a fait chou blanc. Ses projets sont constamment contrariés. Il s'intéresse à Suez. Le projet de fusion Suez - Gaz de France lui barre la route vers Electrabel. Il visait certains actifs d'Endesa. Mais le groupe espagnol est la cible de son compatriote Gas Natural, qui a décidé de partager son butin avec Iberdrola. A moins que le numéro 2 européen de l'énergie, E.ON, ne s'empare d'Endesa avant lui !

En France, il a dû jouer l'épreuve de force pour obtenir, in fine, une part de 12,5 % dans le futur réacteur nucléaire de troisième génération (EPR) qui sera implanté à Flamanville en 2012. Et aussi 200 MW de capacités « anticipées » accordées par EdF depuis janvier, soit... 0,17 % de la capacité installée en France. Un début bien timide. D'autant que l'accord sur l'EPR, lui, attend toujours d'être finalisé.

La France est toujours en ligne de mire : en visant Suez, Enel veut aussi mettre la main sur la Compagnie nationale du Rhône (CNR) et la Société hydroélectrique du Midi (SHEM), deux entreprises phares pour la production électrique « verte » d'Electrabel en France, où le belge détient 7 % du marché.

D'autres cibles sont encore accessibles. Ainsi, sur le marché britannique, Centrica, le premier distributeur de gaz en Grande-Bretagne, convoité par le russe Gazprom, est toujours à vendre. Et aux Pays-Bas, le vote d'une loi séparant les sociétés de transport et de distribution devraient permettre aux grands groupes énergétiques de s'intéresser aux actifs hollandais.

En attendant ces hypothétiques acquisitions, Fulvio Conti et son équipe misent sur leurs modestes actifs étrangers. Hors Italie, Enel a réussi à s'implanter en Espagne, en Slovaquie et en Roumanie. Trois points d'ancrage qu'il compte bien faire fructifier. Le gouvernement slovaque vient de voter, le 20 mars, une loi qui entérine la prise de contrôle d'Enel sur le premier électricien local, Slovenske Elektrarne, et lui permet notamment d'être un opérateur nucléaire indépendant. Dans ce pays, qui importe 75 % de son énergie, « de nombreux investissements vont être nécessaires, notamment dans la production nucléaire », soulignait le 27 mars Claude Mandil, directeur de l'Agence internationale de l'énergie, présent à Bratislava pour présenter le rapport de l'agence sur la République slovaque. Enel va investir 80 millions d'euros dans la modernisation d'une centrale, et étudie l'implantation de deux nouvelles centrales nucléaires.

En Espagne, l'Italien prévoit d'investir 1,6 milliard d'euros pour doubler ses capacités (2 600 MW) d'ici à 2010, en misant sur le gaz et l'éolien et l'hydroélectricité. En Roumanie, 330 millions d'euros d'investissements sont prévus.

En Italie aussi, Enel a lancé de grands chantiers. Le coeur de sa stratégie : le charbon, dont la part dans le mix énergétique devrait doubler d'ici à 2010. « En terme de dépendance énergétique, c'est un bon moyen de diminuer la dépendance de l'Italie vis-à-vis du gaz russe », note Colette Lewiner.

Un pari audacieux. Car si le charbon reste l'une des ressources énergétiques les moins chères - le coût de l'électricité issue du charbon varie entre 25 à 30 euros le MWh contre plus de 40 euros pour le gaz -, les coûts associés aux émissions de CO2 risquent de flamber. Un risque compensé par la production d'électricité hydraulique et renouvelable d'Enel (27 % des capacités en 2005), estime une étude Morgan Stanley parue le 22 février dernier. D'autant que le gouvernement italien semble disposé à accorder des permis d'émissions de CO2 pour les nouvelles capacités d'Enel (les quotas pourraient atteindre 80 % des nouvelles capacités, selon Morgan Stanley) Enel a donc lancé deux immenses projets de conversion de centrales au charbon à haut rendement. Un investissement de 1,1 milliard d'euros à Torre Nord, à Civitavecchia, au centre de l'Italie, et 1,5 milliard à Porto Tolle, dans le nord-est de la péninsule, qui devraient générer 4 GW supplémentaires de capacités en 2010.

Davantage d'efficacité grâce aux technologies de pointe

Enfin Enel a largement anticipé l'ouverture de son marché domestique et le passage aux nouvelles technologies. Dès la fin de l'année, ses 30 millions de clients italiens seront équipés de compteurs automatisés, intelligents, permettant des télérelevés réguliers et très détaillés. Un investissement de 2,1 millions d'euros. Un gadget ? Pas du tout. Non seulement ces équipements leur permettent de faire des offres plus attrayantes et de rémunérer les économies d'énergie, mais ils donnent aussi les moyens de gérer plus efficacement le réseau de distribution, et la production, notamment en écrêtant les pointes et en évitant ainsi de coûteux investissements. Un schéma qui sera appliqué avant 2009 à ses activités espagnoles. Et peut-être ailleurs.

Même si le mariage Gaz de France-Suez a lieu, Enel ne sera peut-être pas totalement perdant. En effet, dans cette éventualité, les parts que Suez et Gaz de France pourraient être amenés à vendre en Belgique dans la SPE, le deuxième électricien belge, et éventuellement dans le réseau de transport ou les terminaux de gaz naturel liquéfié pourraient constituer pour Enel des acquisitions significatives.

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