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L'innovation est dans le pré

Par Olivier James - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3256

Innovante et prometteuse, la chimie verte sort des labos et intéresse de plus en plus d'industriels. Elle passe enfin au stade de la production.

L'annonce n'est pas passée inaperçue ! « Nous avons deux projets de construction d'usines de taille mondiale dans la chimie du végétal », a révélé, il y a quelques jours, Christian Koulic, responsable stratégie et développement de Total. Le géant pétrolier compte se lancer dans la production à grande échelle de polymères issus de ressources végétales, notamment du polyéthylène et de l'acide polylactique. Pour mener à bien cette révolution, Total prend des participations dans des start-up, telles les américaines Gevo et Coskata.

Le groupe regarde aussi de près les jeunes pousses françaises qui défrichent un secteur en pleine éclosion. En matière de chimie du végétal, notre pays est plutôt bien loti. Roquette dispose déjà d'une plateforme industrielle à Lestrem (Pas-de-Calais). BioAmber occupe d'une partie du complexe industriel de Bazancourt-Pomacle près de Reims (Marne). Le site de Sofiprotéol-Novance à Compiègne (Oise) va bénéficier des investissements d'avenir pour développer l'institut d'excellence PIVERT, qui sera doté d'un budget de 220 millions d'euros sur dix ans... Sans oublier les projets de Rhodia, Arkema, Solvay, Metabolic Explorer et Deinove. La chimie du végétal devient une réalité industrielle. Le marché européen s'est élevé à 28 milliards d'euros en 2010. Dans l'Hexagone, pas moins de 80 projets de bioraffineries sont identifiés. Six d'entre eux atteignent des budgets situés entre 21 et 112 millions d'euros. L'Union européenne, avec les grands industriels du secteur, a fixé le cap : atteindre 15 % de végétal dans la production chimique française d'ici à 2017.

Ruée sur les matériaux biosourcés

Produire du carburant et des plastiques à partir de microalgues et du sucre des plantes, obtenir des colles et des tensio-actifs grâce aux déchets agricoles et forestiers... Les végétaux renferment de colossales quantités de carbone qui, réorganisées, permettent d'obtenir des polymères semblables à ceux renfermés dans les hydrocarbures. Les possibilités offertes semblent infinies. Les start-up du secteur rivalisent d'ingéniosité. Elles sont toutes en passe de quitter les paillasses des laboratoires pour rejoindre l'univers des pilotes industriels, voire même des usines de production.

Si les producteurs de bioplastiques et de biocarburants ont gagné en crédibilité avec la hausse du prix des matières premières, les fabricants d'intermédiaires chimiques (colles, lubrifiants, vernis et autres solvants) à partir de végétaux ne sont pas en reste. « Nous sommes littéralement assaillis par les demandes de ces industriels qui souhaitent biosourcer leurs produits en raison de l'évolution des réglementations », constate Daniel Thomas, président du pôle de compétitivité Industrie agroressources (IAR), basé à Laon (Aisne). « Et nous avions sous-estimé cet impact. » Le règlement européen Reach sur l'enregistrement des substances chimiques et les exigences des consommateurs ont donné des ailes à cette chimie de nouvelle génération.

Malgré ce contexte favorable, sauter le pas du labo à l'usine n'a rien de naturel. Les start-up rencontrent des difficultés pour faire sortir de terre des installations industrielles très gourmandes en capitaux. Christophe Rupp-Dalhem, président de l'association chimie du végétal (ACDV), souhaite un plus grand soutien financier pour lancer les premières unités industrielles. « En Europe, l'encadrement communautaire ne permet pas ce type d'aides, jugées comme créant une concurrence déloyale », déplore-t-il.

Conséquence ? « Lorsqu'elles dépassent le stade du garage, les start-up ne sont pas bien aidées, il n'y a pas de soutien dans l'investissement industriel », regrette Valérie Lucas, responsable du département Recherche et innovation au sein de l'Union des Industries chimiques (UIC). Les discussions vont bon train à Bruxelles pour faire bouger les lignes. Car certaines jeunes entreprises quittent le sol européen pour rejoindre les Etats-Unis, où les aides sont plus généreuses. Heureusement, des fonds privés fleurissent en France, à l'image de Demeter, Emertec, Truffle Capital, Seventure ou encore Sofinnova.

Convaincre les grands industriels

Dans leur course à la croissance, les start-up doivent aussi convaincre les grands industriels de la viabilité économique de leurs bioproduits. Une gageure vu le manque de recul et l'absence de qualifications pour ces solutions issues du vivant. « Nous devons développer des produits qui ne dérangent en rien les process industriels existants », estime Thierry Scholastique, président du directoire de la société CIMV. Autre facteur de compétitivité : ne pas exploser les coûts de production avec les produits biosourcés. D'une manière générale et en fonction du cours des matières premières, leur surcoût varie de 10 à 30 %. Les phases d'essais prennent donc parfois plus de temps que prévu... Mais pour peu que le secteur de la chimie du végétal se structure davantage, que de grands projets fédérateurs voient le jour et que des liens plus étroits se tissent entre les mondes de l'agriculture et de la chimie, les start-up peuvent espérer ne pas rester trop longtemps dans l'ombre.

80

Pas moins de 80 projets de bioraffineries existent en France.

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