L'INTERNET DE L'ÉNERGIE SORT DES LABOS
Par PAR EMMANUELLE DELSOL - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3257Distribué, dynamique, réactif, autocicatrisant... Le bon vieux réseau électrique se transforme petit à petit en « web » de l'énergie.
C'est une bonne vieille maquette de réseau, datant des années 1970. Plantée de pylônes et de centrales miniatures en carton-pâte, elle trône dans l'un des laboratoires d'informatique de l'Institut technologique royal de Suède (KTH), à Stockholm. Ici, sur une plate-forme de recherche baptisée Smarts Labs, chercheurs en informatique et en électricité tentent de modéliser un pilotage intelligent du réseau électrique, sous la direction du professeur Luigi Vanfretti. But de leurs recherches ? Réussir à transformer nos vieux réseaux électriques, unidirectionnels et fermés, en un système dynamique, distribué et ouvert. En clair, ils ambitionnent de constituer un véritable internet de l'énergie, un smart grid.
Routeurs et datacenters
Pour bien comprendre le changement en cours, il faut imaginer que notre système électrique, constitué de lignes, de postes de contrôle et de transformateurs, intégrera demain des équipements télécoms comme les routeurs, des datacenters, des supercalculateurs, des logiciels de simulation, des bases de données... Il deviendra communicant et le chantier est gigantesque. D'autant plus que, si internet s'est construit serveur par serveur, lien par lien, le smart grid, lui, ne peut reproduire cette politique des petits pas. Il doit se construire à partir des systèmes existants. Revenons au Smarts Labs à Stockholm. Pour mieux comprendre les réactions de nos bons vieux réseaux à la greffe du logiciel, les équipes suédoises testent, sur leur réseau miniature, de multiples équipements télécoms. Depuis le printemps, c'est le travail du simulateur mis au point par la filiale française de l'éditeur canadien Opal RT Europe. Sur deux supercalculateurs, un logiciel rejoue inlassablement le comportement d'un vrai réseau de transmission. Le système reproduit virtuellement, en temps réel, les échanges d'informations et les actions entre le réseau et ses équipements, au composant près. Les chercheurs en ingénierie électrique simulent des incidents et observent la réaction autonome du réseau. De leur côté, les informaticiens testent leurs moteurs d'analyse de données ou leurs outils de datamining sur différentes topologies de réseaux (en étoile, en anneau, etc.).
Mais « aujourd'hui, l'urgence, c'est de rendre le réseau de distribution communicant ! », lance Roberta Bigliani, directrice EMEA de recherche sur l'énergie chez IDC. C'est aussi ce que souhaite l'Agence internationale de l'énergie (IEA) dans sa feuille de route technologique, publiée fin 2010. L'IEA insiste sur le besoin de collecter les données en aval mais alerte sur la complexité de la démarche, en raison du très grand nombre de noeuds du réseau de distribution. Une des pistes de recherche consiste à utiliser le réseau électrique pour transporter les données. La technique existe déjà avec le courant porteur en ligne (CPL). Mais elle n'est efficace que sur de courtes distances. Une autre solution serait de doubler le réseau de fibre optique mais les coûts sont prohibitifs. Reste la voie du sans-fil. Si certaines équipes travaillent sur des protocoles Wi-Fi, les chercheurs de KTH testent entre autres des équipements 4G Ericsson pour relier deux transformateurs.
Un déluge de données
Comme le Web, les smart grids brasseront des informations par milliards de gigaoctets. « Les dernières évolutions des systèmes de pilotage remontent jusqu'à 50 mesures par seconde. Nous serons bientôt à 200 », insiste Luigi Vanfretti, responsable du Smarts Labs. Pour interpréter ce déluge de données et pouvoir gérer efficacement le smart grid, labos et industriels développent des logiciels spécifiques. Les chercheurs tentent aussi de mettre au point des robots logiciels inspirés de ceux de la finance ou du moteur de recherche de Google. C'est la piste retenue par le projet CRISP, financé par l'Union européenne et chapeauté par le Centre de recherche sur l'énergie des Pays-Bas. Il vient d'aboutir au logiciel PowerMatcher, qui devrait être déployé dès cette année. Conçu pour un réseau intégrant énergies renouvelables, pompes à chaleur et véhicules électriques, certains développements ont été pris en charge par le GIE français IDEA (EDF, INPG, G2ELab, Schneider Electric).
Les éditeurs d'outils de datamining, comme SAP, Oracle ou encore IBM (Cognos) sont aussi entrés dans le jeu. SAP devrait décliner dès septembre son Raptor pour l'analyse de données issues des compteurs intelligents. Oracle Utilities Network Management System entend aller plus loin et modéliser le faisceau d'informations concernant le réseau de distribution (incidents, production provenant des énergies renouvelables locales, etc.) pour guider son pilotage.
Mais toute médaille a son revers. Plus on transforme ce bon vieux réseau électrique, peu communicant, mais donc peu vulnérable, en internet de l'énergie, plus on le rend sensible aux virus, chevaux de Troie et autres cyber-attaques. L'affaire Stuxnet a contribué à interpeller le secteur sur ce sujet. Cette attaque malveillante a été dirigée contre des équipements de contrôles Siemens, qui servent entre autres pour le contrôle de centrales électriques. Les éditeurs spécialisés, comme Symantec, travaillent donc à l'adaptation de leur antivirus et de pare-feu à l'internet de l'énergie. Problème : les mises à jour. Les systèmes de contrôle du réseau de transmission, encore souvent propriétaires, supporteraient assez mal le rythme quotidien auquel l'informatique est habituée.
Dernier point mais non des moindres : pour parler de smart grids, il faut des compteurs réellement communicants, capables de remonter des informations précises sur le comportement du consommateur. Et là, le bât blesse. Les expérimentations et déploiements de compteurs sont légions mais les résultats loin d'être convaincants. Les Italiens, avec Enel, ont tiré les premiers dès le début des années 2000. Un peu trop tôt. ERDF a essuyé les déboires que l'on connaît avec ses Linky, plus communicants qu'intelligents. Quant à Microsoft et Google, avec leurs projets respectifs de suivi de la consommation Hohm et PowerMeter, ils ont jeté l'éponge. C'est une évidence que de le rappeler, mais pour utiliser internet, il faut pouvoir y naviguer. Et en matière d'énergie, le pendant d'un Internet Explorer capable de lire le comportement de ses internautes électriques reste à découvrir !
Les énergies renouvelables Les informations concernant ces énergies intermittentes et disséminées dans le réseau doivent être collectées, diffusées et analysées en temps réel, pour lisser la production globale. Le véhicule électrique Il constituera une surcharge pour le réseau, mais aussi un éventuel dispositif d'équilibrage. En se connectant pour se recharger, il pourrait servir de réserve temporaire mais aussi de relais de communication. L'équilibre du réseau Des mécanismes doivent permettre de déconnecter des sources de consommation pour préserver l'équilibre entre production et consommation. L'information du consommateur Il doit être informé le plus précisément possible et en temps réel pour adapter son comportement en fonction des capacités de production du réseau. La maintenance du réseau Dans certains pays, le réseau énergétique est vieillissant, vétuste ou encore en développement. Son bon fonctionnement dépendra de dispositifs qui lui permettront de s'autoréparer.
L'automatisation du réseau de distribution Des équipementiers (Cisco) proposent l'installation de routeurs et commutateurs standards pour IP et Ethernet, compatibles avec les environnements de pilotage de réseau énergétique de type Scada, par exemple. Le pilotage du réseau de transmission Il s'appuiera sur des sous-stations pouvant horodater par GPS les données qu'elles envoient. Des informations couplées avec des systèmes d'information géographiques (GIS) pour donner une visibilité plus globale aux opérateurs. L'analyse des données Un million de compteurs produiront quelque 3 millions de Go de données à administrer durant sept ans (Symantec). Le Bilab (Télécom Paristech et EDF R et D) étudie des méthodes d'échantillonnages larges et représentatifs ou temporel, pour l'analyse de ces données en temps réel. La sécurité et la confidentialité Pour chiffrer les données, éviter la perte d'informations et authentifier les accès à tous les équipements dotés de processeurs et qui communiquent dans le réseau, Symantec a adapté ses solutions de cryptage. Des compteurs réellement intelligents Doté d'une communication bidirectionnelle entre réseau et maison, ils bénéficieront de protocoles adaptés des réseaux classiques comme Zigbee Smart Energy pour se connecter aux équipements électroménagers.
Parce que le smart grid est complexe et long à déployer, des dispositifs à échelle locale émergent. Ces microgrids s'installent dans des zones géographiques limitées - ville, région, site industriel - où certains consommateurs produisent de l'énergie et la communiquent d'un bâtiment à l'autre. Autant de mini-écosystèmes qui ont besoin de dispositifs de « trading » pour répartir au mieux et en temps réel l'énergie produite en fonction des besoins de consommation. Alstom Grid et Microsoft travaillent depuis près d'un an à des environnements dans le « cloud » pour ces configurations. Plus surprenant, Siemens et Boeing ont annoncé mi-août leur collaboration pour équiper l'armée américaine en microgrids. Au programme : gestion distribuée de l'énergie et, bien entendu, sécurité.
SMARTS LABS Objectif Simulation du pilotage du réseau de transmission Partenaires KTH (Suède), ABB (autres équipementiers), Ericsson (tests 4G), Opal-RT Europe Dans un même labo, chercheurs en énergie et en informatique de l'école d'ingénierie électrique de l'institut KTH, en Suède, modélisent la collecte et l'analyse de données, et l'envoi de commandes dans le réseau de transmission. SMARTGRID Objectif Définition d'une architecture de réseau de communication Partenaires Alstom, Microsoft, Cisco, Sagemcom, Lenel, Itron C'est le projet le plus ambitieux. Alstom travaille avec des acteurs du logiciel et des réseaux sur un système d'interfaçage dynamique entre divers niveaux de réseau de l'énergie, pour une gestion dynamique de la production énergétique, répartie en temps réel. ECOGRID EU Objectif Définition d'un tarif de l'énergie en temps réel Partenaires Energinet (Danemark), Elia et Eandis (Belgique), EDPD (Portugal), Siemens, IBM Research, Landis + Gyr (Toshiba), etc. Ecogrid EU teste le smart grid dans la réalité miniature de l'île de Bornholm au Danemark. Outils de communication et algorithmes serviront à établir un modèle de tarif de l'énergie en temps quasi réel. SIEGATE Objectif Définition d'une passerelle de protection des informations Grid Acteur Protection Alliance (University Urbana-Champaign Illinois) L'État américain finance le développement d'une passerelle logicielle de sécurisation des échanges de données en temps réel: défense face aux cyber-attaques, intégrité et confidentialité des données et cohérence de leurs formats.

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