imprimer

L'émir singulier

Par Pierre-Olivier Rouaud Rédacteur en chef délégué - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3159

Le BTP français a pris un air oriental. Voilà quelques jours, le Qatar, via son fonds souverain QIA, est devenu le deuxième actionnaire de Vinci. Celui-ci sera en bonne compagnie. Parmi les « pioches » de QIA figurent 6,6 % de Lagardère ou 30 % du quartier d'affaires londonien Canary Wharf. Sans compter, surtout, Volkswagen depuis cet été. Pour le Qatar, c'est une nouvelle occasion de se distinguer. Comme toujours sous l'une de ses facettes : l'argent et l'influence.

Le premier ne manque pas. Dirigé par l'opulent cheikh Hamad bin Khalifa Al-Thani, ce bout de désert plat comme la main est l'archétype de ces mini-états rendus prospères par les hasards de la géologie. Pour l'émirat, c'est le gaz avec 13,8 % des réserves mondiales, au troisième rang derrière la Russie et l'Iran. C'est cette manne qui alimente QIA, créé en 2003 et qui pèse déjà 60 milliards de dollars. Un début. Depuis 1997, le pays s'est lancé dans une pharaonique mise en valeur de son gaz à Ras Laffan (Qatargas, Rargas, Dolphin...) à 80 km au nord de Doha. Résultat ? Cette année, le PIB bondira de 18 %, puis, de 16 % en 2010. Il avoisinerait alors 130 milliards de dollars pour 900 000 habitants. Le fruit de dizaines de milliards de dollars d'investissements, notamment dans le gaz naturel liquéfié, qui ont permis en dix ans au Qatar de devenir premier exportateur mondial devant la Malaisie et l'Indonésie. Avec la même audace, il parie aussi sur le GTL (carburant synthétique issu du gaz) avec Pearl, un projet unique au monde qui livrera ses premiers barils en 2011. Jamais à court d'idées, l'émirat rêve même de gazoducs vers l'Inde ou la Turquie. Et Doha s'est mis à singer la folie immobilière de Dubai.

Outre la fortune, le cheikh cultive aussi l'influence - et les singularités - depuis son accession au trône en 1995 (il avait déposé son père). A la différence de ses voisins, il a convié les pétroliers étrangers Exxon, Total, Sasol ou Shell dans tous ses projets. Sur le terrain politique, il cultive les amitiés multiples. Quel chef d'Etat peut à la fois accueillir une base américaine et des investisseurs iraniens, des hauts responsables d'Israël autant que du Hamas ?

Forum de Doha, réunions de la Ligue arabe, accueil d'une future Opep du gaz, influente chaîne Al Jazeera... tout est bon pour faire du Qatar un pivot régional et au-delà. On ajoutera le rôle public très inhabituel de Cheikha Moza, la deuxième épouse de l'émir. Missionnée par l'Unesco, elle fut aussi à l'origine du Centre d'accueil pour journalistes opprimés ouvert l'an dernier et dirigé par Robert Ménard, le trublion de Reporters sans frontières.

Arrêtons-là avec une dernière singularité : la francophilie. Le succès de Vinci, Suez, Total, EADS ou Air liquide ne doit pas qu'à leur talent. Paris a ses entrées à Doha. Et à Paris, le cheikh est chez lui. Au sens propre. Ce familier de Nicolas Sarkozy possède l'hôtel d'Evreux, place Vendôme, et a accolé le nom de son pays au prix de l'Arc-de-Triomphe. Et c'est après le passage par Saint-Cyr d'un de ses fils qu'est né le projet d'une extension de l'école militaire à Doha prévue en 2010.

Mais attention ! L'émirat n'est pas un bout d'occident en terre bédouine. Fâché avec des officiels qataris, Robert Ménard a claqué cet été la porte après avoir été, selon lui, pris à parti par la presse officielle. Au Moyen-Orient, la singularité a toujours ses limites.

Partagez l’info :

Partager cet article avec mon réseau profesionnel sur Viadeo linkedin Partager cet article sur Wikio envoyer à un ami

Effectuer une autre recherche

Rechercher
À la une
Jean-Baptiste Collin de Sussy

La sémantique de l'industrie

Ne dites plus industrie, mais redressement productif. C'est désormais le nom de ce ministère qui a vu le jour pour la...

Neri Oxman

L'impression 3D détournée par l'artiste Neri Oxman

L'architecte et designer Neri Oxman expose au Centre Georges Pompidou, à Paris, ses sculptures...

Guillaume Klossa

"Je suis fasciné par les technologies sans fil"

Guillaume Klossa, qui vient de publier un rapport sur l'impératif industriel, répond à notre...

Arnaud Montebourg

La semaine chargée d’Arnaud Montebourg, et le reste de l’actualité industrielle

On le savait déjà. Ministre est un métier à plein temps. Arnaud...


© L'Usine Nouvelle    - Publicité- Conditions générales d'utilisation - RSS - Pour nous contacter