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L'impression numérique textile entre dans l'ère industrielle

Par YVES DOUGIN - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 2979

De nouvelles encres pour l'impression des tissus polyester voient le jour. La haute résistance à la lumière des pigments utilisés devrait accélérer les applications dans le textile automobile.

Les écueils sur lesquels a longtemps buté la technologie jet d'encre sont en passe d'être contournés. La lenteur des cadences d'impression sur textile, mais aussi le manque de résistance à la lumière de certains chromophores utilisés dans les encres pour polyester, ont longtemps freiné le développement de cette technologie dans l'industrie. Notamment l'impression à grande échelle de tissus utilisés pour l'habillage des intérieurs d'automobiles ou des sièges d'avions et de trains, pour lesquels les contraintes en terme de résistance aux ultraviolets sont extrêmement sévères. La division « textile effects » du chimiste de spécialités Ciba vient de faire sauter ce dernier verrou technologique.

Le groupe suisse doit en effet lancer, en octobre, deux gammes d'encres dispersées à haute tenue à la lumière, dont les for- mulations sont compatibles avec les deux grands systèmes d'imprimantes jet d'encre disponibles sur le marché. La première, la gamme Terasil RAC HL (pour « High Light ») est destinée aux têtes d'impression piézo Aprion, utilisées sur la machine DReAM du fabricant italien Reggiani. La seconde, baptisée Terasil DI HL, a été spécifiquement mise au point pour les systèmes de têtes d'impression du type « plotter », comme ceux qui équipent les machines du japonais Mimaki, fréquemment utilisées pour l'impression de tissus d'habillement. Cette annonce pourrait accélérer le déploiement à grande échelle d'une technologie aujourd'hui inégalée en terme de personnalisation des décors et de souplesse d'utilisation.

Formulations inédites pour davantage de créativité

Deux années de recherche ont été nécessaires pour élaborer et tester ces nouvelles encres à partir d'une sélection inédite de chromophores. « Les problèmes à résoudre ont été nombreux et complexes, explique Mickael Mheidle, en charge des développements textiles chez Ciba. Pendant longtemps, lorsque nous cherchions à obtenir un noir - inexistant dans les gammes d'encres précédentes - nous rencontrions des problèmes de compatibilité entre les pigments mis en oeuvre dans le mélange. La pâte précipitait et obstruait les buses d'injection, poursuit-il. A l'inverse, lorsque la rhéologie de l'encre était correcte, le mélange avait du mal à rester stable - notamment à cause de la couleur orange, qui est difficile à maîtriser. De ce fait, la résistance à la lumière de l'ensemble restait insuffisante. » En remettant à plat leur sélection de chromophores et en revoyant certaines de leur formulation, les équipes du docteur Mheidle ont finalement réussi à développer un orange suffisamment solide. Etape ultime avant l'élaboration de l'indispensable noir. « Nos deux nouvelles gammes High-Light sont constituées de chromophores identiques, insiste Mickael Mheidle. Les formulations sont en revanche totalement différentes puisque les contraintes exercées sur les gouttes d'encres dans une tête plotter ou une tête Aprion n'ont rien à voir : dans le premier cas, la fréquence moyenne du piezo ne dépasse pas 2 kHz, contre 35 kHz pour la seconde. »

Du côté des imprimantes, des progrès importants ont aussi été réalisés. Les cadences d'impression, jusque-là incompatibles avec les grandes séries, se sont considérablement améliorées. L'équipementier italien Reggiani, qui propose déjà des imprimantes dédiées aux applications textiles industrielles, s'est rapproché de Ciba et du fabricant de tête d'impression Aprion - l'israélien Scitex Vision, racheté fin août par Hewlett-Packard - afin de développer des programmes de recherche commun. La dernière version de la « DReAM », commercialisée par Reggiani, est le fruit de cette collaboration. Installée dans le centre de recherche que les trois entreprises partagent à Bergame, en Italie, elle affiche en effet des vitesses d'impression proches de 200 mètres carrés à l'heure, soit près de 100 fois la cadence du plotter de Mimaki. La résolution de la DReAM (600 dpi en six couleurs), et la largeur de tissus qu'elle peut traiter en un seul passage (la version actuelle de la DReAM fonctionne sur une laize de 2,20 mètres, extensible à 3,20 dès novembre), devrait rapidement déboucher sur des applications dans le secteur de l'automobile.

Ces développements conjoints sont observés avec beaucoup d'attention à la fois par les constructeurs, qui voient là un moyen supplémentaire de personnaliser leur offre, et par la plupart des grands tisseurs qui les fournissent. Tous les grands spécialistes de l'automobile, comme les français Michel Thierry et Trèves, sont sur les rangs pour les premiers essais. Le britannique Guilford a déjà réalisé une première série de tests cet été sur l'imprimante Mimaki dont il dispose dans son laboratoire.

Ces petites machines équipent déjà tous les labos des « textiliens » de l' automobile, preuve de leur intérêt pour la technologie jet d'encre. La plupart les utilisent, à la demande, pour l'élaboration d'échantillons ou pour l'impression de petites séries prototypes. « Il nous est arrivé de réaliser des décors de sièges pour une cinquantaine de véhicules, utilisés par les constructeurs pour des événements précis », indique encore Jacqueline Trajbert, responsable de l'innovation textile chez Trèves.

Une flexibilité et une qualité supérieure à l'impression classique

« Compétitive sur les petites séries, l'impression numérique offre une souplesse et une flexibilité inégalée pour ce type d'utilisation, plaide Mickael Mheidle, chez Ciba. Mais avec les cadences proposées sur les nouvelles machines, elle peut constituer une alternative à l'impression classique, même sur les grandes séries. » Au-delà de 2 000 mètres de tissus, l'impression sur rotative est concentrée chez les opérateurs basés au Pakistan, au Bengladesh, en Turquie ou en Chine, l'Europe restant orientée vers le Jacquard. Les prix oscillent entre 1,50 euros à 2 euros le mètre et les délais sont rarement inférieurs à quatre semaines. « Avec les machines numériques, les mêmes quantités peuvent être imprimées en quelques jours pour des coûts comparables », insiste le spécialiste de Ciba. Sans compter que le résultat de l'impression par jet d'encre est proche d'un rendu photo.

Les « textiliens » européens devront donc faire des choix. Abandonneront-ils leur Mimaki pour les capacités industrielles de la DReAM ? Difficile de répondre. L'investissement est sans commune mesure entre l'une ou l'autre des solutions. Il faut compter 750 000 euros pour la version la plus récente de la machine Reggiani contre 50 000 euros pour une Mimaki, à laquelle il faut ajouter 200 000 euros d'équipements annexes pour la préparation et la fixation du tissus.

« Les fabricants de tissus automobile peuvent également choisir de minimiser l'investissement en multipliant les machines plotter pour atteindre des cadences plus élevées », remarque Bruno Sueur, responsable du département textile chez Studio FX, l'importateur français de Mimaki. Le prix des encres, lui, ne fera guerre la différence. La gamme destinée aux plotter sera proposée à 100 euros le kilo, contre 85 euros pour la version DReAM.

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