L'INUTILE AUDIT DU NUCLÉAIRE EUROPÉEN
Par PAR LUDOVIC DUPIN - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3236
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Les audits des centrales européennes répondront à l'inquiétude des populations. Mais ils ne changeront pas le contrôle de l'atome sur le Vieux Continent.
Bien plus que de l'émoi, la catastrophe japonaise a suscité un véritable effroi en Europe... Jusque chez les tenants du nucléaire. « À Fukushima, tous les éléments de sûreté ont été perdus brutalement et d'un seul coup. C'était inimaginable. On s'est pris cette réalité en pleine figure », avoue Martial Jorel, directeur de la sûreté des réacteurs à l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Conséquence : quelques jours après le séisme et le tsunami du 11 mars, le commissaire européen à l'énergie, Günther Oettinger s'est empressé de demander des stress tests dans les centrales européennes. Dans la foulée, le Premier ministre François Fillon a lancé un audit sur les 58 réacteurs hexagonaux. « Ces opérations sont davantage guidées par des raisons médiatiques et politiques que par un besoin technique. Il fallait d'urgence apporter une réponse à la population », décrypte un expert français du contrôle. L'idée est de vérifier le comportement des réacteurs face à trois types de scénarios : des événements naturels et leur cumul (séismes, inondations, tempêtes...), la perte de fonctions de sûreté (électricité, source froide...) et l'endommagement grave des combustibles en réacteur ou en piscine. Ces photographies instantanées des réacteurs déboucheront-elles sur un changement du paradigme de la sûreté ? Peu probable. Pour au moins trois raisons.
1. LES TESTS SONT PRÉMATURÉS
Établi à partir des travaux menés par la Western European Nuclear Regulator's Association (Wenra), le cahier des charges des stress tests européens sera disponible fin avril. Les résultats sont attendus pour fin 2011, début 2012. Le calendrier est serré et un peu précipité. « Le retour d'expérience des événements survenus à Fukushima Daiichi prendra une dizaine d'années, comme ce fut le cas pour Three Mile Island aux États-Unis et Tchernobyl en Ukraine », explique Olivier Gupta, directeur général adjoint de l'ASN (Autorité de sûreté nucléaire). Dans le cas du réacteur américain, il a fallu attendre six ans pour y introduire la première caméra... et commencer à comprendre précisément ce qui s'était passé.
Pour tirer les leçons de Fukushima en Europe, il aurait sans doute mieux valu attendre que les défaillances techniques et humaines soient clairement précisées dans la catastrophe japonaise. « Il est certain que des modifications devront être apportées aux centrales déjà construites et aux projets en cours, assure Simo Brummer, consultant international pour le cabinet Embea Oy, qui a travaillé pour Areva sur l'EPR. Il est difficile de savoir ce qui sera vraiment modifié tant qu'on n'a pas de retour d'expérience. » Pour autant, l'ASN et l'IRSN restent convaincus de l'utilité de procéder à ces vérifications précoces. En particulier, les experts s'intéressent aux difficultés que rencontrent les Japonais pour stopper les fuites et accéder aux réacteurs endommagés. EDF a déjà été sollicité pour décrire les moyens qu'il pourrait déployer face à une telle catastrophe.
2. L'EUROPE N'EST PAS L'ÉCHELON PERTINENT
À l'annonce des stress tests européens, d'aucuns ont pensé qu'ils pourraient être réalisés par des autorités indépendantes. Jean-Marc Ayrault, président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale, a demandé que l'audit en France soit « pluraliste et contradictoire en associant à l'ASN des experts extérieurs et indépendants ». Son souhait « d'expertises croisées au niveau européen, préfigurant l'élaboration de normes de sécurité internationales », ne sera pas réalisé ! Très tôt, l'ASN et les autres autorités européennes ont fait cause commune pour que les audits nationaux et les stress tests européens se confondent.
« Il est quasi impossible de trouver des experts indépendants. En France, les exploitants et contrôleurs viennent tous du corps des Mines. C'est une même famille », déplore Stéphane Lhomme, président de l'Observatoire du nucléaire. Même si les tests étaient menés par des experts mandatés par l'Europe, l'Union européenne n'a aucun pouvoir de coercition. Il n'existe pas d'autorité supranationale en Europe. « Je suis favorable à des normes européennes minimales. Il faudrait un traité de compétence européenne. Ce sera compliqué », analyse Gérard Mestrallet, PDG de GDF Suez.
La France, comme tous les États nucléarisés, n'entend pas céder sa souveraineté en matière d'énergie, en général, et de nucléaire en particulier. Pierre Gadonneix, président de Latécoère et ex-PDG d'EDF, estime que l'abandon de l'autonomie complète des états en matière de nucléaire civil « n'est pas neutre sur le plan politique. Mais je pense que c'est un débat qui va s'ouvrir ».
3. CONTRÔLER NE SUFFIRA PAS
Les stress tests ne constituent pas une fin en soi. L'idée est d'obtenir une photographie instantanée des réacteurs face à des scénarios extrêmes, même improbables. Le président de la République, Nicolas Sarkozy, avait annoncé que les réacteurs qui ne passeraient pas les tests seraient fermés. Mais la procédure ne sera pas si manichéenne. « Nous sommes bien clairs sur le fait qu'il va falloir enclencher à la suite de ces tests des échanges sérieux avec les parties prenantes du nucléaire pour définir la marche à suivre. Les stress tests ne sont pas une fin en soi », précise Martial Jorel. EDF ne s'y est pas trompé : il a, de sa propre initiative, engagé une vérification de la conformité de ses équipements. Un électricien européen sourit : « Même si ces tests amenaient EDF à dépenser des centaines de millions d'euros pour laisser une centrale ouverte, il le ferait. D'une part, ça restera plus rentable que de construire de nouveaux réacteurs et, d'autre part, fermer un réacteur ouvrirait une porte qu'EDF veut laisser close ».
143 réacteurs 14 pays nucléarisés 27 % de production électrique d'origine nucléaire L'Europe est le continent le plus nucléarisé au monde
Dès la survenue de l'accident nucléaire au Japon, la France s'est inquiétée de sa plus vieille centrale, celle de Fessenheim (Haut-Rhin). Ses deux réacteurs ont été mis en service en 1977 dans une zone sismique. Début avril, tour à tour, la commission de surveillance allemande, le conseil général du Haut-Rhin et le conseil municipal de Strasbourg ont appelé à geler l'activité de la centrale. Des critiques significatives à l'heure où Fessenheim connaît sa troisième visite décennale. La première tranche a été inspectée entre octobre 2009 et mars 2010 : l'ASN doit dire d'ici à juin si elle autorise la poursuite de son exploitation. L'inspection de la seconde tranche a débuté le 18 avril. Selon Stéphane Lhomme, président de l'Observatoire du nucléaire : « La France pourrait fermer Fessenheim pour donner un os à ronger à l'Allemagne. »

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