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L'INDUSTRIE AGRO À L'ÉCOLE DES LABOS

Par P. D. - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3230
Naturalpha, spécialiste des essais cliniques, est de plus en plus sollicité par l'agroalimentaire.
Naturalpha, spécialiste des essais cliniques, est de plus en plus sollicité par l'agroalimentaire.
© FRANCK CRUSIAUX / REA

Le modèle de développement des aliments santé se rapproche de plus en plus de celui des médicaments. Sans être aussi complexe, il change substantiellement la manière de concevoir les produits pour les industriels de la nutrition.

Le lien entre aliments et santé est intuitif... Mais le démontrer scientifiquement est une autre paire de manches. Pour les industriels de l'agroalimentaire, c'est même un véritable casse-tête. La montée en puissance du marché des « aliments qui soignent » bouleverse leur manière de concevoir de nouveaux produits. La nouvelle réglementation européenne sur les alicaments les empêche d'afficher sur leurs emballages des bénéfices santé sans en apporter la preuve. Cette contrainte proche de celle de la pharmacie va obliger les majors de l'agro à repenser leur processus de développement.

Première conséquence : l'agroalimentaire devra consacrer de plus en plus d'argent à des études cliniques. Non seulement sur les ingrédients, mais aussi sur les aliments dans lesquels ils sont incorporés. Une seule étude peut coûter jusqu'à 300 000 euros. Et souvent, plusieurs sont nécessaires pour décrocher une allégation. « Elles restent toutefois moins complexes et moins coûteuses que celles de l'industrie pharmaceutique, où l'on pratique des études de morbi-mortalité », explique Christophe Ripoll, vice-président de Naturalpha. Le Nordiste, spécialiste de la mise au point d'essais cliniques, est de plus en plus sollicité par les industriels de l'alimentation.

Explosion du budget R et D

Sans atteindre ceux du médicament, les temps et le coût de développement des alicaments vont augmenter. Exemple chez Nutricia. La filiale de Danone travaille depuis plus de dix ans sur un aliment pour les personnes atteintes d'Alzheimer. Une première étude clinique a été finalisée, trois autres sont en cours et il en faudra probablement encore au moins deux avant d'espérer mettre le produit sur le marché...

Ce processus lourd, complexe, est aussi très coûteux. « Dans un secteur de l'agroalimentaire habitué aux cycles courts, qui pourra accepter des temps de retour sur investissement beaucoup plus longs ? », lance Philippe Sibour, d'Alliance consulting. Sans doute pas les PME... Développer des aliments santé requiert en effet des investissements autrement plus importants que ceux consentis pour les aliments traditionnels. Le budget limité que les industriels de l'agro consacrent aujourd'hui à la R et D (1 % de leur chiffre d'affaires) va gonfler de manière importante. Et tous ne pourront soutenir cet effort. Conséquence : on assiste à une phase de concentration. Le but étant de s'assurer une taille critique suffisante pour dégager les budgets nécessaires.

Prenant acte de ce changement de paradigme, le numéro un mondial de l'agroalimentaire a créé une nouvelle division dédiée, Nestlé Health Sciences, avec son propre institut de recherche. Le groupe de Vevey, en Suisse, va y injecter 380 millions d'euros. Objectif : « Mener des recherches biomédicales pour mieux comprendre comment la génétique, le métabolisme et l'environnement influent sur les maladies et le vieillissement humains », répond Emmanuel Baetge, le patron de la biotech américaine ViaCyte, débauché pour diriger l'institut. Nestlé espère ainsi prouver les bénéfices santé de ses produits pour les afficher ensuite sur les emballages.

De la nutrition vers les sciences de la vie

L'autre défi des spécialistes de la nutrition, c'est l'acquisition des connaissances. Pour prouver les propriétés des aliments, ils doivent s'approprier de nouvelles sciences (transcriptomique, protéomique, métabolomique...) et de nouveaux outils (séquençage, analyse informatique, spectrométrie de masse...). En rachetant des start-up, les industriels réussissent bien sûr à prendre pied dans ces domaines, mais ces opérations peuvent se révéler très onéreuses. Ils cherchent donc à acquérir ces connaissances en pratiquant une innovation plus ouverte, laissant davantage de place à des organismes de recherche ou des universités. Ainsi, le nouveau centre de recherche de Nestlé sera localisé sur le campus de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), avec laquelle le groupe collabore déjà sur deux programmes. L'un concerne le métabolisme de l'énergie ; l'autre, le développement du cerveau. La R et D de Nutricia va, elle, se rapprocher du pôle médical d'Utrecht, aux Pays-Bas (voir page 46). Au programme : immunologie, fonctionnalités du tractus digestif, microbiologie, fonctionnement du cerveau, métabolisme... « Notre R et D évolue clairement de la nutrition vers les sciences de la vie », explique Aldwin Vriesema, le directeur R et D. La division recrute des compétences issues de la pharma, non seulement pour la recherche, mais aussi dans le domaine réglementaire. « Mais ce n'est pas facile d'attirer des gens de la pharma avec les salaires de l'agro ! », explique William Green, porte-parole de Nutricia.

À l'instar des majors de la santé Pfizer ou GSK, l'agroalimentaire crée ou participe à des fonds d'investissement qui font de l'amorçage dans le secteur des biotechs. En 2006, au moment où Bruxelles initiait la réglementation, Nestlé investissait 500 millions d'euros dans un fonds de capital-risque baptisé W Health aux côtés du fonds Inventages. Il y a quelques semaines, le groupe a acquis CM et D Pharma, une start-up portée par W Health (lire ci-dessous). DSM possède, lui, son propre fonds qui a investi dans plusieurs start-up, dont une dizaine dans la nutrition santé. Sa pépite ? Provexis : la première entreprise (lire ci-dessous) à avoir décroché une allégation santé exclusive. En matière d'aliments santé, jouer les « business angels » peut être très rentable.

TROIS START-UP PROMETTEUSES

CM & D PHARMA DANS LE GIRON DE NESTLÉ Pays : Royaume-Uni Création : 2007 CM & D vient d'être acquise par Nestlé. Bien que n'ayant aucun produit sur le marché, ses projets sont prometteurs. Les essais cliniques sont en cours. Un chewing-gum baptisé Fostrap aurait des effets sur le niveau des phosphates dans le sang pour les personnes ayant des affections rénales. Il doit être lancé aux États-Unis cette année. Également dans le portefeuille, Eviendep, un mélange de fibres et d'ingrédients laitiers qui freine la progression des polypes du colon, et Recoclix, qui lutte contre la maladie de Crohn. NATTOPHARMA LA VITAMINE K2 AU MENU Pays : Norvège Création : 2004 Le norvégien NattoPharma est l'une de ces sociétés qui font le « buzz » avec la vitamine K2, récemment approuvée par l'Efsa dans le cadre de la procédure Novel Foods, relative aux nouveaux aliments. La société produit cette vitamine de façon naturelle à partir du natto, aliment traditionnel japonais basé sur la fermentation de haricots de soja. Coté à la Bourse d'Oslo, Nattopharma (3 millions d'euros de chiffre d'affaires) espère obtenir d'ici peu une allégation pour l'effet de sa vitamine K2 sur la santé cardiovasculaire, après celle obtenue sur la santé osseuse. PROVEXIS PIONNIER DES ALLÉGATIONS SANTÉ Pays : Royaume-Uni Création : 1999 Provexis restera dans l'histoire comme la société ayant reçu le premier avis favorable de l'Efsa pour une allégation santé de type 13.5. Son extrait de tomate, Fruitflow, inhibe l'agrégation plaquettaire dans le sang et contribue au maintien d'une bonne circulation sanguine. La société a été soutenue par le fonds d'investissement du néerlandais DSM, qui possède environ 30 % du capital, et qui a la commercialisation exclusive de Fruitflow. Elle travaille aussi sur des ingrédients contribuant à la rémission dans le cas de la maladie de Crohn.

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