L'INNOVATION, ANTIDOTE DES INGÉNIERISTES

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3258

Afin de ne pas rester trop dépendant de la conjoncture et d'exister face aux donneurs d'ordres, les ingénieristes musclent leur R et D.

Changement d'ère chez les ingénieristes. L'époque où les sociétés de conseil en technologie se contentaient de jouer les bureaux d'études délocalisés des grands noms de l'industrie ou de la construction semble bien révolue. Certes, les sociétés d'ingénierie et de conseil en technologie prennent encore en charge entre 15 et 50 % de la R et D externalisée par les clients industriels, mais la part financée pour leur compte propre ne cesse d'augmenter et de se structurer. L'innovation devient alors autant la vitrine des savoir-faire que la passerelle vers de nouveaux domaines d'activités, l'amortisseur des aléas de la conjoncture, l'outil de montée en gamme des compétences que le moyen d'attirer et de garder de nouveaux talents.

Mais le premier objectif des ingénieristes qui investissent en R et D est bien de rester compétitif en période de crise. « L'innovation est un moteur, une vitrine commerciale », estime Bruno Hemery, directeur R&I chez Citi Technologies. Ce qui ne veut pas dire que les projets soient seulement du marketing. Pour Jean-Luc Baraffe, directeur du Centre de recherche et de développement des technologies alternatives (CRDTA) chez Akka Technologies, les projets de R et D conduits par les ingénieristes répondent à de vrais besoins. À l'image du démonstrateur de véhicule électrique, mené à bien en seulement un an et demi. Mieux, pour séduire le plus grand nombre de clients, leurs projets ne sont pas exclusifs à un domaine. « Ils doivent être transposables à d'autres marchés », explique Jean-Pierre Berthoux, directeur R et D chez Segula Technologies, où 75 % de la recherche porte sur les technologies, la réalisation de prototypes et de démonstrateurs. La rénovation de matériel roulant ferroviaire, avec ses problèmes d'allègement, d'écomatériaux et de cycle de vie aidera, par exemple, à développer une méthodologie de calcul de structure composite pour les aéronefs.

Travailler autrement

La vitrine offerte par l'innovation doit également contenir des projets sur les secteurs les plus porteurs, comme le développement durable et les énergies nouvelles. C'est l'option retenue par Technip, champion des installations pétrolières et gazières, dont une petite équipe de R et D travaille sur des projets d'éolien flottant. Fort de son expérience dans les techniques offshore, Technip développe le projet Vertiwind, une éolienne flottante à axe vertical avec l'électronique de puissance dans la bouée, qui « a l'avantage de pouvoir être installée en eau peu profonde », précise Stéphane His, vice-président de Biofuels et Renewables Energies.

L'autre vertu de ces projets de recherche appliquée, c'est d'occuper les ingénieurs en cas de basses eaux. La crise de 2008 ayant révélé les risques d'une trop grande flexibilité des effectifs, les ingénieristes ont pris conscience qu'ils pouvaient utiliser les intermissions pour faire de la R et D. En les affectant à un centre maison structuré, ils peuvent lisser les cycles et fidéliser les compétences. C'est aussi « le moyen de faire monter en puissance des collaborateurs sur des métiers nouveaux et des problématiques nouvelles (analyse de cycles de vie, bilan carbone...) », affirme Jean-Pierre Berthoux. Akka Technologies a ainsi créé son CRDTA il y a trois ans. Il s'agissait de « faire travailler des équipes en sous-charge avec la baisse des projets », indique Jean-Luc Baraffe. Le CRDTA compte une centaine de collaborateurs - ingénieurs confirmés, nouveaux embauchés, stagiaires - venant de toutes les disciplines. Composé de peu de niveaux hiérarchiques, le management s'adapte aux jeunes ingénieurs et favorise l'esprit start-up. Une plate-forme collaborative accessible à tous, y compris aux salariés extérieurs au CRDTA, permet de partager les expériences. « La règle doit être la perméabilité permanente entre toutes les équipes », confirme Alain Eyraud, directeur technique chez Citi. Et pas question que la direction impose ses vues. Citi organise chaque année un concours en interne sans a priori sur les domaines de recherche, process, produits, organisations. Cette méthode a permis de faire émerger le projet Arcad : une solution de tracés et de cheminements de câbles électriques dans l'usine.

Encourager les partenariats

Mais se lancer dans la R et D interne n'est pas toujours si simple. Certains projets nécessitent de recruter des ingénieurs de niveau doctorat. Une autre difficulté concerne « le croisement des compétences et la transversalité des travaux », relève Valérie Archambault, directrice d'Altran Research. Créée début 2009, cette structure fonctionne avec des équipes mixtes : des permanents, une quinzaine de jeunes ingénieurs recrutés sur des profils pointus et des ingénieurs plus confirmés, rompus à travailler sur des sujets organisationnels. Elle mobilise aussi un cercle d'experts issus des différents services. Et bénéficie des compétences d'ingénieurs qui se retrouvent entre deux contrats. Des collaborations et des partenariats sont également développés avec des laboratoires, notamment publics.

Pour sortir du lot, les services de recherche doivent nouer des partenariats et participer à de grands programmes. Altran et Citi ont signé des accords avec des écoles et des fondations, en France et à l'étranger, et des laboratoires publics ou privés. Segula mène des collaborations avec des universités, des industriels et des établissements publics. « Une trentaine de projets en partenariats français et européens (organismes publics, privés, écoles...) sont en cours chez Egis », rapporte Michel Ray, directeur scientifique. Pour les mener à bien, le groupe spécialisé dans les infrastructures et « utilities » fait travailler en R et D 45 équivalents temps plein et une petite équipe de fonctionnels, gérant 25 réseaux techniques spécifiques (communautés de métiers). Il est par ailleurs engagé dans six pôles de compétitivité.

Développer des projets de R et D exige bien sûr également une optimisation des financements. Les ingénieristes apprécient particulièrement le crédit impôt recherche et s'appuient sur les aides des régions et les avances d'Oséo. Le projet d'éolienne Vertiwind bénéficie, lui, d'un financement des investissements d'avenir. Malgré le foisonnement des initiatives, il est encore trop tôt pour dire si l'innovation en compte propre sera effectivement la clé des ingénieristes pour démontrer leur valeur ajoutée. L'objectif avoué étant de passer du statut de simple sous-traitant à celui de vrai partenaire.

Méthodologie

Ces chiffres reflètent l'activité des principaux ingénieristes français (chiffre d'affaires supérieur à 100 millions d'euros) sur les trois dernières années. Ils ont été collectés auprès des entreprises, avec le concours de Syntec Ingénierie, ou extraits des rapports annuels.

Analyse

Le secteur de l'ingénierie et du conseil en technologie a bénéficié d'une croissance forte et régulière depuis le début de la dernière décennie et jusqu'à 2008. Pour beaucoup, la crise des « subprimes » et l'effondrement de l'activité économique qui a suivi ont cassé net cette dynamique en 2009. La baisse des chiffres d'affaires est induite par la baisse des contrats de prestation, mais également par la pression sur les prix imposés par les donneurs d'ordres. La flexibilisation de l'emploi ne s'est pas généralisée, les entreprises essayant de conserver les compétences, même en période de sous-charge. Si certains chiffres d'affaires sont en hausse, la reprise est surtout nette au second semestre 2010. Ces résultats sont dus à une reprise plus marquée dans le tertiaire, les infrastructures, le conseil en technologie, ainsi qu'à un mouvement de concentration.

L'INGÉNIERIE EN FRANCE

217 000 emplois, dont 50 % d'ingénieurs et de cadres en 2010 35,6 milliards d'euros de chiffre d'affaires, dont 30 % à l'international 2 % d'intensité de R & D en moyenne

Un fauteuil électrique signé Segula

Aucun fabricant de fauteuils n'avait répondu positivement au cahier des charges de l'Association française contre les myopathies (AFM). Sans expérience en la matière, Segula Technologies a relevé le défi et développé un fauteuil roulant électrique haut de gamme de nouvelle génération. Profitant du savoir-faire de l'ingénieriste dans les véhicules électriques (formule 3 et Andros Car électriques), le Whing a mobilisé les dernières innovations dans les domaines de simulation numérique, liaison au sol, lois de commande, système électrotechnique et batterie. Doté de six roues indépendantes, d'un système électronique intelligent contrôlant neuf actionneurs, d'un écran déporté avec infographie couleur et d'une batterie lithium-ion, il dispose d'une autonomie de 30 kilomètres. « Il a nécessité 60 000 heures de R et D sur cinq ans pour un coût total de 9 millions d'euros », précise Bruno Cazé, chef de projet. Il sera industrialisé et commercialisé par DrK, une nouvelle filiale de Segula, à un prix inférieur de 30 à 40 % par rapport à la concurrence

Imprimer
Afficher tous les magazines par année

Partagez l’info :

Partager cet article avec mon réseau profesionnel sur Viadeo linkedin envoyer à un ami

Effectuer une autre recherche

Rechercher

Identifiez-vous