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L'ENVOL BRITANNIQUE

Par À GREAT YARMOUTH, PIERRE-OLIVIER ROUAUD - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3235
Mer du Nord, ferme de Scroby Sand. Dressé sur ses six pieds, un « jackup » pose une éolienne. La location journalière de ces navires revient à 70 000 euros.
Mer du Nord, ferme de Scroby Sand. Dressé sur ses six pieds, un « jackup » pose une éolienne. La location journalière de ces navires revient à 70 000 euros.
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Outre-Manche, l'éolien offshore a tout de la poule aux oeufs d'or. Derrière les Siemens, Vestas et Gamesa, Alstom et Areva sont aussi sur les rangs.

Au premier coup d'oeil, Great Yarmouth, en bord de mer du Nord, est une station balnéaire anglaise comme une autre. C'est-à-dire kitch à souhait, avec, sur son front de mer, une débauche de manèges bariolés et salles de jeu bling-bling. Dans ce port du Norfolk, aux airs de ville fantôme hors saison, il faut traverser l'odeur des fish and chips et s'avancer vers la plage pour contempler un tout autre spectacle. À 2 000 mètres du rivage, 30 silhouettes blanches se détachent sur l'horizon, plantées sur leur support jaune canari. Il ne s'agit pas d'une énième attraction pour touristes mais d'un des premiers parcs offshore britannique, Scroby Sands. Opéré par l'allemand E.on, il est constitué de moulins Vestas de 2 MW et a coûté 85 millions d'euros. Scroby Sands est remarquable à trois titres. Le premier, sa proximité, car la plupart des projets futurs sont éloignés de 20 à 80 miles de la côte. Le second, son histoire : E.on y a multiplié les déconvenues. Le troisième, surtout, parce que ce parc, achevé en 2004, a été un des tout premiers d'un programme britannique aujourd'hui en plein rush.

Un champ d'éoliennes vaste comme la Dordogne

L'offshore britannique, c'est l'un des plus gros projets industriels en Europe avec ses 80, 100 ou 120 milliards d'euros d'investissements sur dix ans ! Le chiffre exact, personne ne le connaît vraiment. À 120 km plus au nord, sur les quais du port de Harwich, des dizaines de nacelles Siemens de 120 tonnes alignées en rang d'oignon, qui attendent leur chargement sur une barge à destination du champ de Greater Gabbard, témoignent de ce boom. Au total, il y aura de 6 000 à 8 000 machines à construire, acheminer, poser, maintenir et 50 000 emplois sont promis. Le plus vaste parc, Dogger Bank, couvrira 8 660 km2 - la taille de la Dordogne - dans cette mer du Nord qui se prête bien au jeu avec ses fonds sableux de 20 à 60 mètres, parfois moins. L'aventure, lancée par le gouvernement travailliste en 2000, se décompose en trois phases : les « Rounds » 1, 2 et 3. Au Round 1 expérimental a succédé le Round 2 en 2003. Celui-ci prévoit 7,2 GW de capacité (et 2 GW additionnels, décidés mi-2010), soit 20 milliards d'euros. Il est en cours avec les parcs Greater Gabbard, London Array et autres Thanet. Quant au dernier Round, le troisième, son lancement remonte seulement à janvier 2010.

Dans un préfabriqué posé sur un quai du port de Ramsgate, Richard Rigg, directeur de London Array (porté par le danois Dong, E.on et le groupe émirati Masdar) détaille le projet : « La phase 1 compte 175 turbines de 3,6 MW situées, face à la Tamise, à 20 km au large, soit 2,2 milliards d'euros. Voilà quelques semaines, nous avons enfoncé la première monopile. Il y en a pour des mois de travail, mais chaque heure compte. En mer, tout est plus cher et complexe. » Dans cette mer du Nord fantasque, certains sites ne sont accessibles que 120 jours par an. À 70 000 euros par jour la location du « jackup », ces navires de pose aux airs d'insectes géants avec leurs quatre immenses pieds posés sur le fond, tout retard fait défaillir les contrôleurs de gestion. Et les financiers n'ont pas fini de se faire du mouron avec le Round 3.

Cette phase titanesque portant sur 32,2 GW (et 6 GW en Écosse) a été officialisée l'an dernier par le Crown Estate, autrement dit, les possessions de la Reine. Propriétaire des fonds marins, cette royale institution a attribué les licences à neuf groupements. À terme, le Couronne percevra 100 millions de livres de redevances par an, reversées en partie au budget de l'État, promet-elle.

Arrivé au pouvoir en mai 2010, le Premier ministre David Cameron, cultivant une image de Tory nouvelle vague aux préoccupations écolos, n'a pas remis en cause le programme travailliste. Et pour cause, il ne coûte rien au contribuable. Les projets sont financés à 100 % par les développeurs, souvent en capital, car les banques ne se sont guère engagées. Mais Chris Huhne, le ministre de l'Énergie, réfléchit à une remise à plat du système. Elle passera notamment par un prix plancher du carbone, une banque « verte » (mais peu dotée) et l'instauration d'un tarif de rachat, sans doute pas avant 2013.

Des espoirs de réindustrialisation fondés sur l'assemblage

« Le problème est d'accélérer pour tenir l'objectif européen de 15 % d'énergies renouvelables en 2020, dans lequel l'offshore tient une grande part, explique Joan MacNaughton, responsable des affaires publiques d'Alstom Power et ex-directrice de l'énergie sous Tony Blair (elle avait conçu le système actuel). Le rythme d'installation effectif est de 1 GW par an, il en faudrait 3 GW. » Aux conditions actuelles, le marché est assez juteux pour avoir attiré le gotha de l'énergie : RVE, E.on, Vattenfall, Iberdrola... à l'exception notable d'Edf et Gdf-Suez.

Le Round 3 en est au stade des études. Le démarrage du champ le plus avancé, Norfolk Banks (opéré par Vattenfall), est prévu pour fin 2014. Les industriels sont donc l'arme au pied, car les développeurs n'ont pas arrêté leurs choix techniques et de fournisseurs. « La plupart sont au stade des préqualifications, car avec le Round 3, on change d'échelle. Les sites sont plus grands, dans des eaux plus profondes et plus éloignés des côtes », note Jay Boardman, responsable du marché britannique d'Areva Renewables. Avec sa machine de 6 MW à entraînement semi-direct, assemblée à Bremerhaven, Areva compte sur ses atouts techniques pour emporter de précieuses commandes, mais seuls six exemplaires sont en service sur un parc allemand, en mer du Nord. Alstom est sur les rangs avec une machine dernier cri à entraînement direct, mais n'en a encore vendu aucune. Vu l'économie des projets, la fiabilité des machines, leur rendement et le faible niveau de maintenance sont des éléments clés. L'effet expérience confère un avantage aux premiers entrants. Siemens Wind Power a vendu par centaines ses machines de 3,6 MW éprouvées sur les deux premiers rounds. « Nous sommes leader de l'offshore et entendons le rester, notamment sur les deux premiers marchés européens, le Royaume-Uni et l'Allemagne », indique Gustl-Bernhard Friedl, patron de l'offshore chez Siemens, qui teste un moulin de 5 MW à entraînement direct.

Au-delà de cette bataille, les enjeux sont énormes. « Il s'agit de savoir si notre pays se dotera d'une filière industrielle », analyse Peter Symons de l'agence de développement Locate in Kent. Sur bien des projets, en effet, presque tout est importé. Ainsi sur London Array, les bases des éoliennes sont fabriquées en Allemagne. Les deux sous-stations de 450 tonnes sont construites à Anvers, notamment par Fabricom (Gdf-Suez). Les câbles fournis par Nexans arriveront de Norvège. Le « MPI Adventure », l'un des deux navires réservés pour des mois, vient, lui, d'être achevé en Chine par Cosco et sera immatriculé à Chypre. Les nacelles, les pales et les tours sont fabriquées au Danemark par Siemens.

Ces faits alimentent ici, comme en Europe, un débat sur le contenu local des investissements. Le lobby de l'éolien fait valoir qu'il représente une chance de réindustrialiser le Royaume-Uni. Pour l'instant, ce n'est guère probant, mais cela va peut-être changer. L'ampleur du Round 3 est telle que les usines existantes en Europe n'y suffiront pas : les 7 000 machines prévues, c'est l'activité de 6 à 8 gros sites d'assemblage sur un an. « Nous espérons l'implantation en Grande-Bretagne d'au moins cinq usines, soit 250 à 350 millions d'euros d'investissements sans compter les sous-traitants », évalue Peter Wortley, de Eastern Wind Energy Group.

De l'Écosse à la Cornouailles, les agences de développement et surtout les ports, tous privatisés, rêvent d'attirer ces investissements. Dans un pays sonné par la crise, une vingtaine de ports font valoir leurs atouts : moyens logistiques, réseau de sous-traitants, bassin de main-d'oeuvre, proximité avec les parcs et, surtout, l'espace disponible. Car la chaîne d'approvisionnement constitue un élément clé : une machine de 3,5 MW s'élève à 90 mètres de hauteur et pèse 500 tonnes.

Un navire de service pour vingt éoliennes

Siemens, Gamesa, Vestas, GE, Mitsubishi ou Areva ont tous des projets d'usines. GE a annoncé une unité coûtant 110 millions d'euros mais sans dire où. L'espagnol Gamesa va se doter d'un centre de R et D à Glasgow et sans doute bientôt d'une usine. « Selon les résultats des appels d'offres, nous construirons ou non une usine de nacelles et aussi de pales », déclare Jay Boardman, d'Areva. Voilà quelques semaines, Siemens a choisi le lieu de sa future usine de nacelles à Hull, sur la Humber, un estuaire émaillé de raffineries géantes, ports charbonniers et terminaux automobiles. Le groupe a signé avec ABP, qui veut dégager sur ses docks 100 ha de terrains et 1 km de quais pour Siemens et d'autres.

Dans les services maritimes, le business a déjà démarré. Sur l'héliport de North Denes, le va-et-vient des Agusta 139 l'atteste : engoncés dans leurs combinaisons de survie orange, des milliers de travailleurs du vent décollent et atterrissent ici tous les ans. Entreprises de fondation, de pose de câbles, spécialistes du soudage, des fonds marins... tous ont les yeux qui brillent. Même les biologistes. Avant d'enfoncer ses monopiles, le directeur de London Array a dû s'assurer les services de l'un d'entre eux pour veiller à ce que le rythme des coups ne dérange pas trop les phoques et les baleines.

La plupart de ces sociétés travaillent depuis des décennies pour le pétrole, générant au passage de petites fortunes, comme l'illustrent les coupés sport garés devant les bâtiments en brique des PME de travaux maritimes. Chacun rêve de revivre le miracle des années 70. Le patron de CLS, une société de 160 personnes basée à Great Yarmouth, acquiesce : « Nous avons toutes les qualifications maritime ou technique pour ce marché dans nos ateliers de mécanique. Cette année, j'embaucherai 60 personnes. » Même assurance chez John Morse, directeur développement de Gardline, une grosse société de services maritimes basée à Great Yarmouth. Les pieds plantés sur le pont d'un catamaran orange flambant neuf de 20 mètres, ce vieux briscard détaille. « Nous opérons dans la caractérisation des fonds marins, l'étude des courants ou des oiseaux. Sans compter la maintenance. » Sur ses 160 millions d'euros de chiffre d'affaires, l'éolien pèse déjà 25 % Audacieuse, la société a rénové un vieux chantier naval pour construire ses catamarans de service à moteur. Elle en a 12 en projet, à 1,7 million d'euros pièce, qu'elle exploitera ou louera à des sociétés de maintenance. À raison d'un navire de service pour 20 éoliennes, il en faudra bien d'autres pour servir les milliers de moulins du troisième round.

Un montage 100 %

L'éolien offshore ne coûte rien au budget du royaume. Pour tenir l'objectif européen de 15 % d'énergie renouvelable en 2020, le gouvernement impose aux électriciens de produire ou acheter une part d'électrons à bas carbone, s'ils ne veulent pas payer de redoutables pénalités. Cette électricité verte est matérialisée par des ROC (Renewable obligation certificates). Créés en 2002, ils sont échangeables et leur niveau dépend du type d'énergie. Dans l'offshore, 1 MWh génère 1,5 ou 2 ROC, chacun valant environ 50 euros. Les projets sont financés par les développeurs qui se rémunèrent par la vente d'électricité et de ROC. À terme, le consommateur payera car l'électricité offshore est une des plus coûteuses (autour de 150 euros par MWh, deux à quatre fois le prix du nucléaire) et ce surcoût passera dans le prix de détail. Le gouvernement Cameron a lancé une réflexion pour revoir le système afin d'accélérer le tempo en instaurant un prix plancher du carbone et des tarifs de rachat, mais cela ne sera pas avant 2013.

1 GW

Le rythme de pose annuel. Pour tenir les objectifs verts de l'UE pour 2020, il en faudrait trois.

LES ACTEURS EN POLE POSITION

LES FABRICANTS DE TURBINES COMME SIEMENS ET VESTAS Les projets d'installation en cours du Round 2 mobilisent plus de 2 000 machines. Au grand bonheur de Siemens (50 %) et de Vestas (40 % qui se sont jusqu'ici partagé l'essentiel du marché. De 6 000 à 8 000 éoliennes supplémentaires seront nécessaires avec le Round 3. Cela représente, pour eux et l'ensemble des concurrents déclarés, comme Gamesa, Areva, GE, Repower ou Alstom, un marché potentiel d'au moins à 50 milliards d'euros. La plupart des fabricants envisagent d'installer des usines au Royaume-Uni pour servir le marché. LES SOCIÉTÉS DE SERVICES OFFSHORE COMME GARDLINE Cette société basée à Great Yarmouth réalise déjà 25 % de son chiffre d'affaires avec l'éolien en étudiant et modélisant, pour les développeurs de parcs ou les autorités, les courants, les fonds marins, la faune, et en opérant dans la maintenance ou en dispensant des formations à la sécurité. En moyenne, les études préliminaires et l'installation représentent la moitié du coût total d'un projet, soit environ 2 millions d'euros par mégawatt installé. Une manne dont comptent bien profiter toutes les sociétés opérant dans l'offshore pétrolier, notamment en mer du Nord. LES PORTS COMME HULL L'installation d'un parc éolien nécessite de gros moyens logistiques à terre pour le stockage intermédiaire et le levage des tours, nacelles et pales, le contrôle ou le pré-assemblage. Il faut de l'espace et des quais en eau profonde pour accueillir les navires de charge. Tous privés, une vingtaine de ports britanniques - dont Hull (Associated British Ports, ABP), qui va s'associer avec Siemens - rivalisent pour accompagner la montée en charge de ces activités qui pourraient pour eux se traduire par des dizaines de millions d'euros d'investissements.

ROUND 1

Les autorités ont privilégié d'emblée le développement éolien, offshore, qui permet un développement massif. La puissance installée lors de cette phase initiale atteint 1 GW. Le Round 1, expérimental, démarre en 2001. Ses parcs, de 30 éoliennes au maximum, sont assez proches des côtes. North Hoyle, le premier, a été achevé en fin 2003. Potentiel : 1 GW

ROUND 2

Les parcs sont plus massifs et plus éloignés des côtes afin de limiter les oppositions. Les licences ont été attribuées fin 2003 pour un total de 7,2 GW. En mai 2010 a été décidée une extension de 2 GW pour éviter un creux dans l'activité des sociétés offshore avant le Round 3. Potentiel : 9,2 GW

ROUND 3

Ce programme adopté début 2010 prévoit 32,2 GW, auxquels s'ajoutent 6 GW dans les eaux territoriales écossaises.

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