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L'industrie contre-attaque

Par Olivier Cognasse - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3195

L'explosion des produits contrefaits affole les entreprises. L'heure est à la mobilisation pour tenter d'enrayer l'invasion de ces produits en provenance, pour l'essentiel, de Chine. Enquête.

Le 11 juin, la France jouera son premier match de Coupe du monde contre l'Uruguay. En cas de victoire, ses supporters ne manqueront pas de déambuler dans les bars et les rues revêtus de maillots bleus à l'emblème du coq. Mais combien d'entre eux auront achetés des faux ? En Afrique du Sud, les douanes ont déjà saisi depuis le début de l'année pour 10 millions d'euros de produits contrefaits... Symboliques, ces saisies ne sont qu'une toute petite partie de la contrefaçon à l'échelle du globe. Selon une estimation de l'OCDE, ce fléau représente de 5 à 7 % du commerce mondial, soit un montant annuel proche de 200 milliards d'euros ! L'an dernier, les seules douanes françaises ont mis la main sur quelque 7 millions d'articles contrefaits, dont 1,28 million de « faux » achetés sur internet.

Longtemps cantonné au textile ou aux copies de marques de luxe, le phénomène contrefaçon touche aujourd'hui tous les secteurs. Aéronautique, pharmacie, machines de BTP... tous les industriels sont concernés. Charles Aronica, le responsable juridique de la Fédération des industries des équipements pour véhicules (Fiev), estime que « 10 % des pièces vendues dans le monde proviennent de contrefacteurs, situés en Chine et au Maghreb. Pour la France, c'est sans doute plus proche des 5 % ». Jacques Fay, le président de Profluid, l'association française des pompes, des compresseurs et de la robinetterie, évoque la production de pièces contrefaites par « certains fabricants allemands de pièces de rechange pour les pompes volumétriques ». Le suédois SKF, numéro 1 mondial des roulements à billes, est concerné lui aussi, mais il se défend. Il a mené cinq actions de saisies en 2009, dont certaines ont porté sur 10 000 pièces en Europe. Non touché par la contrefaçon sur le Vieux Continent, le fabricant français d'électroménager SEB a fait saisir 40 000 produits falsifiés en Chine l'an dernier...

Face à un tel fléau, les industriels s'organisent. Selon une enquête de l'Union des fabricants pour la protection internationale de la propriété intellectuelle (Unifab) menée auprès de 300 sociétés françaises, publiée le 13 avril dernier à l'occasion du 15e Forum européen de la propriété intellectuelle, qui s'est tenu à Neuilly (Hauts-de-Seine), 27 % des entreprises interrogées avaient indiqué consacrer plus d'1 million d'euros par an pour se protéger et 16 % plus de 10 millions ! Le spécialiste des fixations pour l'automobile A. Raymond, basé à Grenoble (Isère), règle « le problème par courrier et par pression », indique son directeur R et D, Jean-Jacques Legas. Autre solution : sensibiliser les acheteurs potentiels de produits contrefaits. La méthode ? Leur expliquer qu'il s'agit de véritables trafics impliquant des réseaux criminels. L'ex-policier Charles Pellegrini, aujourd'hui à la tête de l'agence CP2M (lire ci-contre), cite l'exemple tragique d'un agent envoyé, il y a quelques années en Corée du Sud, pour enquêter sur un trafic de pièces mécaniques. « Nous n'avons plus jamais eu de ses nouvelles... » L'argument le plus convaincant reste, toutefois, celui de la dangerosité des produits falsifiés. Quelque 10 milliards d'euros de vrai-faux médicaments souvent mal dosés sont vendus en Europe (lire page 20).

DES ACCORDS PARTICULIERS PEUVENT ÊTRE PAYANTS

La liste des exemples citée par l'Unifab est édifiante : plaquettes de freins qui fonctionnent mal, fausses lunettes de soleil sans filtre, cosmétiques qui brûlent la peau, parfums avec de l'urine... Une réunion de l'Anti-Counterfeiting Trade Agreement (Acta) est prévue ces jours-ci en Suisse. Trente-sept pays devraient y signer, après trois ans de négociations, un traité anticontrefaçon et antipiratage. Mais la Chine, principal pourvoyeur de faux, n'y sera pas représentée... Des accords particuliers peuvent, toutefois, s'avérer payants. Les producteurs de Cognac ont obtenu en décembre dernier que la Chine reconnaisse l'origine géographique de leurs produits. « C'est une grande victoire », se félicite Emmanuel Baud, avocat en propriété intellectuelle, membre du cabinet Jones Day.

Lors de salons, certains industriels n'hésitent pas à demander la fermeture de stands pour des copies trop voyantes. Lors du dernier Bauma, le plus grand salon mondial de matériels de chantier, qui s'est tenu du 15 au 21 avril à Munich, l'industriel britannique JCB a intenté une action en justice contre trois constructeurs asiatiques pour copies illégales et atteinte à la marque. Les machines ont été retirées, illico, des stands. Le président de Profluid estime que pour protéger ses produits « la voie royale reste l'innovation. Il faut toujours associer un brevet au produit ». Un groupe comme SEB en dépose 80 à 100 par an.

LES SOLUTIONS DE TRAÇABILITÉ NE SONT PAS SÛRES À 100 %

Il existe aussi des solutions de traçabilité. SKF utilise des hologrammes sur le packaging et un numéro de série sur chaque pièce. Codes à bulles, codes Datamatrix (code 2 D) dans la pharmacie, encres spéciales, puces RFID... Toutes ne sont pas sûres à 100 %. « Le tag RFID est fabriqué en Chine, donc on n'est pas à l'abri de mauvaises surprises », constate Jean-Michel Loubry, du Pôle national de traçabilité, basé à Valence (Drôme).

La lutte contre les réseaux de contrefaçon n'est pas toujours l'apanage de la police et des douanes. Des entreprises spécialisées en profitent. « Nous menons des enquêtes approfondies, avec des moyens lourds, sur des entrepôts de la banlieue nord de Paris, raconte Charles Pellegrini. Nous utilisons des balises, des caméras miniatures cachées dans les phares d'une voiture... Quand nous obtenons suffisamment d'informations, nous faisons notre rapport au client, qui peut porter plainte. »

Les deux grands laboratoires pharmaceutiques très touchés par la contrefaçon de leur traitement contre le dysfonctionnement érectile, Pfizer avec le Viagra et Eli Lilly avec le Cialis, ont déployés des équipes d'anciens du FBI afin de démanteler les sites de production de faux médicaments. Ils ont quelques succès à leur actif mais ces sites se recréent aussitôt un peu plus loin. La véritable solution viendra peut-être des autorités des pays contrefacteurs. La Chine commence ainsi à effectuer des contrôles, car elle est confrontée à des problèmes sanitaires. D'ailleurs, le produit le plus copié dans le monde est la fameuse bière Tsingtao. Une sorte de retour à l'envoyeur...


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