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L'industrie africaine marginalisée, et demain ?

Par Pierre-Olivier Rouaud - Publié le
Salle de contrôle - Lafarge
© D. R.

Seulement 1,1%, tel est le poids de l'Afrique tout entière dans la production manufacturière mondiale. Ce chiffre marquant est l'un des enseignements d'un rapport "Promouvoir le développement industriel en Afrique dans le nouveau contexte mondial" que viennent de publier deux organisations des Nations Unies, la CNUCED (développement) et l'Onudi (industrie).

Malgré son milliard d'habitants, soit 15% de la population mondiale, le continent noir reste donc totalement marginalisé en matière d'industrie et ces dernières années les services et les produits de base ont presque à eux seuls tiré sa croissance. En fait, le taux de la valeur ajoutée manufacturière (VAM) dans le PIB africain qui était de 12,8 % en 2000 a même chuté à 10,5 % en 2008.

De plus, le gros de l'appareil productif africain repose sur un petit nombre de pays, à savoir pour l'essentiel l'Egypte, la Tunisie, le Maroc, Maurice ou Afrique du Sud. La situation frappe d'autant plus que si depuis l'an 2000, le poids de l'Afrique dans la production manufacturière mondiale stagne à 1%, dans le même temps, la part des pays en développement asiatiques est passée elle de 13% à 25%, Chine en tête.

"Depuis 20 ans, beaucoup de pays asiatiques sont parvenus à s'appuyer sur l'industrie notamment les activités à forte intensité de main d'ouvre pour assoir leur développement économique. Malgré sa plus grande proximité avec le marché européen, ce modèle n'a pas fonctionné pour l'Afrique", indiquait hier, lundi 11 juillet, à Paris, Norbert Lebalé, économiste à la division de l'Afrique de la Cnuced en présentant ce rapport.

Les raisons de cette situation sont multiples. Elles vont du manque de "compétitivité-prix" à la taille réduite de beaucoup de marchés intérieurs en passant par le poids du secteur informel et des petites entreprises, la faiblesse des soutiens publics, la bureaucratie et la corruption ou l'instabilité politique. Des indicateurs résumés dans le classement souvent médiocres de bien des pays d'Afrique dans le classement "Doing business" de la Banque mondiale.

Il faut aussi compter avec la dépendance de nombreuses économies aux matières premières (pétrole, mines, produits agricoles.) qui selon un schéma classique et paradoxal handicapent souvent le développement d'autres activités industrielles ("mal hollandais").

Ainsi selon le rapport, 50% des exportations africaines de biens manufacturés sont directement liées aux ressources naturelles quand, dans les pays en développement d'Asie ou d'Amérique latine, cette part a été divisée par deux en dix ans et n'est plus que de 13%. Bref, pour l'Afrique, l'important n'est pas tant ses ressources naturelles que sa capacité de monter en gamme. Mais les experts des Nations unies assurent que la bataille n'est pas perdue.

Selon eux, le continent peut jouer sa carte dans l'industrie mondiale et assoir en partie son développement sur le secteur secondaire, en s'appuyant sur ses entrepreneurs et aussi les investissements directs étrangers, notamment les flux "sud-sud" (Chine, Inde, Brésil.). De fait, certains pays africains ont de beaux succès en matière d'accueil d'investisseurs comme le montre l'implantation du japonais Sumitomo au Maroc, les investissements dans l'automobile (BMW, Ford.) en Afrique du Sud ou ceux de Lafarge en Afrique de l'est.

Pour des politiques industrielles volontaristes

Le cabinet Ernst & Young a même publié fin mars un rapport sur l'attractivité du continent intitulé "It's time for Africa" battant en brèche l'afro-pessimisme et soulignant les perspectives de croissance de nombreuses nations africains et de leur entreprises. Des projections qui attendent toutefois confirmation : en 2010, sur un flux mondial d'investissements étrangers total de 1 121 milliards de dollars l'Afrique n'a attiré que 50 milliards de dollars selon la CNUCED, pour beaucoup dans les matières premières et les services (télécom notamment).

Pour assurer le développement manufacturier des pays africains, la CNUCED et l'ONUDI plaident aussi pour la mise en place de politiques industrielles volontaristes, tirant les leçons du passé. Pour Norbert Lebalé, "la crise a remis l'Etat et les politiques industrielles au centre du jeu dans bien des nations développées. Cela doit se faire en Afrique aussi. C'est le bon moment. Ce concept ne doit plus être un tabou".

Les recommandations des experts de la Cnuced à ce sujet sont pourtant assez convenues. Elles mettent l'accent sur la promotion de l'innovation, la formation et la qualité, le renforcement des capacités d'action des administrations ou l'entreprenariat. Autant de vœux pieux s'ils ne sont pas accompagnés de mesures plus structurelles que ce rapport mentionne aussi. Il s'agit de l'accès au crédit pour les entreprises, de la stabilité des politiques macros économiques privilégiant l'offre, de la bonne gouvernance ou de la stabilité politique gage du temps long nécessaire à l'industrie.

Les experts des Nations-Unies recommandent enfin une plus grande intégration régionale. "Il n'est plus concevable que chaque pays, même peuplé de quelques millions d'habitants puisse penser développer à lui seul tout un ensemble de filières industrielles. Les stratégies industrielles doivent se penser dans un ensemble", juge Norbert Lebalé.

En la matière, les instituions économiques régionales en place comme la Cedao (Afrique de l'ouest) ou la SADC (Afrique australe) ont un rôle immense à jouer via l'harmonisation des politiques commerciales, la mise en place de réglementations communes ou des projets partagés d'infrastructures. En concrétisant des initiatives comme celles de la CEDEAO qui le 2 juin 2010 s'était accordé sur une politique industrielle commune.

Décennies perdues
Après les indépendances, presque tous les pays africains tentèrent de mener une politique industrielle. Celles-ci s'articulèrent souvent autour d'"éléphants blancs" (projets de prestige) et aussi des idées de substitutions aux importations avec par exemple en Cote d'Ivoire ou au Maroc des ateliers d'assemblages automobile travaillant à partir de sous-ensembles importés. Mais l'espoir de transferts de technologies firent fait long feu. Ces filières n'ont pas résisté aux nouveaux schémas de la mondialisation. De plus, les politiques publiques quant elles existaient, furent aussi souvent mises à bas durant les décennies 80 et 90. Car ces années de crise financière et de déficits abyssaux furent suivies de programmes d'ajustement structurels faisant la part belle au tout marché. Pas assez compétitive (la zone franc CFA souffre aussi de l'euro fort !), l'industrie africaine n'a ensuite pas réussi à prendre le train de la mondialisation. Elle a même plutôt souffert de la libéralisation des échanges dans le cadre de l'OMC face aux produits du Nord bénéficiant souvent de niches captives ou plus récemment aux produits low-cost asiatiques. Enfin, sauf exception, l'Afrique n'a pas su tirer parti d'initiatives de soutien via le commerce promue par le Nord que ce soit l'AGOA américain ou l'initiative européenne "Tout sauf les armes".

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