imprimer

L'Europe est mal préparée à l'offensive chinoise

Par YVES DOUGIN - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 2944

Le 1er janvier, la fin des quotas devrait déclencher le raz de marée textile asiatique. Alors que les Américains activent les clauses de sauvegarde, les Européens peinent à mettre en oeuvre la parade de la zone Euromed.

Dans moins de trois semaines, le système des quotas qui régulait depuis plus de trente ans le commerce mondial du textile-habillement ne sera plus. Entamé en 1995 lors de l'Uruguay round, le processus progressif de libéralisation d'un mécanisme conçu pour protéger l'Union européenne et les Etats-Unis des importations des pays à bas coût, arrive à son terme. A compter du 1er janvier prochain, les grands acheteurs de textile et d'habillement pourront choisir libre-ment leurs fournisseurs dans l'ensemble des pays adhérents à l'Orga-nisation mondiale du commerce (OMC) sans aucune contrainte quantitative ni géographique.

Au regard de ce bouleversement programmé, les réponses et les mesures d'accompagnement proposées par l'Union européenne semblent bien minces. La zone commerciale Euromed, censée servir de « tampon » face à la menace asiatique, montre de sérieux retards à l'allumage. Programmé depuis le sommet de Barcelone en 1995, cet espace de libre-échange entre les 25 pays de l'Union élargie et les 10 pays méditerranéens « partenaires », est encore dans les cartons. « Soyons clairs : la zone Euromed n'existe pas, reconnaît-on à la direction des affaires internationales de l'Union des industries textiles (UIT). Si des accords commerciaux ont bien été signés entre les 25 européens et les pays du pourtour méditerranéens, très peu ont aujour-d'hui été ratifiés. » Les pays d'Europe centrale et orientale (Peco), qui pensent pouvoir tirer profit de la situation, traînent la patte pour mettre en place les accords nécessaires à la création d'Euromed. « Le retour du textile-habillement sous le régime du droit commun des échanges aiguise fortement la concurrence entre des pays comme la Roumanie ou la Bulgarie et le Maghreb, surtout sur les produits de sous-traitance à livraisons rapides », explique Gildas Minvielle, de l'Institut Français de la Mode (IFM) et auteur d'une étude sur la compétitivité des pays de la zone Euromed.

L'atout de la proximité

La Commission européenne, qui tente de faire accoucher ce projet au forceps, serait toutefois prête à libérer de tout contingent douanier les échanges entre les pays qui auraient signé des accords commerciaux avec au moins deux autres nations. Une démarche jugée dangereuse par de nombreux industriels. Ils y voient l'émergence de minizones de libre-échange, exemptées de droits de douane, à l'intérieur même d'Euromed. « Une telle situation serait administrativement ingérable », plaide l'un d'entre eux.

Si les choses ne s'accélèrent pas, le choc risque d'être rude pour les grands pays producteurs comme la Tunisie ou le Maroc, qui réalisent respectivement 58 % et 61 % de leurs exportations grâce au textile-habillement. Beaucoup plus exposés que la Turquie, dont l'industrie intégre toute la filière (de la matière première au vêtement confectionné), ces deux pays commencent déjà à souffrir de la désaffection de donneurs d'ordre. « La fin des quotas va faire baisser le coût de revient d'un bien importé de 10 à 20 %, explique Régis Vroman, l'acheteur international de Promod. Si l'on y ajoute la faiblesse du dollar, qui renforce encore l'attrait de l'Asie, vous n'êtes pas loin de faire plonger définitivement ceux qui hésitaient encore à aller en Chine. »

L'intérêt des pays du Maghreb réside d'abord dans les délais de livraison très courts qu'ils autorisent. « Pour une chaîne comme la nôtre, souligne encore Régis Vroman, cette zone nous offre la possibilité d'acheter le plus tard possible dans l'année, donc de mieux coller aux attentes des consommateurs et de diminuer les stocks d'invendus en fin de saison. » D'autres, en revanche, préfèrent acheter plus, plus loin, mais à des prix « plancher », comme le discounter Vet'Affaires. En trois ans, la chaîne a doublé la part de ses achats en Asie, en délaissant totalement son sourcing marocain. Idem pour le fabricant de chaussettes Kindy. Le groupe a fermé son usine française de Moreuil (Somme) en juin dernier et a supprimé le Maroc de ses zones d'achat, alors qu'il y fabriquait 12 % de ses produits en 2004. « Avec la fin des quotas, la part produite par notre réseau asiatique passera de 12 % à 36 % d'ici à 2007 », précise Joël Pétillon, le P-DG de l'entreprise.

La mise en place de la zone Euromed, capable de renforcer l'effet de proximité du Maghreb grâce à l'exemption des droits de douane, aurait-elle pu enrayer cette tendance ? Pas si sûr. Outre-Atlantique, la zone de libre-échange de l'Alena, qui devait servir de modèle au projet européen, n'a semble-t-il joué que temporairement son rôle d'amortisseur. Selon les projections de l'OMC, la part de marché du Mexique dans les échanges textile avec les Etats-Unis, devrait descendre à 3 % après 2005 contre 10 % en 2002. Ce qui n'a toutefois pas empêché l'administration Bush de signer cette année un accord douanier avec le Maroc, portant sur 45 familles de produits. « Après avoir signé avec la Turquie, qui fournit déjà 2 % des exportations américaines, les Etats-Unis restent très actifs dans la région, rappelle un industriel français. Ils ont ouvert des négociations avec la Tunisie et l'Egypte. Une manière pour eux de prendre l'UE de vitesse. »

Rien sur la marche à suivre

Ces ratés mettent en lumière l'absence de préparation du Vieux continent face à l'échéance 2005. « Nous avions dix ans pour nous préparer à ce changement et rien n'a été fait, la situation est pratiquement ingérable », confie un important industriel français, qui travaille quotidiennement avec l'Asie. Les entreprises sont confrontées à de multiples problèmes et peinent à obtenir des réponses claires sur la marche à suivre. A côté de la flambée du fret qu'entraînent les reports de livraisons des exportateurs chinois sur les produits libéralisables en janvier (voir le numéro 2943 de « L'U.N. »), le casse-tête lié aux opérations de dédouanement semble inextricable. « A quinze jours de l'échéance, personne n'est en mesure de dire précisément quels seront les formulaires qui remplaceront les licences d'importation, explique Isabelle Sakowicz, d'Ubifrance, l'agence française pour le développement international des entreprises. Le 19 octobre, Bruxelles a indiqué que des documents de surveillance des importations seraient délivrés sur présentation d'une facture par la Direction générale de l'industrie, mais rien n'est paru encore au journal officiel des Communautés, et personne ne connaît la marche à suivre. » A ces questions concrètes s'ajoutent de multiples interrogations sur les systèmes de protection qui pourraient être enclenchés pour amortir le choc. Là encore, le retard européen semble flagrant. « Les Américains ont transposé depuis plus d'un an les textes de l'OMC qui permettent de déclencher les mécanismes de sauvegarde, alors que la Commission européenne ne nous a encore rien communiqué sur les démarches à suivre et sur les documents à fournir pour monter des dossiers », explique-t-on encore à l'UIT. Profitant de leur avance, les Américains ont obtenu cette année trois clauses de sauvegarde sur les chaussettes, les soutiens-gorge et les robes de chambre, afin de limiter pendant un an les importations sur ces produits jugés sensibles. Ils viennent de déposer un nouveau dossier devant l'OMC sur des produits qui ne seront libérés qu'en 2005, au nom de la menace qui pèse sur l'industrie textile américaine. Ces artifices protectionnistes, même s'ils sont limités dans le temps, constituent aujourd'hui un écueil pour l'Europe, qui risque de voir dévier vers le Vieux Continent les flux de marchandises asiatiques destinés au marché américain. « C'est une menace réelle, insiste Thierry Noblot, le secrétaire général de l'UIT. Nous devons accélérer le mouvement afin de pouvoir, à notre tour, réagir avec les mêmes outils face au rouleau compresseur Chinois. »

Des produits très sensibles

Depuis son entrée dans l'OMC fin 2001, l'empire du Milieu apparaît, avec l'Inde, comme le premier bénéficiaire du démantèlement des quotas. Les atouts qui feront de ce colosse le futur champion mondial du secteur sont connus : une main-d'oeuvre très bon marché, une industrie intégrée qui a su attirer dans la région l'essentiel des investissements étrangers, une forte réactivité, et, pour finir, une stratégie commerciale agressive. Ses performances récentes inquiètent aujourd'hui la terre entière : sur les onze catégories de produits déjà libérées de tout contingent douanier, et dont Pékin a pu bénéficier rétroactivement, la part de l'industrie chinoise dans l'approvisionnement de l'Union européenne a progressé de 25 % en valeur pour la seule année 2003. Et leur prix a été divisé par deux en deux ans. Mais le plus dur reste à venir. Les catégories de produits autorisées à entrer en Europe au 1er janvier sont autrement plus sensibles : ce nouveau champ, qui, comprend les pantalons, les pulls, les tee-shirts, les chemises, mais aussi les chaussures, représente à lui seul 37 % de la valeur importée par l'Union, soit près de 30 milliards d'euros. Reste à savoir comment, pour parer ce danger, la Commission européenne réussira à boucler en quinze jours ce qu'elle n'a pas su mettre en place en dix ans.

Partagez l’info :

Partager cet article avec mon réseau profesionnel sur Viadeo linkedin Partager cet article sur Wikio envoyer à un ami

Effectuer une autre recherche

Rechercher
À la une
Jean-Baptiste Collin de Sussy

La sémantique de l'industrie

Ne dites plus industrie, mais redressement productif. C'est désormais le nom de ce ministère qui a vu le jour pour la...

Neri Oxman

L'impression 3D détournée par l'artiste Neri Oxman

L'architecte et designer Neri Oxman expose au Centre Georges Pompidou, à Paris, ses sculptures...

Guillaume Klossa

"Je suis fasciné par les technologies sans fil"

Guillaume Klossa, qui vient de publier un rapport sur l'impératif industriel, répond à notre...

Arnaud Montebourg

La semaine chargée d’Arnaud Montebourg, et le reste de l’actualité industrielle

On le savait déjà. Ministre est un métier à plein temps. Arnaud...


© L'Usine Nouvelle    - Publicité- Conditions générales d'utilisation - RSS - Pour nous contacter