L’étrange Monsieur Lagardère

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Capture d'écran Arnaud Lagardère sur RTL en 2010
© D.R. - YouTube

Notre consoeur Jacqueline Rémy signe un portrait d’Arnaud Lagardère aux éditions Flammarion. Résultat d’une enquête fouillée, très documentée et riche en anecdotes, cette biographie révèle un personnage paradoxal, charmeur à ses heures, cassant à d’autres. Plus qu’un grand patron, un archétype de la comédie sociale française : l’héritier qui aurait voulu vivre sa vie.

Avec "Arnaud Lagardère, l’héritier qui voulait vivre sa vie", la journaliste Jacqueline Rémy réussit une passionnante biographie d’un des hommes les plus puissants de France. Un chiffre suffit à résumer les enjeux : Arnaud Lagardère est à la tête d’un groupe qui en 2011 a réalisé un chiffre d’affaires de plus de 7 milliards d’euros. La presse people peut s’amuser de ses frasques, Arnaud Lagardère n’en demeure pas moins sinon un industriel, du moins un homme clé du paysage industriel français.

On se souvient que Nicolas Sarkozy avait présenté Arnaud Lagardère comme son frère, et à lire l’ouvrage de Jacqueline Rémy, on comprend assez bien les points de contact qui pouvaient exister entre les deux hommes. Même refus des obligations, même mépris pour les règles d’un establishment qu’ils n’aiment pas vraiment et qui le leur rend bien, même tropisme états-uniens, le président du groupe Lagardère expliquant que la décontraction d’usage outre-Atlantique l’agrée davantage que les mœurs étouffantes de la bourgeoisie française.

Les deux hommes ont aussi des différences : l’un est un héritier quand le second aimait se présenter comme un homme qui s’est fait tout seul… Reste qu’Arnaud Lagardère semble prendre un malin plaisir à enfreindre les codes d’un monde (quitte à se faire des ennemis) préférant la raquette du tennisman au stylo plume des intellectuels. Un comble pour le propriétaire d’un des groupes majeurs de l’édition française !

Charmant et rusé

Pourtant, s’il ne possède pas les codes, ou s’il les enfreint sciemment, Arnaud Lagardère est loin d’être le dilettante que certains se plaisent à décrire. Au fil des pages de sa biographie, ce qui frappe d’abord c’est le charme évident et la ruse de cette personnalité. Des personnes dont il s’est séparé brutalement continuent des années plus tard  à parler de lui aimablement.

Enfant surprotégé (son père craignait les enlèvements), adolescent timide, il réchappe à la mort à la suite d’un grave accident sportif. Elevé pour succéder à un père qui se rêvait immortel (cherchez l’erreur !), Arnaud Lagardère vit dans le paradoxe de continuer l’œuvre de ce père tout en cherchant à s’en affranchir, rêvant d’abandonner l’aéronautique, de construire un pôle sportif ou de devenir un groupe recentré sur les seuls médias.

Résumant la situation, Michel Rocard lui lança "vous et moi nous avons le même problème […] Tous les deux on a un père." Et ce n’est pas qu’une jolie formule, tant le groupe reste marqué par la personnalité de Jean-Luc Lagardère et l’héritage transmis par ce dernier à son fils.

Mais la biographie de Jacqueline Rémy n’est pas seulement un passionnant portrait psychologique de ce dirigeant pas comme les autres ou une série de révélations sur une biographie extraordinaire, comme en témoignent les rapports d’Arnaud Lagardère et de sa mère ou la personnalité de sa première épouse. En creux, elle esquisse un portrait du capitalisme à la française. Car le groupe Lagardère n’est pas un groupe comme les autres.

Machiavel malgré lui

C’est une société en commandite, autrement dit une société dirigée par un actionnaire minoritaire quasiment indéboulonnable. C’est un groupe qui doit composer avec les différents réseaux d’influence, un groupe à la table duquel se sont récemment invités les qataris, un groupe dont la présence dans l’aéronautique justifie que rien de ce qui le concerne ne saurait être étranger aux intérêts de l’Etat français.

C’est le tableau de ce drôle de mélange entre haute administration, élite financière et sphère politique que dresse Jacqueline Rémy, rappelant que ces spécificités ne sont pas nées avec le fils qui en a hérité de l’icône Jean-Luc Lagardère.

Distanciée, elle livre les différents points de vue, insiste sur les réussites du jeune Lagardère à ses débuts auquel elle donne largement la parole, revient sur les errements stratégiques du groupe dans le sport ou sur les paradoxes de la stratégie dans les médias, avec une vente réussie du pôle international des magazines, tout en soulignant l’impasse de la cession de la participation du groupe Lagardère dans Canal+.

Elle montre aussi comment la stratégie de l’entreprise est influencée par la situation financière du président. "Où l’on voit les intérêts personnels gouverner les intérêts industriels", note l’auteur.

La biographie a les défauts de ses qualités : on aimerait parfois que l’auteur s’engage davantage, plutôt que de rapporter les verbatims des uns et des autres. Mais une telle mission est sûrement impossible, tant le 4 rue de Presbourg, le siège de la société, évoque davantage un nid de vipères que la maison des bisounours.

Celui qui l’a peut être le mieux cerné semble être le président de la République Jacques Chirac qui avouait : "j’ai tenté de lui tordre le bras, mais il est en caoutchouc." Et si Arnaud Lagardère, loin de la caricature frivole et facile qu’on dresse de lui, était avant tout un très grand politique capable de mettre en pratique les principes de Machiavel, sans en avoir jamais lu une ligne.

Ou qui a compris qu’il avait intérêt à laisser croire à tout le monde qu’il ne l’avait pas lu. Pas si mal pour un homme qui est devenu ce qu’il est sans l’avoir jamais vraiment voulu.

Christophe Bys

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